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Une fausse page de Premières Nations liée à un réseau au Kosovo

La photo de profil montre des Autochtones. La section Informations sur la page montre qu'elle est gérée par six personnes vivant au Kosovo.

La section « Infos et publicités » de la page Facebook First Nations permet de voir qu'elle est gérée par des Kosovars.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Jeff Yates

Au premier coup d'oeil, la page Facebook First Nations semble s'adresser à ceux qui ont à coeur les enjeux touchant les Premières Nations. Mais en réalité, elle fait plutôt partie d'un réseau nébuleux de fausses pages et de faux groupes gérés par des jeunes au Kosovo visant à monnayer l'activisme sur les réseaux sociaux.

Cette tactique consiste à accumuler un auditoire qui s'intéresse à certaines causes ou à certaines communautés culturelles, comme les Premières Nations. Les partisans de ces causes sont souvent très actifs sur les réseaux sociaux et aident à gonfler l'auditoire. On utilise ensuite cette mobilisation à des fins malhonnêtes. Les internautes qui s'abonnent à ces fausses pages et à ces faux groupes sont souvent inconscients du fait que ceux-ci ne sont pas gérés par des gens qui s'intéressent vraiment à eux, mais plutôt par des jeunes qui cherchent simplement à faire un peu d'argent.

Lorsqu'on arrive sur la page First Nations (« Premières Nations ») sur Facebook, la première publication que l'on voit est une photo d'un homme autochtone arborant fièrement une coiffe traditionnelle, mais aussi des médailles militaires. La publication ne le mentionne pas, mais il s'agit de Glen Douglas, un membre de la Bande indienne d'Okanagan (Okanagan Indian Band), dont le territoire se situe en Colombie-Britannique. M. Douglas, qui est décédé en 2011 à l'âge de 84 ans, était un vétéran décoré (Nouvelle fenêtre) de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre de Corée.

La section « à propos » de la page mentionne les Premières Nations canadiennes. De nombreux Canadiens semblent d'ailleurs avoir identifié la page dans leurs publications, pensant sans doute qu'il s'agit d'une page officielle représentant les Premières Nations.

« L'histoire et la culture des Premières Nations abondent dans la région de Vancouver », affirme une internaute dans une publication accompagnant une photo d'un totem. Un autre Canadien a identifié la page dans une publication remerciant un groupe d'activistes local. En 2018, la vraie page d'un centre culturel voué aux jeunes Autochtones à Washington D.C. a elle aussi identifié la page First Nations dans une publication.

Or, la page en question est gérée par six personnes vivant au Kosovo. De plus, elle semble faire partie d'un réseau de pages Facebook basées au Kosovo visant à faire la promotion de contenus viraux.

Radio-Canada a trouvé au moins une douzaine de pages, toutes gérées depuis ce pays, qui publient du contenu identique. Les publications de ces pages contiennent toutes les mêmes descriptions en anglais truffées de fautes. Par exemple, le 4 mars, la page First Nations a publié une vidéo montrant une femme avec des cheveux très longs. Au moins trois autres pages du réseau ont publié la même vidéo.

Nous voyons la même vidéo partagée par plusieurs pages.

Les descriptions de la vidéo sont identiques.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Le 2 mars, First Nations publiait une vidéo montrant une femme qui tente de sauver la vie à son chien. Plusieurs autres pages gérées au Kosovo ont publié la même vidéo avec la même description.

Nous voyons qu'au moins quatre pages ont relayé la même vidéo.

Plusieurs pages gérées au Kosovo ont partagé la même vidéo.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Plusieurs de ces pages disposent d'un auditoire considérable. La page Daily Viral, par exemple, compte quelque 234 000 abonnés et est gérée par sept personnes au Kosovo et une personne en Serbie. La Page Daily Viral News, gérée, elle, par sept Kosovars, compte 136 000 abonnés.

Plusieurs des pages du réseau semblent être dédiées à des champs d'intérêt bien précis. Des pages comme Save Endagered Polar Bears (sauvez les ours polaires en voie de disparition) et Animals Are Beautiful (Les animaux sont magnifiques) semblent courtiser des auditoires préoccupés par les animaux. D'autres, comme My Mother (ma mère), visent plutôt les jeunes mamans.

Pourquoi se faire passer pour des Premières Nations?

Selon l'Américaine Sarah Thompson, qui gère la page Exploiting the Niche (Nouvelle fenêtre), le problème va beaucoup plus loin que la page des Premières Nations. Depuis 2016, elle traque, dans ses temps libres, de fausses pages Facebook semblables. C'est d'ailleurs elle qui a mis Radio-Canada au fait de la page First Nations. En un an, elle a compilé une liste de quelque 500 faux groupes et fausses pages Facebook visant des communautés autochtones. Elle a remarqué que beaucoup de ceux-ci sont gérés par des jeunes ayant fréquenté l'Université de Pristina, au Kosovo.

« C'est étrange. Je suis l'évolution de ces garçons depuis des années. Au début, leurs photos de profil montraient leurs cérémonies de remise de diplôme. Maintenant, je les vois avec leurs femmes, leurs enfants. J'aimerais vraiment qu'ils trouvent autre chose à faire », lance-t-elle au téléphone.

D'après Mme Thompson, ces personnes visent des communautés spécifiques, comme les Premières Nations, les jeunes mamans ou les environnementalistes, parce que ça leur donne facilement accès à un auditoire engagé. De plus, ça leur permet de plagier du contenu sur des vrais sites web et pages Facebook créés par des gens du milieu, ce qui leur donne une source inépuisable de contenu.

« Ça rend le ciblage plus facile pour eux. Ils peuvent télécharger des mèmes sur Pinterest et mettre en place des systèmes qui publient automatiquement du contenu », suggère-t-elle.

Mais pourquoi faire tout cela? Radio-Canada a pu déterminer que plusieurs de ces pages Facebook ont partagé des articles d'un site web au nom de Healthy Speak (Jasons santé). Selon une recherche à l'aide de DomainTools, ce site est enregistré au Kosovo. Par contre, la tactique ne semble pas bien fonctionner. D'après l'outil d'analyse des réseaux sociaux BuzzSumo, l'article le plus populaire de ce site a généré seulement 451 réactions sur les réseaux sociaux.

Sarah Thompson explique que plusieurs de ces pages faisaient jadis du piège à clic, c'est-à-dire utiliser du contenu sensationnel pour inviter les gens à cliquer sur une page web pour ensuite faire de l'argent avec les publicités. Mais, Facebook ayant sévi contre ce genre de contenu, ils ont graduellement changé de tactique. Leur nouvelle approche cherche plutôt à viser des communautés spécifiques pour leur vendre de la marchandise, comme des t-shirts ou des tasses à café, à l'effigie d'une cause ou d'une autre. Certains d'entre eux cherchent aussi à exploiter certaines communautés pour accumuler un grand nombre d'abonnés et ensuite vendre leurs pages sur le marché noir.

Lorsque Radio-Canada a contacté la page First Nations, une personne a immédiatement répondu : « Seriez-vous intéressé à acheter trois pages Facebook? » La page n'a pas répondu aux questions subséquentes.

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