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  • Envoyé spécial
  • Mon enfant, ce djihadiste

    Le reportage de notre correspondant Jean-François Bélanger
    Jean-François Bélanger

    Alors que le groupe armé État islamique (EI) vit ses derniers moments en Syrie, la France se voit confrontée à l'épineuse question du rapatriement de ses ressortissants partis faire le djihad. Déchiré entre les principes de droits de l'homme et la peur de la récidive, le gouvernement ne cache pas son malaise. Mais les parents de jeunes radicalisés veulent croire à un possible retour.

    S’asseoir devant la télé pour regarder le journal télévisé. Un geste banal et routinier pour bien des Français. Mais pour Thierry et Véronique Roy, ce n’est pas anodin. Ces jours-ci, alors que les chaînes montrent en boucle l’offensive alliée en Syrie et l’étau qui se resserre contre le dernier bastion de l'EI, une idée obsède Véronique.

    « On pense aux familles qui ont leurs enfants et petits-enfants vivant là-bas et qui ne savent pas ce qu’il leur arrive, dit-elle. C’est de la mort en direct. »

    Impossible pour elle de ne pas s’identifier à eux. Car Véronique et Thierry ont perdu un fils en Syrie. La photo de Quentin Roy trône d’ailleurs juste à côté du téléviseur. Il y apparaît jeune et souriant, tenant en équilibre un ballon de soccer sur la tête.

    Voici la photo qui trône dans le salon des Roy. Voici la photo qui trône dans le salon des Roy. Photo : fournie par la famille

    « C’était un grand sportif », explique sa mère. D’autres photos le montrent au piano ou encore déguisé avec ses parents et son grand frère, Yannis. Autant d’images qui respirent le bonheur et la confiance en l’avenir. Quentin avait alors des rêves, des projets, une copine. Bref, la vie devant lui.

    C’était avant sa conversion à l’islam, qu’il avait annoncée de façon solennelle à ses parents en 2013. Une nouvelle qui avait surpris Véronique et Thierry, plutôt cathos, de gauche. Mais la tolérance et l’ouverture sont des valeurs de base dans cette famille mixte. Comment pourrait-il en être autrement? Lui, grand gaillard, d’origine haïtienne, batteur amateur dans un groupe de musique, elle, blonde et toute menue, peintre à ses heures et férue de yoga.

    Alors, ils avaient tout fait pour que leur fils se sente aimé et accepté dans sa spiritualité nouvelle.

    Mais c’est impuissants qu’ils ont assisté par la suite à sa radicalisation accélérée; son refus d’entrer dans une église, de faire la bise à sa belle-sœur et son rejet de la musique. Un embrigadement express. L’année suivant sa conversion, Quentin disparaissait sans prévenir pour se rendre en Syrie. Devenu djihadiste comme 15 jeunes fréquentant la même mosquée, aujourd’hui fermée par les autorités.

    Quentin était devenu Abou Omar Al-Faransi et lorsqu’elle échangeait avec lui, à distance sur Whatsapp, Véronique avait l’impression de parler à un étranger.

    La dernière conversation remonte à l’automne 2015, peu de temps après les attentats du 13 novembre. Les parents enjoignent à leur fils de rentrer. Le courant ne passe plus. Quelques mois plus tard, en janvier 2016, Véronique et Thierry apprennent le décès de leur fils.

    Ce qui est terrible, c’est que sa mort nous a été annoncée par un inconnu sur Whatsapp. Et le messager nous demandait de nous réjouir que notre fils soit mort en héros, en martyr. C’est aberrant!

    Véronique Roy
    Véronique et Thierry RoyVéronique et Thierry Roy Photo : Radio-Canada

    Seuls dans le deuil

    La famille endeuillée a l’impression de vivre une double peine. Laissée sans aide par les autorités, elle doit subir le regard oblique des Français, encore sous le choc des attentats de novembre. « L’État islamique, c’est le mal absolu; c’est une idéologie mortifère qui fait peur, explique Véronique. Et ceux qui ont rejoint l’organisation sont considérés comme le diable. Et leur famille avec. Aux yeux des gens, nous avons engendré un monstre. »

    Trois ans après sa mort, les parents ne savent toujours pas ce qu’a fait leur fils en Syrie. Ils ne le sauront sans doute jamais. « On n'a aucune photo de lui avec des armes, dit Thierry. Alors il est possible qu'il ait participé à des combats et qu’il ait commis l'irréparable parce que pour moi, l'irréparable, c'est prendre la vie d’autrui. Mais jusqu'à preuve du contraire… » Le père de famille, gagné par l’émotion, ne termine pas sa phrase.

    Mais même si leur fils avait tué, tous deux auraient souhaité qu’il puisse rentrer en France, répondre de ses actes devant la justice.

    Sur les 1700 djihadistes français partis en Irak et en Syrie depuis 2014, il en reste aujourd’hui moins de 150. Les autres sont morts au combat, ont disparu dans la nature ou ont été tués lors de frappes ciblées. C’est le cas de Fabien et de Jean-Michel Clain, voix française de l’État islamique dans les vidéos de propagande comme celle revendiquant l’attentat du Bataclan.

    Visés par un drone américain le 20 février, Fabien est mort sur le coup, son frère, Jean-Michel, blessé, est mort deux jours plus tard.

    Ces djihadistes, leurs femmes et leurs enfants sont aujourd’hui encombrants. Si, en principe, rien ne s’oppose à leur retour en France, Emmanuel Macron ne cache pas sa volonté de les voir jugés et emprisonnés ailleurs, notamment en Irak.

    Véronique et Thierry Roy, avec leur fils Quentin, bien avant que ce dernier décide de tout plaquer pour se rendre en Syrie. Véronique et Thierry Roy, avec leur fils Quentin, bien avant que ce dernier décide de tout plaquer pour se rendre en Syrie. Photo : fournie par la famille

    Déradicalisation, réinsertion et prévention

    Selon Jean-Luc Marret, spécialiste du terrorisme, la raison est simple : le risque de récidive et de contagion dans les prisons françaises. « Parmi les Français, il y en avait qui occupaient des fonctions opérationnelles très élevées en matière d’endoctrinement par exemple. Donc ça pose des problèmes de prosélytisme dans les prisons. C’est vraiment hypersensible. »

    D’après le chercheur, c’est d’abord une question politique. Aucun politicien ne veut porter la responsabilité de la récidive d’un djihadiste rapatrié en France, surtout alors qu’un sondage récent indique que 82 % des Français sont opposés à leur retour. Une réalité impossible à ignorer à quelques mois des élections européennes.

    Pour autant, les djihadistes et leurs familles finiront bien par rentrer. Et les autorités tentent de s’y préparer le mieux possible. Elles ont fait appel au groupe SOS, spécialisé dans la réinsertion des délinquants et des toxicomanes. L’organisation suit déjà une cinquantaine d’individus radicalisés. Son président, Jean-Marc Borello, l’avoue, la tâche est complexe, difficile et lourde de responsabilités. Mais, l’alternative est impensable.

    « Il serait irresponsable de les laisser dans la nature. Il est beaucoup plus prudent et responsable de les accueillir et de les traiter pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des terroristes dangereux qui doivent être punis d’abord et réinsérés après. »

    Le groupe SOS fait appel à des imams modérés et applique des techniques issues de la lutte contre la toxicomanie et contre l’emprise des sectes. Mais comme tous ceux impliqués dans ce dossier, il refuse de parler de déradicalisation. Il faut avoir, selon lui, des ambitions beaucoup plus modestes. Au mieux, l’objectif est de convaincre les djihadistes de renoncer à la violence.

    Véronique et Thierry Roy en savent quelque chose; eux qui ont échoué à ramener leur fils dans le droit chemin. Malgré tout, tous deux souhaitent que la France rapatrie tous ses ressortissants encore en Syrie, au nom des droits de l’homme et de la justice. Mais, aux yeux de Thierry, c’est aussi une question de pragmatisme et de sécurité.

    « On dit que ce sont des bombes à retardement. Mais une bombe à retardement, ça se désamorce, dit-il. Et pour la désamorcer, mieux vaut l’avoir à côté de soi, plutôt que de la laisser grandir là-bas et quand elle revient ici, elle explose. Et alors, bonjour les dégâts. »

    Véronique, qui avoue penser à Quentin tous les jours, s’identifie beaucoup aux parents de ces jeunes, regroupés au sein d’une association. « Nous on n’a pas eu cette chance d’avoir pu espérer voir rentrer notre enfant. D’autres l’ont. Ne brisons pas leur espoir. »

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