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Trudeau ne s’excuse pas, mais dit tirer des leçons de l’affaire SNC-Lavalin

Le reportage de Louis Blouin
François Messier

Un mois jour pour jour après le début de l'affaire SNC-Lavalin, le premier ministre Justin Trudeau maintient que l'ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould n'a jamais été soumise à des pressions inappropriées de sa part. Il assure cependant tirer de nombreux enseignements de l'affaire et admet qu'il aurait dû la gérer différemment.

Dans une conférence de presse d’une trentaine de minutes, jeudi, à Ottawa, M. Trudeau est revenu d’entrée de jeu sur la discussion qu’il a eue à ce sujet avec Mme Wilson-Raybould le 17 septembre dernier.

Dans son témoignage au comité de la justice la semaine dernière, l’ex-ministre a dit avoir été « abasourdie » par le fait que le premier ministre lui avait rappelé qu’il était le député de Papineau, au Québec. « Je lui ai demandé : "Êtes-vous en train de vous ingérer politiquement dans mon rôle, ma décision à titre de procureure générale? Je vous déconseille fortement de le faire" », a-t-elle déclaré.

« Ce commentaire n'était pas de nature partisane », a répliqué le premier ministre, jeudi, avant d’assurer qu’il a tout simplement « à cœur les familles, les travailleurs et les étudiants » de sa circonscription.

Justin Trudeau a aussi réitéré, jeudi, comme il le fait depuis des semaines, qu’il était normal de défendre les 9000 emplois de la firme de génie-conseil québécoise puisqu’il s’agissait là d’un enjeu d’intérêt national, tout en répétant que la décision appartenait à Mme Wilson-Raybould en fin de compte. Elle a d'ailleurs accepté de reconsidérer le dossier, a-t-il dit.

« Dans les mois qui ont suivi cette rencontre, j’ai demandé à mon personnel de faire le suivi » auprès d’elle, a déclaré le premier ministre. « Je réalise maintenant que j’aurais dû le faire personnellement, étant donné l’importance de ce dossier et des emplois qui étaient en jeu. »

Selon le premier ministre, les discussions entre Mme Wilson-Raybould et les membres de son entourage qui ont eu lieu par la suite ont toutes été faites dans la perspective que l’ex-procureure générale du Canada « était ouverte à considérer d’autres aspects d’intérêt public » dans cette affaire. « Maintenant, je comprends qu’elle a vu les choses différemment. »

Nous pensions qu'elle était ouverte à écouter d'autres points de vue et à continuer à réfléchir sur cette décision, parce qu'effectivement, c'était dans la loi que cette décision pouvait continuer de se prendre à n'importe quel moment. [...] Ce qu'on voit maintenant, c'est qu'elle n'était pas ouverte à changer d'avis.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Le premier ministre n'a offert aucune excuse pour sa gestion de l'affaire. Quand une journaliste l'a interrogé directement à ce sujet, il a répondu qu'il offrirait des excuses aux Inuits pour la façon dont Ottawa a géré les épidémies de tuberculose entre les années 1940 et 1960.

M. Trudeau s'est envolé vers Iqaluit à cette fin après sa conférence de presse, mais son avion n'a pu y atterrir en raison du mauvais temps; il s'est plutôt posé à Goose Bay. L'événement prévu jeudi après-midi a donc été annulé.

Vers un deuxième témoignage de Wilson-Raybould?

Les députés conservateurs et néo-démocrates membres du comité de la justice des Communes ont demandé une réunion d’urgence pour discuter de la possibilité d’inviter Jody Wilson-Raybould pour un nouveau témoignage. L’ancienne ministre de la Justice a fait part mercredi de sa disponibilité.

« Je n'étais pas au courant de cette érosion de confiance »

Selon M. Trudeau, les témoignages livrés depuis quelques jours devant le comité de la justice lui ont permis de comprendre que la confiance s’est ensuite graduellement érodée entre son bureau, plus précisément son ancien secrétaire principal Gerald Butts, et Mme Wilson-Raybould.

« Je n’étais pas au courant de cette érosion de confiance. En tant que premier ministre et chef du Conseil des ministres, j’aurais dû l’être », a-t-il alors admis, avant de faire valoir que cette situation est venue compliquer la tâche de Jody Wilson-Raybould dans ce dossier.

Justin Trudeau a toutefois assuré que « l'intégrité de nos institutions n'a jamais été atteinte » et que « l'indépendance de notre système de justice a toujours été défendue et soutenue », comme il le fait depuis des semaines.

Les dernières semaines ont été difficiles. Les Canadiens s'attendent et méritent d'avoir foi en leurs institutions et dans les gens qui y évoluent. En tant que premier ministre, j'apprends de nouvelles choses presque tous les jours. Alors je peux vous dire sans aucun doute que j'ai pris, et que je vais continuer de prendre, des leçons de ces derniers jours.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Le premier ministre a ensuite révélé que son gouvernement sollicitera des « avis d’experts externes » sur le bien-fondé de maintenir le double rôle de ministre de la Justice et de procureur général, et sur « les politiques et les pratiques opérationnelles du Conseil des ministres, de la fonction publique et du personnel politique sur des questions juridiques et de façon plus générale. »

Le sort toujours incertain de Wilson-Raybould et Philpott

M. Trudeau est par ailleurs demeuré plus circonspect quant aux perspectives que Mme Wilson-Raybould et Jane Philpott, qui ont toutes deux démissionné du Cabinet dans la foulée de cette affaire, demeurent membres du caucus libéral. Il disait la semaine dernière être « en réflexion » quant au sort de la première.

Elles « ont toutes deux indiqué qu’elles désiraient continuer d’être membres du caucus libéral, ce qui veut dire qu’elles croient encore fondamentalement à notre agenda : de croissance pour la classe moyenne, de protection de l’environnement, de réconciliation avec les peuples autochtones. C’est exactement ce sur quoi nous allons travailler en tant qu’équipe », a-t-il commenté.

« Mais par rapport à leurs réflexions là-dessus, il faudrait leur poser la question », a-t-il ajouté.

Plus tôt dans sa conférence de presse, M. Trudeau avait dit ne pas croire en un leadership « coriace », préférant « écouter, apprendre et faire preuve de compassion », laisser place à « de sains débats » et préconiser « la transparence et l'imputabilité ».

L'un des éléments centraux de mon leadership, c'est de créer un environnement où mes ministres, mon caucus et les employés se sentent à l'aise de venir me voir quand ils ont des inquiétudes. En fait, je m'attends à ce qu'ils le fassent. Mme Wilson-Raybould, elle, n'est pas venue me voir, et j'aurais souhaité qu'elle le fasse.

Justin Trudeau

Justin Trudeau dit d'ailleurs croire que son gouvernement « sortira plus fort » de cette affaire.

Les explications de M. Trudeau sur son style de leadership n'ont, à l'évidence, pas convaincu la députée libérale de Whitby, Celina Caesar-Chavannes, qui a offert son appui aux deux ministres démissionnaires dans ce dossier.

« Je suis venue vous voir récemment. Deux fois. Vous vous rappelez vos réactions? » a tweeté jeudi Mme Caesar-Chavannes, qui a récemment annoncé qu'elle ne briguera pas un nouveau mandat l'automne prochain. Elle n'a pas expliqué à quoi elle faisait référence.

« Un geste bidon de fausse sincérité », dit Scheer

En conférence de presse quelques heures plus tard, le chef conservateur Andrew Scheer a soutenu que les explications de Justin Trudeau n'étaient « pas du tout » crédibles. « Ce que nous avons vu aujourd'hui, c'est un geste bidon de fausse sincérité », a-t-il réagi.

« L'ingérence de Trudeau n'avait rien à voir avec les emplois », a-t-il asséné, après l'avoir accusé une fois de plus d'avoir corrompu la règle de droit. « Ça consistait à protéger une firme liée aux libéraux et bien connectée, avec une armée de lobbyistes. »

« Après tous ces événements, sa meilleure explication aux Canadiens est que ce n’était qu’un malentendu », a encore dit M. Scheer. « Il aimerait que les Canadiens croient que tout cela est arrivé seulement parce que des personnes différentes ont des interprétations différentes des événements. »

Il y a une chose que Justin Trudeau ne comprend pas : la vérité ne peut pas être vue de différentes façons. Il y a une différence entre le bien et le mal, et les vrais leaders savent la reconnaître.

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

M. Scheer n'a pas directement commenté la décision du premier ministre d'étudier la possibilité de séparer les rôles de ministre de la Justice et de procureur général. « Le problème, ce ne sont pas les règles; les gens qui enfreignent les règles vont toujours trouver de nouvelles façons de recommencer », a-t-il fait valoir.

Le chef conservateur continue de réclamer la démission de M. Trudeau et une enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dans cette affaire.

En entrevue à la radio de Radio-Canada quelques minutes avant la sortie de Justin Trudeau, M. Scheer s'était montré hésitant au sujet des solutions que son parti préconiserait dans le dossier SNC-Lavalin. Le chef conservateur a indiqué qu’il pourrait envisager un assouplissement des règles fédérales encadrant la période d’interdiction de soumission à des contrats gouvernementaux.

Le gouvernement Trudeau travaille déjà à modifier les règles en la matière, appelé Régime d’intégrité, pour en accroître la flexibilité et réduire la période de non-admissibilité. SNC-Lavalin milite en faveur de tels changements.

À l'heure actuelle, si la firme d’ingénierie est reconnue coupable devant les tribunaux, elle pourrait être écartée des appels d’offres fédéraux pour les 10 années à venir. Cela explique pourquoi l'entreprise cherche plutôt à obtenir un accord de réparation, qui lui permettrait d’admettre les faits qui lui sont reprochés et de payer une amende afin d’éviter un procès.

Il faut une enquête publique, insiste Jagmeet Singh

Le chef néo-démocrate dit être « déçu » par les commentaires du premier ministre. « Il ne s’est pas excusé de son comportement par rapport au traitement de Mme Wilson-Raybould, il ne s’est pas excusé pour la pression mise sur Mme Wilson-Raybould. Donc, en fait, on est toujours dans la même situation », a-t-il déclaré en après-midi.

Selon lui, Justin Trudeau aurait dû « prendre la responsabilité » dans cette affaire « plutôt que de blâmer les autres ». En en le faisant pas, il fait preuve d'un manque de leadership et n'inspire aucune confiance quant à la possibilité qu'il change son comportement.

On a besoin d’une enquête publique pour savoir la vérité. Parce qu’en ce moment, il me semble, et il semble aux Canadiens, que ce gouvernement travaille pour les intérêts des plus riches, des élites, au lieu de travailler pour les intérêts de monsieur et madame Tout-le-Monde.

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

M. Singh a par ailleurs dit être d'accord avec le « principe » de séparer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général, tout en affirmant que cela n'aurait rien changé à la situation actuelle.

« De l’amateurisme », selon le Bloc québécois

Le premier ministre n’a pas su faire preuve de leadership et n’a apporté aucune réponse convaincante, estime le député du Bloc québécois Gabriel Sainte-Marie.

Il [Justin Trudeau] est venu nous dire qu’il n’était pas au courant. Il n’était pas au courant que la décision de la ministre de la Justice était prise, il n’était pas au courant qu’il y avait des tensions avec M. Butts... Est-ce qu’il y a un premier ministre à Ottawa?

Gabriel Sainte-Marie, député du Bloc québécois

« Ça prend un accord de réparation », martèle M. Sainte-Marie, qui reproche à Justin Trudeau de ne pas avoir su convaincre son cabinet de la nécessité de sauver les emplois menacés de SNC-Lavalin.

Pour nous, la priorité, ce sont les emplois; pour les néo-démocrates et les conservateurs, c’est de casser du sucre sur les libéraux pour monter dans les sondages.

Gabriel Sainte-Marie, député du Bloc québécois

Un tweet du Service des poursuites pénales fait sourciller

« L’indépendance en matière de poursuite est essentielle à notre mandat », a pour sa part tweeté le Service des poursuites pénales du Canada (SPPC) après la sortie de Justin Trudeau. « Nos procureurs doivent se montrer objectifs, indépendants et impartiaux, et être libres de toute influence indue, y compris de l’ingérence politique. »

Le SPPC est le service qui a décidé de maintenir la poursuite contre SNC-Lavalin le 4 septembre dernier, plutôt que de lui offrir un accord de réparation. Mme Wilson-Raybould a décidé de maintenir cette décision, même si elle avait le pouvoir de la renverser.

« Le compte Twitter du SPPC a été lancé cette semaine, et un certain nombre de tweets préécrits expliquant ce qu'est le SPPC et son travail ont été programmés pour les prochaines semaines », a expliqué une porte-parole, Nathalie Houle, dans un courriel envoyé à CBC.

Elle assure que le message n'a rien à voir avec l'affaire SNC-Lavalin et qu'il n'y a aucune préoccupation importante quant à l'indépendance du procureur public.

Des témoignages dissonants

La controverse a éclaté le 7 février. Le Globe and Mail avait révélé que Mme Wilson-Raybould avait fait l’objet de pressions inappropriées dans ce dossier afin que SNC-Lavalin évite un procès criminel et obtienne un accord de réparation.

Dès les premiers moments de cette crise et par la suite, Justin Trudeau a répété le même message, à savoir qu’aucune pression indue n’avait été exercée pour éviter un procès à SNC-Lavalin, et que le gouvernement pesait ses inquiétudes dans la balance quant au sort des 9000 employés dans le respect du principe de l’indépendance judiciaire.

Le 27 février, Mme Wilson-Raybould a présenté un témoignage percutant devant les membres du comité parlementaire de la justice. Elle a déclaré avoir été la cible de pressions constantes et soutenues de la part de membres du gouvernement cherchant à s'ingérer politiquement dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire de la poursuite, « dans une tentative inappropriée pour que SNC-Lavalin obtienne un accord de réparation ».

La députée de Vancouver Granville, qui a quitté le cabinet Trudeau le 12 février, a écorché l’ex-secrétaire principal de M. Trudeau, Gerald Butts, au cours de son témoignage.

M. Butts, qui a démissionné dans le contexte cette affaire, le 18 février dernier, a témoigné devant le comité parlementaire de la justice mercredi. Il a soutenu que Jody Wilson-Raybould ne s’est jamais plainte d’avoir subi des pressions inappropriées dans le dossier SNC-Lavalin avant que le premier ministre l’informe qu’elle serait touchée par un remaniement ministériel le 7 janvier.

« La seule chose que nous avons demandée à la procureure générale, c’est d’obtenir un deuxième avis. Et nous avons aussi clairement indiqué qu’elle était libre d’accepter ou non cet avis », a notamment indiqué Gerald Butts.

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