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La GRC accusée de racisme

Certains agents de la GRC, à la retraite et présentement en fonction, dénoncent le racisme dans le rang du corps policier.

Photo : John McQuarrie

Brigitte Bureau
Mis à jour le 

Des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) affirment être victimes de racisme. Ils disent en avoir assez des commentaires désobligeants et éprouvent des difficultés à gravir les échelons. Ils réclament, entre autres, une étude en profondeur sur la place des minorités visibles au sein de la GRC.

Lorsque j'ai commencé à la GRC, mon officier responsable m'appelait black man. C'était sa façon d'être amical. C'est sûr que ça me faisait de quoi chaque fois, mais lorsque tu es nouveau dans une organisation, tu fais attention. Alain Babineau n'a plus besoin de faire attention. Il a pris sa retraite de la GRC en 2016, après 27 ans de carrière.

Il raconte que le mot nègre était utilisé de façon courante par les agents de la GRC pour désigner aussi la communauté noire.

Un homme assis devant des étagères de livres durant une entrevue. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Alain Babineau affirme avoir été victime de racisme à de très nombreuses reprises durant ses 27 ans de carrière à la GRC.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

Il donne l'exemple du Sommet de la francophonie à Québec, en 2008. Plusieurs pays africains étaient présents et la GRC devait assurer la sécurité de leurs dirigeants.

Je me trouvais dans une salle où il y avait un groupe de policiers de la GRC qui jasaient. Ils parlaient de leurs dignitaires en parlant des nègres, se rappelle M. Babineau.

Je leur ai dit, premièrement, que j'étais offensé et que, deuxièmement, c'étaient nos clients et que de parler de ces gens-là comme si c'étaient des animaux, c'était pas acceptable. On a eu un bon débat.

Selon M. Babineau, les insultes directes étaient beaucoup plus fréquentes au début de sa carrière.

Mais elles se produisent toujours, nous a confié un des membres actuels de la GRC à qui nous avons parlé. Il travaille pour la police fédérale depuis plus de 15 ans, et il a été en poste dans différents détachements, dont certains dans de grands centres.

Celui-ci ne veut pas être identifié par peur de représailles.

Illustration d'une silhouette d'un policier de la GRC à côté de laquelle est écrit : « Au fil des ans, des membres m'ont traité de bâtard noir, de Noir sans éducation et, encore récemment, de nègre ». Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un agent de la GRC à qui nous avons accordé l'anonymat raconte avoir été la cible de commentaires racistes.

Photo : Radio-Canada / Simon Blais

J'ai entendu le mot nègre plus souvent à la GRC que dans la population, raconte un autre agent à qui nous avons parlé.

Après des années de harcèlement et de racisme, l'agent dit être à bout. Au début, j'étais tellement fier de la GRC. Aujourd'hui, quand quelqu'un me demande ce que je fais dans la vie, je leur réponds que je travaille au gouvernement.

Le policier, qui travaille à la GRC depuis plusieurs années, aurait souhaité que ses collègues se portent à sa défense quand ce genre d'incidents se produisaient, mais soutient que la culture en place s'y prête mal.

Il y a beaucoup de bon monde à la GRC, mais il y a aussi beaucoup de mauvais monde. Et il y a tout un milieu qui est mou, c'est-à-dire les gens qui n'osent pas dénoncer, parce qu'ils savent qu'ils vont être ciblés à leur tour.

Dates importantes :

  • 1969 : Premier homme noir à devenir membre de la GRC
  • 1987 : Première femme noire à devenir membre de la GRC
  • 1999 : Premier membre noir nommé à un poste de haut gradé de la GRC

Nous avons choisi de ne pas divulguer les détails des incidents qu'ont vécus les policiers à qui nous avons parlé pour protéger leur identité. Mais nous avons eu accès à des documents et à des témoins qui ont confirmé leurs propos.

Certains policiers qui avaient accepté de nous rencontrer pour nous parler de leur vécu ont changé d'idée à la dernière minute, par crainte de représailles.

« Plus hypocrite »

Lorsqu’on lui demande si la situation s'est tout de même améliorée depuis les années 90, la réponse d'Alain Babineau est cinglante : C'est plus hypocrite.

M. Babineau continue de suivre de près l'évolution des minorités visibles au sein de la police, notamment à titre de conseiller bénévole au Centre de recherche-action sur les relations raciales, à Montréal.

Selon lui, le racisme direct a beaucoup diminué au fil des ans à la GRC, mais le racisme systémique est bien présent. Il note par exemple le peu de place accordée aux minorités visibles.

Au Canada, elles constituent 22 % de la population. À la GRC : 11 %. La moitié.

Si les minorités visibles ont accru leur présence au sein de la direction de la police fédérale ces dernières années, elles demeurent totalement absentes des trois grades les plus élevés.

Maintenant, on a beaucoup de femmes au niveau des hauts gradés à la GRC. C'est une bonne chose. C'est un peu la même chose qui devrait se passer au niveau des personnes racisées, souhaite M. Babineau.

La GRC s'en tire tout de même mieux que la moyenne de tous les corps policiers au pays. En 2016, l'année la plus récente pour laquelle des chiffres sont disponibles, environ 8 % des policiers au pays étaient issus de minorités visibles, contre 10 % des policiers à la GRC pour la même année. En 2018, c'est 11 % des policiers à la GRC qui faisaient partie de minorités visibles.

« Des racistes dans mon service de police »

En 2015, le commissaire de la GRC de l'époque avait reconnu qu'il y avait des éléments racistes au sein de la police fédérale. Je comprends qu'il y a des racistes dans mon service de police, avait admis Bob Paulson lors d'une rencontre avec un groupe de chefs des Premières Nations.Je ne les veux pas dans mon corps de police, avait-il affirmé.

Un haut-dirigeant policier en uniforme s'adresse à une foule derrière un podium.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'ancien commissaire de la GRC, Bob Paulson (archive).

Photo : Radio-Canada

Pour les policiers à qui nous avons parlé, il est grand temps qu'une étude en profondeur sur la place des minorités visibles au sein de la GRC soit menée.

Le service de police nous a répondu que les allégations de racisme à la GRC sont très troublantes. Le racisme, comme c'est le cas pour toutes les autres formes de discrimination, est inacceptable et ne sera pas toléré.

La GRC explique qu'elle utilise déjà fréquemment un processus d'analyse appelé ACS+ (analyse comparative entre les sexes plus), qui sert à évaluer les effets de ses politiques sur différents groupes, comme les femmes et les personnes de diverses identités de genre, et qui tient compte aussi des facteurs identitaires comme la couleur de la peau et l’origine ethnique.

Une statue en bronze d'un cavalier devant le quartier général de la GRC.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le quartier général de la GRC, à Ottawa.

Photo : Radio-Canada

Pour ce qui est d’une étude plus approfondie sur les minorités visibles, la GRC ne s’est pas prononcée.

L'ex-agent de la GRC Alain Babineau réclame également la nomination de membres de minorités visibles au nouveau Conseil consultatif intérimaire de gestion de la GRC, l'organisme créé par le gouvernement Trudeau pour aider la police fédérale à devenir une institution exempte d'intimidation.

Les membres du Conseil initial seront nommés d'ici le 1er avril 2019. Le bureau du ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, nous a affirmé que le gouvernement cherche à nommer des membres qui représentent la diversité des Canadiens.

Justin Trudeau (à gauche), Brenda Lucki (au centre) et Ralph Goodale (à droite).Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le premier ministre Justin Trudeau (à gauche) et le ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile du Canada, Ralph Goodale (à droite), accompagnent la commissaire de la GRC, Brenda Lucki (au centre) en 2018 (archives).

Photo : La Presse canadienne / Michael Bell

Réactions du ministre de la Sécurité publique

Pour sa part, le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, dit qu'il va prendre des mesures pour remédier à la situation.

De son côté, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, soutient qu'on ne peut ignorer ce que M. Babineau a vécu au sein de la GRC.

Malgré les difficultés éprouvées, Alain Babineau tient à dire qu'il a tout de même eu une belle carrière à la GRC.

Il estime s'en être bien tiré, alors que certains de ses collègues ont souffert de troubles psychologiques et émotifs graves en raison du racisme et du harcèlement qu'ils ont vécu.

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