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Un combattant de l'État islamique ouvre le feu contre des membres des Forces démocratiques syriennes.

Les Forces démocratiques syriennes donnent un « assaut final » contre les troupes de l'État islamique.

Photo : Associated Press

François Brousseau

Ces jours-ci, on décrit souvent le groupe armé État islamique (EI) comme agonisant. Mais qu'en est-il exactement? Explications.

Le dernier bastion territorial de l’EI en Syrie, Baghouz, une petite ville à la frontière de l’Irak, serait sur le point de tomber aux mains des combattants kurdes (Forces démocratiques syriennes), soutenus par la chasse aérienne des États-Unis (deux éléments qui, dans l’est de la Syrie, ont fait l’essentiel du travail contre l’EI depuis quatre ans, bien plus que la Russie ou l’Iran).

Le fameux « califat », qui s’étendait en 2015 sur presque un tiers de l’Irak et de la Syrie, a pratiquement disparu en 2019. Mais cela signifie-t-il que l’organisation est anéantie?

Non. Les organisations terroristes sont souvent clandestines, cachées. Elles n’ont pas pignon sur rue, même si elles peuvent occuper des bureaux, des terrains, de petits territoires, et bénéficier du soutien (discret ou explicite) d’États ou de certains pouvoirs établis.

On pense à Oussama ben Laden avec son organisation Al-Qaïda, durant la période des talibans au pouvoir à Kaboul, à la fin des années 1990. Il était protégé par l’Afghanistan et disposait de bases dans le pays : une sorte d’embryon d’État, si l’on veut.

La chute des talibans, avec l’intervention américaine qui a immédiatement suivi le 11 septembre 2001, n’a pas fait disparaître Al-Qaïda. Même si, au fil des années 2000, l’organisation a faibli alors que montait en vigueur, justement, son rejeton qui allait bientôt se rebiffer et s’affranchir : l’État islamique.

Un enfant marche seul dans une zone de guerre et porte un sac à bandoulière.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un enfant qui était prisonnier du groupe armé État islamique est évacué de Baghouz le 6 mars 2019. Il arrivait dans une zone de contrôle tenue par les Forces démocratiques syriennes.

Photo : AFP / Delil Souleiman

Le « califat », une stratégie contestée

Il est assez rare dans l’histoire des mouvements terroristes qu’une organisation a dit : « Voilà, on va conquérir un territoire, puis créer un nouvel État, à partir duquel on propagera notre idéologie et organisera des actes de subversion violente dans le monde. » Ce serait même l’exception à la règle.

Cela suggère que l’État islamique peut survivre à sa disparition comme éphémère empire territorial.

L’organisation a bien préexisté au fameux « califat » de Syrie et d’Irak. Née en Irak, en réaction à l’invasion américaine de 2003, c’était à l’origine une excroissance d’Al-Qaïda.

Il est vrai que le mot « État » dans l’expression ad-dawla al-ʿirāq al-islāmiyya (État islamique d’Irak, fondé en 2006) signifiait bien une ambition de gouverner et de se projeter sur un territoire. Mais jusqu’à 2013-2014, avec les conquêtes de Raqqa (Syrie) et de Mossoul (Irak), cet « État » restait un projet virtuel. Il y avait des bases dans le désert, l’embryon d’un « califat », mais pas de territoire comme tel.

Après la mort de Ben Laden, assassiné par les Américains en mai 2011, il y a eu rupture de certains dirigeants locaux avec la « maison-mère » d’Al-Qaïda. Cette rupture entre djihadistes sunnites anti-occidentaux s’est faite, entre autres raisons sur la question de l’opportunité – ou non – de conquérir un territoire, puis de rayonner à partir de celui-ci.

Les opposants à ce projet répondaient : « Cela fera de nous une cible. Conservons plutôt l’approche clandestine et décentralisée. »

Le fait d’avoir des effectifs, des sympathisants sur une base décentralisée – avec des adhérents virtuels qui se radicalisent à distance, sans contacts directs sinon sur Internet – était possible avant le califat, et peut le rester après le califat.

La période commencée en 2013 avec un mini-empire territorial basé à Raqqa et à Mossoul s’achève aujourd’hui avec la chute de Baghouz.

Alors qu'il fait nuit, des missiles sont tirés dans les airs et laissent une traînée de lumière.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des tirs de missiles observés à Baghouz, en Syrie, le 3 mars 2019.

Photo : Reuters / Rodi Said

Quels effectifs en 2019?

En matière d’effectifs, que reste-t-il de l’État islamique?

Les évaluations varient. Elles sont sujettes à des questions de définition (qu’est-ce qu’un djihadiste actif, par exemple), de géographie, ou encore à la propagande des uns et des autres, qui peuvent jouer sur les chiffres…

Par exemple, à l’été 2018, le département américain de la Défense parlait de 16 000 ou 17 000 djihadistes en Irak et de 15 000 en Syrie.

Un peu plus tard, on lisait dans un rapport de l'ONU qu’il y aurait de 20 000 à 30 000 djihadistes en Irak et en Syrie, de 3000 à 4000 en Libye et 500 au Yémen.

Pour certains chercheurs privés, ces chiffres seraient gonflés. On devrait parler, plus prudemment, de « quelques milliers » en Syrie et en Irak. Mais c’est assez de monde pour faire pas mal de dommages.

Et si l’on sort du Moyen-Orient, il y a l’Asie centrale et l’Afrique. Chaque semaine, on y entend parler d’attentats « revendiqués par l’État islamique ». Des revendications qu’il faut prendre avec des pincettes. Mais il s’agit tout de même de vrais attentats meurtriers, soigneusement planifiés et organisés.

Par exemple, en Afghanistan, où le carnage – et pas seulement celui de l’État islamique – se poursuit.

Puis, en Afrique, est-ce que les Shabab en Somalie, ou encore Boko Haram au Nigeria, c’est oui ou non l’État islamique? En tout cas, dans les communiqués, ils s’en réclament en toutes lettres…

Sans oublier l’Europe, où il y a eu le pic d’horreur de 2015 et 2016 (France, Belgique, Allemagne). Novembre 2015, mars 2016 : dans ces deux cas, les épouvantables attentats étaient liés au « califat », avec des ficelles qui remontaient directement à Raqqa.

Un homme brandit un drapeau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un militant du groupe armé État islamique brandit un drapeau alors qu’il participait à une parade militaire dans les rues de Rakka, en juin 2014.

Photo : Reuters

Après la chute de Baghouz

Ces jours-ci, on parle beaucoup de la chute de Baghouz, le « dernier réduit » de l’État islamique en Syrie, mais aussi de tous ces djihadistes étrangers dont on ne sait que faire.

Comme il y a un an et demi à Raqqa, Baghouz est une situation tragique pour les populations locales civiles – hommes, femmes et enfants – utilisées comme otages et boucliers humains par les djihadistes, alors que la coalition des Kurdes et des Américains (avec leur couverture aérienne) cherche à les secourir et à les délivrer.

Baghouz fait voir assez clairement qu’il y a encore un État islamique, avec des combattants – quelques centaines à cet endroit – qui restent, jusqu’à aujourd’hui, motivés et fanatisés.

D’où la résistance plus forte que prévu de ce dernier bastion à l’extrême est de la Syrie.

Cette fin sanglante de « l’épisode du califat » (2014 à 2019) pose également la question difficile de savoir ce qu’on va faire de tous ces prisonniers devenus une « patate chaude ».

La plupart aux mains des combattants kurdes, lesquels ont de moins en moins envie de les garder entre leurs mains.

Dans une déclaration faite le 7 mars à Paris, le premier ministre Édouard Philippe a déclaré que la France ne reprendra « ses » djihadistes, pour les juger, qu’en toute dernière extrémité, s’il n’y a pas d’autre solution « sur place ». Entre-temps, combien auront pris la clé des champs, préparant leur vengeance?

Le califat, oui, c’est fini... Mais le djihad et les djihadistes, avec ou sans l’étiquette « État islamique », certainement pas!

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