•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Se dédier à donner la vie quand on a perdu un enfant

Christine Roy avec un nouveau-né dans ses bras
Christine Roy est sage-femme depuis les années 1980. Au cours des sept dernières années, elle pratique son métier dans la communauté autochtone crie d'Attawapiskat. Photo: Priscella Rose
Geneviève Proulx

Tous les jours, à sa clinique d'Attawapiskat, Christine Roy dépose son doppler sur des bedons bien ronds. Elle écoute en souriant ce tambourinement régulier qui la rassure sur l'état de santé de ces petits qui prendront leur première bouffée d'air bientôt. Un simple battement de coeur peut-être, mais surtout une pulsation remplie de promesses pour ces futures mamans qui ont, pour la majorité, de graves problèmes de dépendance aux drogues dures, espère toujours la sage-femme sherbrookoise.

Amphétamines, fentanyl, speed, carfentanil… Les statistiques que compile Christine Roy sont inquiétantes. Si, en 2017, 6 futures mamans de cette communauté crie sur 10 prenaient de la drogue, la proportion a grimpé d’un cran en 2018.

On a sorti nos chiffres dernièrement et on est proche du 80 % des femmes qui consomment des drogues dures, des drogues qui sont assez dangereuses en grossesse, mentionne Christine Roy, tout en soulignant que les mères d’Attawapiskat ne sont pas si différentes de celles d’ailleurs au pays.

C’est un problème qui va en grandissant et que l’on voit aussi dans les grandes villes comme Montréal, Vancouver ou Toronto. Ce sont des choses avec lesquelles on doit dealer ici, mais avec moins de services.

Un bébé prématuré dans les bras de son père avec sa mère couchée à côté.Parfois tout ne se déroule pas comme prévu. Ce bébé, arrivé beaucoup trop tôt, a été transféré en avion ambulance vers un hôpital une fois sa condition stabilisée. Photo : Chistine Roy

Avec une trentaine d’années d’expérience dans le sac à dos, Christine Roy mise plutôt sur la compréhension, la bonté, mais surtout le soutien. Jamais elle ne juge. Jamais elle ne fait la morale ou ne réprimande.

Parce que si autant de porteuses de vie cherchent à endormir leurs souvenirs, c’est pour oublier. Tenter d’abandonner très loin un passé trop lourd, qui fait trop mal. La toxicomanie, c’est un problème de déconnexion, analyse-t-elle. Un moment donné, les gens se sont déconnectés. Ils traînent un fardeau ahurissant. Les gens me racontent leur histoire et je me dis que moi aussi je serais gelée raide de m’être fait passer sur le corps par un oncle, papa et grand-papa. On ne peut pas juger. Les gens ont tendance à voir la toxicomanie seulement en voyant une personne prendre telle chose, mais il y a une histoire derrière ça. On ne se ramasse pas là pour rien.

Alors Christine Roy se fait un devoir d’être celle qui respectera ces corps malmenés, devenus presque un objet public, un dépanneur parfois.

Je suis peut-être la seule personne dans leur vie qui demandera la permission de toucher leur ventre. Chaque fois que je le fais, je vois une petite étincelle, un petit éclair dans leurs yeux.

Christine Roy

Miser l'entourage

Même si plusieurs auraient tendance à juger, à craindre le pire, Christine Roy fait tout pour éviter les appréhensions. Si on arrache un bébé à sa mère, même si elle a un problème de consommation, cet enfant vivra avec cette terrible douleur d’avoir été arraché à sa maman même si la situation familiale n’était pas parfaite comme on le voudrait dans notre monde, explique Christine Roy, la sage-femme de ce village situé du côté ontarien de la baie James.

Un bébé dans un porte-bébé traditionnel criTout est fait pour éviter que les bébés nés dans des conditions difficiles soient arrachés de leur famille. Photo : Christine Roy

Pour éviter le plus possible qu’une telle chose se produise, la Sherbrookoise se relève les manches et trouve des solutions. On s’assure de faire un plan de sécurité avec la maman, la famille, la grand-mère, les différentes personnes que l’on peut rassembler autour de cette petite famille pour avoir le meilleur. On veut s’assurer que le bébé soit aimé, nourri, protégé, en sécurité. On est là aussi pour supporter la mère, les parents le plus qu’on peut. Des fois, c’est extrêmement déchirant. On a l’impression de ne pas en faire assez.

Dans cette communauté crie, Christine Roy est à des années-lumières de la pratique qu’elle avait à Sherbrooke dans les années 2000. Mais là-bas, tout comme elle le faisait ici, elle tente de faire la différence, de semer des graines d’espoir dans les relations qu’elle crée au fil de la quarantaine de semaines où elle sera de passage dans la vie de ces mamans en devenir.

Un moment donné, il y a quelque chose qui se passe au niveau de la relation. On ne sait jamais qui nous sommes pour une personne. Alors, on l’approche avec respect et avec de l’amour. Même si on n’est pas supposés dire ce genre de chose, on les aime notre monde, on les aime nos mamans, nos petites familles malgré ce qu’elles vivent, ce qu’on peut voir. Si on garde toujours une base de respect, les gens le sentent, le ressentent et ça rentre quelque part profondément en eux. Je crois beaucoup en cette relation et en ce que ça pourrait apporter, que ça peut faire une petite étincelle sur le chemin de la personne vers une guérison.

Christine Roy

Le soleil brillera encore et encore

Mais si quelqu’un sait que le soleil peut briller à nouveau ou que les étoiles peuvent s’aligner permettant de réaliser ses rêves, c’est bien Christine Roy. En 1996, alors qu’elle habite au nord du Québec, à Puvirnituq, son fils de 5 ans est frappé dans un accident de la route et meurt sur le coup.

Le sol s’effondre sous tes pieds quand une telle chose t’arrive. Ça nous a catapultés dans un autre monde. On est parti de Puvirnituq en quelques heures, de cet endroit où nous pensions vivre très longtemps. On a amené le corps de notre petit coco, ici à Attawapiskat. On voulait qu’il soit enterré dans notre communauté autochtone, se rappelle-t-elle.

C’est à Sherbrooke que Christine Roy vient pleurer cet enfant parti tellement trop tôt. Pendant des mois, elle rêve d’aller de l’autre bord pour retrouver son petit gars, de le bercer jusqu'à la fin des temps. Mais elle s’accroche et cherche ce qui allait bien pouvoir la raccrocher à la vie, la garder de ce bord-ci.

C’était un effort surhumain pour moi de trouver cette étincelle qui allait me donner le goût d’être ici.

C’est Martine, sa vieille amie sage-femme, qui trouve la réponse. Elle m’a forcée à revenir au travail. Ça ne me semblait pas possible pour moi. Je me demandais comment j’allais faire pour travailler, voir les mamans, les bedaines, les nouveau-nés, les familles souriantes et heureuses. M’imaginer marcher avec cette espèce de drame terrible au fond de mon coeur au travers ça, c’était impossible.

Portrait de Christine RoyChristine Roy revient tous les étés à Sherbrooke question de « regarder pousser ses tomates » question de retrouver un certain équilibre. Photo : Christine Roy

Même si cette idée lui paraît insupportable, Christine Roy se présente à la Maison des naissances de Sherbrooke, reprend son doppler et recommence à écouter, en souriant, des petits coeurs en formation. Des battements qui ont fait battre son propre coeur fort. Très fort.

C’était suffisant pour lui permettre de croire qu’elle ne pleurerait pas pour le reste de sa vie, mais surtout qu’elle allait encore beaucoup rire. Ce que j’ai découvert là-dans, c’est qu’il fallait que je me raccroche à ma passion pour me donner le goût de respirer le matin, de sortir du lit, d’avancer un pas devant l’autre.

C’est la première fois, après quatre mois passés à pleurer que je ressentais de l’énergie qui entrait en moi, du plaisir, une vitalité qui était disparue. C’est ce qui m’a sauvé la vie. Les ingrédients que je ne trouvais pas pour ma recette du bonheur étaient là. C’était de retourner à ma passion.

Christine Roy

Transmettre l'espoir

Depuis 2012 , c’est cet espoir, cette idée qu’on peut avoir du fun au travers les épreuves qu’elle tente de transmettre aux mamans qu’elle accompagne dans cette communauté de 1900 âmes du nord de l’Ontario.

Dans ce village, qui n’est accessible que par avion, il n’y a pas de médecins. Encore moins de gynécologues. C’est moi l’urgence ici. Quand ça va moins bien, on saute sur le téléphone et des spécialistes sont au bout de la ligne pour nous guider et supporter. En tant que sage-femme, on doit connaître toutes les urgences obstétricales et les pratiquer régulièrement afin que nos réflexes soient à jour. Si un bébé se pointe en siège, il n’y a pas de médecin qui sera là. Je dois savoir quoi faire, donne-t-elle en exemple.

Carte routière montrant la distance entre Attawapiskat et SherbrookeAttawapiskat est accessible qu'en avion. L'hiver, une route de glace permet de s'y rendre en voiture pendant quelques semaines. Photo : Radio-Canada

Si les complications dépassent le champ de compétence de Christine Roy, elle se croise les doigts qu’un avion puisse arriver rapidement pour un transport vers l’hôpital. Le plus rapidement, c’est en trois heures et ça, c’est un petit miracle. Des fois, dans les tempêtes, on peut attendre trois jours.

Comme les services sociaux sont très limités, Christine Roy n’a eu d’autre choix que d’ajouter plusieurs cordes à son arc qui est déjà très rempli de compétences médicales. Veut, veut pas, on se ramasse à faire la job de travailleuse sociale, de counselling, de santé mentale. On doit faire beaucoup, beaucoup, beaucoup d’éducation. On travaille serré avec l’équivalent de la DPJ.

Parce qu’il y a plusieurs grands problèmes dans cette communauté en plus de la drogue : obésité, diabète, hypertension. Malgré tout, les femmes de son village tiennent à donner la vie là, chez elles. Ces mamans ne veulent plus se retrouver seules au Sud, dans des hôpitaux loin. Trop loin. Au moins, à Attawapiskat, elles sont à la maison, entre elles.

C’est à leur demande que j’ai ouvert mon bureau. Rester ici, dans leur communauté, peut faire une grande différence pour elles. Être entourée par sa famille, avoir ses soeurs, son conjoint, sa mère, sa grand-mère proche, c’est important. Pour d’autres, c’est la fierté d’avoir accouché sur son territoire, dans sa communauté autochtone. Pour d’autres, c’est pratico-pratique : elles n’ont pas de gardienne pour les sept autres enfants. C’est dangereux de les laisser sans elle. Ce n’est pas l’accouchement en tant que tel qui est dangereux, donne-t-elle en exemple.

Christine Roy, Tesla et Koostachin à la maternité d'AttawapiskatChristine Roy s'efforce de transmettre son savoir à des futures sages-femmes cries dont Tesla Koostachin et Jennifer Tookate. Photo : Chistine Roy

Pour d’autres, c’est pour échapper au racisme dont elles peuvent être victimes à l’extérieur d’Attawapiskat. Les femmes sont traitées d’une façon différente parce qu’elles sont autochtones. Je me fais raconter énormément d’histoires quand les femmes reviennent de Timmins. C’est extrêmement déchirant, soutient Christine Roy.

Attawapiskat est d’ailleurs la seule communauté autochtone du nord de l’Ontario en région éloignée à avoir un service de sages-femmes et la réputation de Christine Roy commence à traverser les frontières de son village. Une à deux fois par an, des femmes prennent l’avion et viennent accoucher ici. Des fois, c’est parce qu’elles viennent d'Attawapiskat et qu’elles ont envie d’accoucher avec une sage-femme, dans leur village, sur leur territoire. Elles veulent pouvoir dire que c’est écrit sur le certificat de naissance de leur bébé qu’il est né à Attawapiskat et elles sont vraiment fières.

Les femmes adorent les services, ce qu’on arrive à leur donner. Elles voient qu’il y a quelque chose derrière cette approche-là qu’elles n’ont pas vécue à date. Pour elles, c’est du gros bonbon.

Christine Roy

Estrie

Famille