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Un autre vendredi de mobilisation en Algérie

Manifestation d'enseignants à Alger
Manifestation d'enseignants à Alger Photo: Associated Press / Anis Belghoul
Ahmed Kouaou

Les Algériens se donnent rendez-vous ce vendredi pour une quatrième journée de marche à travers tout le pays. La rue, plus que jamais mobilisée, maintient la pression sur un pouvoir résolu à jouer les prolongations et dont les dernières mesures annoncées ne semblent pas avoir eu l'effet escompté.

Ni la renonciation de Bouteflika à un 5e mandat ni le report à une date indéterminée de l’élection présidentielle du 18 avril et encore moins la mise en place d’un gouvernement de transition ne sont venus à bout d’une protestation populaire qui promet de s’inscrire dans la durée. Les mesures prises par le chef de l’État sont perçues comme une « diversion », une énième « ruse » d’un régime qui ne veut visiblement pas lâcher du lest.

Pendant ce temps, les manifestations pullulent un peu partout en Algérie, sans répit et avec un dynamisme qui ne se dément pas. Les rues d’Alger, la capitale, prennent au fil des jours des allures révolutionnaires. Elles grouillent presque quotidiennement de foules déterminées et enjouées qui battent le pavé en entonnant des slogans aux forts accents « dégagistes », appelant à une vraie rupture avec le régime qui mène le pays depuis l’indépendance, il y a 57 ans.

« Le peuple algérien est sorti comme un seul homme pour crier, dans toutes les rues d’Algérie, sa colère contre un système qui l’a écrasé depuis l’indépendance », illustre dans une entrevue à Radio-Canada.ca Chafaâ Bouaiche, député du Front des forces socialistes (FFS), parti d’opposition.

« Ils ont une armée, du pétrole, de l'argent, mais ils n'ont pas le patriotisme qu'ont les citoyens »

Selon lui, « le peuple, aujourd'hui, a donné une grande leçon de mobilisation et de civisme. […] Le mouvement populaire de ces dernières semaines a montré un peuple plutôt vivant, dynamique et digne. Le pouvoir a toujours cassé le travail politique et d'auto-organisation de la société. Il a tout le temps travaillé au discrédit de la politique et des élus. Aujourd'hui, les partis et la société civile n'ont pas le droit de trahir ce grand peuple, comme ce fut le cas lors des événements de Kabylie de 2001 [qui avaient été durement réprimés par les autorités, faisant 126 morts] ».

M. Bouaiche prédit que la population ne baissera pas la garde, car « un peuple qui a subi la répression, le mépris, un peuple privé de sa liberté ne lâchera pas aussi facilement. Il continuera à se battre contre la caste qui dirige d'une main de fer le pays, et qui a ruiné son économie, cassé les valeurs de la société, institutionnalisé la corruption ».

Il met également en garde « le pouvoir contre toute tentative de répression des marches pacifiques ». « Nous savons, dit-il, que le pouvoir ne maîtrise que la violence. Cette violence risque de faire basculer le pays dans l'inconnu ».

[…] Le pouvoir, dans tout ce qu'il fera, prendra en considération l'existence d'un peuple qui n'est pas prêt à se taire. Ils ont une armée, du pétrole, de l'argent, mais ils n'ont pas le patriotisme qu'ont les citoyens.

Chaffaâ Bouaiche, opposant et député du Front des forces socialistes

Moumen Khellil, président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH), pense pour sa part qu’« il est prématuré d'entrevoir une issue à ce stade ». Joint à Alger par Radio-Canada.ca, il assure que « la dynamique du peuple est intacte et semble se renforcer à la suite des dernières annonces [du président Bouteflika] ».

« Le bon sens, souligne ce militant des droits de la personne, voudrait que le pouvoir et ses soutiens entendent cette marche de l'histoire et comprennent que l'heure du changement a sonné. Aussi, toutes les parties doivent entamer un véritable processus de transition d'une manière pacifique et apaisée ».

« Partez, nous ne sommes pas des esclaves », lit-on sur une pancarte brandie par un enseignant lors d'une manifestation dans la capitale algérienne, Alger.« Partez, nous ne sommes pas des esclaves », lit-on sur une pancarte brandie par un enseignant lors d'une manifestation dans la capitale algérienne, Alger. Photo : Associated Press / Anis Belghoul

Faut-il ou pas encadrer le mouvement populaire?

Arrivé à sa quatrième semaine sans montrer aucun signe d’essoufflement, le mouvement populaire fait débat actuellement en Algérie, où des voix suggèrent de le structurer afin de le doter de porte-parole et d’une plateforme de revendications.

Des noms pressentis comme des porte-voix de cette protestation commencent d’ailleurs à émerger, dont celui de l’avocat et militant des droits de la personne Mustapha Bouchachi. Après avoir écarté cette possibilité, l’homme de 67 ans, actif sur le terrain, a laissé entendre qu’il pourrait accepter une éventuelle implication si le peuple le sollicitait à cet effet. Dans une récente entrevue à la chaîne de télévision Al-Bilad, il est toutefois revenu à sa position initiale, mettant en garde la population contre un piège évident.

M. Bouchachi craint un dévoiement du mouvement par les hommes du pouvoir, qui, pense-t-il, n’hésiteront pas à stopper le formidable élan populaire des derniers jours, à coups de récupération, d’intimidation, de corruption et d’autres manipulations.

En cela, il exprime la même préoccupation que Fodil Boumala, opposant indépendant et professeur d'université très présent dans la rue algéroise. Lui aussi s’oppose à toute structuration du mouvement, un leurre à ses yeux. En plus de la question de la légitimité des potentiels délégués qu’il soulève, il croit qu’une telle option ferait le jeu du pouvoir qui, selon lui, ferait tout pour infiltrer le mouvement et semer la division parmi ses représentants.

M. Boumala est d’avis qu’il est prématuré de parler de discussions. « Nous refusons de négocier la transition avec le régime. Pas de négociations », a-t-il confié à l’agence Reuters, estimant que « le rapport de forces est en notre faveur, il faut renforcer notre mouvement. Nous devons maintenir la pression pendant trois semaines ».

Notre principal objectif est maintenant de rassembler le plus possible et de protéger le mouvement contre les infiltrations des partisans du système.

Fodil Boumala, opposant indépendant algérien

Fodil Boumala préconise une période de transition de 18 à 24 mois, le temps de mettre en place des institutions nouvelles et légitimes. Dans l’intervalle, un gouvernement intérimaire, composé de technocrates, devrait voir le jour pour gérer les affaires courantes.

Pour sa part, l’opposant Chafaâ Bouaiche croit que « le peuple, s'il n'est pas organisé et structuré, ne pourra pas faire face à un pouvoir qui est prêt à mettre l'Algérie à feu et à sang pour se maintenir ». Il précise toutefois que le « peuple doit choisir une forme d'organisation qui doit s'éloigner des formes traditionnelles d'organisation, notamment des partis politiques ».

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