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De nombreux services ont failli à la protection de Tina Fontaine

Le rapport final de la protectrice des enfants du Manitoba est sobrement intitulé A place where it feels like home : the story of Tina Fontaine.

Photo : Radio-Canada / Lyzaville Sale

Mathilde Monteyne
Julien Sahuquillo

Tina Fontaine n'a pas reçu le soutien nécessaire pour surmonter la mort de son père et n'a pas été protégée par les services publics contre l'exploitation sexuelle. Ce sont les conclusions du rapport indépendant intitulé A Place Where it Feels like Home : The Story of Tina Fontaine, rendu public mardi par la protectrice des enfants du Manitoba dans la réserve de Sagkeeng, à environ 120 km au nord-est de Winnipeg.

À l'issue d'une enquête de près d'un an, les conclusions de la protectrice des enfants du Manitoba, Daphne Penrose, sont sans appel. Traumatisée par le meurtre de son père lorsqu'elle n'avait que 12 ans, Tina Fontaine n'a pas reçu le soutien nécessaire de la part des systèmes scolaire, de santé mentale et de protection de l'enfance.

Voulant alléger son chagrin et cherchant un sentiment d'appartenance, Tina Fontaine s'est retrouvée coupée des sources de soutien qu'elle avait dans le cercle scolaire et familial. « Les systèmes n'ont pas protégé Tina Fontaine contre l'exploitation sexuelle », conclut le rapport.

Le corps de l'adolescente autochtone de 15 ans a été repêché dans la rivière Rouge, en 2014, à Winnipeg, alors qu'elle se trouvait sous la garde des services sociaux. Le mandat de la protectrice des enfants est d'examiner toutes les morts d'enfants pris en charge au Manitoba. Le but n'est pas de déterminer une culpabilité quelconque, personne n'ayant été condamné pour le meurtre de l'adolescente, mais d'améliorer les services fournis aux enfants de la province et à leurs familles.

La grand-tante de Tina Fontaine, Thelma Favel, qualifie le rapport de « déchirant » : les nombreux détails qu'il contient, entre autres sur les interactions entre les parents biologiques de Tina Fontaine et les services à l'enfance et à la famille, l'ont bouleversée.

Le document met en lumière la façon dont le système a tourné le dos à la sa petite-nièce, dit-elle.

Dans son rapport, la défenseuse des enfants indique que, après la mort de son père, qui l'a profondément traumatisée, l'absentéisme scolaire de Tina Fontaine s'est aggravé. Aucun document ne montre que l'école a tenté de remédier à ce problème, indique le rapport, en ajoutant que l'enfant a finalement arrêté d'aller à l'école, à la suite d'une suspension, en avril 2014.

La protectrice des enfants du Manitoba délivre les conclusions de son rapport.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Daphne Penrose, la protectrice des enfants du Manitoba, a publié son rapport d'enquête sur la mort de Tina Fontaine dans la Première Nation Sagkeeng, là où a grandi l'adolescente.

Photo : Radio-Canada / Lyzaville Sale

Tina Fontaine n'a, par ailleurs, jamais reçu l'aide psychologique qui lui avait été recommandée à plusieurs reprises après la mort de son père, ni l'assistance des services d'aide aux victimes qui auraient pu l'aider dès le début de ses problèmes.

Avant cela encore, alors que Tina Fontaine n'était encore qu'une jeune enfant, les services à l'enfance et à la famille n'ont pas agi pour préserver l'unité de sa famille. Sachant que la garde légale est souvent comprise différemment par les agences gouvernementales et les communautés autochtones, le rapport mentionne que les travailleurs sociaux n'ont pas pris en considération les pratiques coutumières, engendrant de la confusion pour Tina Fontaine et sa famille concernant les prestations de ces services.

« Le message qui est continuellement revenu vers mon équipe alors que nous procédions à cette enquête pour l’écriture du rapport, c’est que trop peu choses ont changé depuis la mort de Tina en 2014 », souligne Daphne Penrose.

Thelma Favel a longtemps déploré le manque d'assistance de la part des services de protection de l'enfance à Tina Fontaine, après la mort de son père, en 2011. Elle avait contacté les services à l'enfance et à la famille de Sagkeeng à maintes reprises durant l'été où l'adolescente était à Winnipeg, en vain. Les travailleurs l'ont dirigée vers une autre agence, laquelle a souligné un problème de compétence qui l'empêchait d'intervenir. « Je ne peux pas compter le nombre de fois où la porte s'est fermée », déplore Thelma Favel.

Des membres de la Première Nation Sagkeeng, au Manitoba, écoutent le discours de la protectrice des enfants de la province.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Plusieurs membres de la Première Nation Sagkeeng étaient présents lors de la publication du rapport A place where it feels like home : the story of Tina Fontaine, dont le chef Derrick Henderson.

Photo : Radio-Canada / Lyzaville Sale

Enfin, dans son rapport, Daphne Penrose souligne que les signes indicateurs d'exploitation sexuelle n'ont pas été détectés suffisamment tôt pour Tina Fontaine. « Les disparitions fréquentes de Tina constituaient un autre indicateur d'exploitation sexuelle », explique le rapport en insistant sur le fait que le Manitoba a le plus haut taux de prévalence d'enfants et de jeunes disparus au Canada.

Cinq recommandations

Pour mener son rapport spécial, la protectrice des enfants a examiné des documents de plusieurs organismes publics, dont ceux du médecin légiste, de la Gendarmerie royale du Canada, du Service de police de Winnipeg, des autorités de santé, des services d'aide aux victimes et de cinq agences de services à l'enfance et à la famille.

Elle a également mené plusieurs entretiens individuels et de groupe, notamment avec des membres de la communauté et de la famille de Tina Fontaine.

  1. Éducation : réviser et améliorer la façon dont les écoles viennent en aide aux enfants qui ne les fréquentent plus et utilisent les suspensions, et travailler à l'élimination de ces suspensions.
  2. Santé mentale : implanter les résultats de recherche du rapport Virgo du gouvernement provincial sur les services de santé mentale dont les jeunes ont besoin.
  3. Services d'aide aux victimes : écouter les jeunes, les faire participer aux plans et leur fournir des services dès qu'ils en ont besoin.
  4. Service à l'enfance et à la famille : améliorer la loi et instaurer un lieu sécuritaire pour protéger les jeunes et les enfants exploités et leur permettre d'accéder à des soutiens et à des traitements.
  5. Exploitation sexuelle : créer des plans pour tous les enfants et les jeunes disparus et s'assurer qu'ils reçoivent l'aide nécessaire 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

La protectrice a le pouvoir de vérifier si les services publics appliquent les recommandations formulées.

Prendre ses responsabilités

La commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées, Michèle Audette, estime qu’il est « inacceptable qu’au Canada, les provinces, dont le Manitoba, ne soient pas en mesure de protéger un être vivant du moment de sa naissance jusqu'à aujourd'hui, sachant qu’on a mis en place des protections, des programmes et des services ».

« Lorsqu’on les regarde avec une perspective de femme autochtone, on voit que, que ce soit la police, le système de protection à l’enfance ou l’hôpital ont complètement fermé leurs yeux sur la détresse de cette petite fille-là », regrette-t-elle.

Elle ajoute que tous les acteurs de la société ont une part de responsabilité dans cette affaire et que tous ont le pouvoir de faire de « petits ou grands changements ».

Si la mort de Tina Fontaine laisse toujours un vide immense dans le coeur de sa grand-tante, cette dernière espère que ce qui en a résulté, et notamment ce rapport spécial, permettra de sauver d'autres vies.

Elle estime que les services provinciaux et fédéraux « doivent faire quelque chose pour agir dès qu’un enfant a disparu et non pas intervenir deux jours après ».

« Les familles sont effrayées, elles ne savent pas vers qui se tourner,affirme-t-elle. Quand il s'agit d’une personne non autochtone, on a l’impression que toute la communauté se réunit pour agir. J’aimerais qu’on soit mis au même niveau ».

« On a tous une responsabilité envers les enfants de notre province », ajoute Daphne Penrose, qui insiste aussi sur le fait que ce rapport ne réglera pas tout à lui seul et qu'il faut une mobilisation à l'avenir pour que les choses changent.

Le ministre des Finances, Scott Fielding, a insisté mardi sur le fait que le gouvernement manitobain prend acte du rapport et entend appliquer les recommandations comme il l’a fait pour les précédents rapports du Bureau de la protection de l’enfance.

« L’une des premières choses que nous ayons faites en entrant au pouvoir a été d’introduire la Loi sur la protection des enfants qui permet aux différents organismes de se parler », rappelle-t-il.

Il affirme que le gouvernement est prêt à travailler avec toutes les personnes nécessaires, dont les communautés autochtones, pour assurer la sécurité des enfants dans la province.

Pour rappel, en mars dernier, l'Assemblée des chefs du Manitoba (AMC) avait demandé une enquête indépendante publique sur le dossier de Tina Fontaine. Après le dépôt du rapport de la défenseure des enfants, l’AMC a réitéré son appel, mais la province dit vouloir se concentrer sur les recommandations formulées dans le rapport.

« Ce qui m'intéresse le plus, c'est d'apprendre de cette expérience et d'aller de l'avant. Certains disent que nous pourrions en apprendre davantage, mais moi je dis que nous devons passer à l’action », a déclaré le premier ministre du Manitoba, Brian Pallister.

Avec des informations de CBC

Manitoba

Autochtones