•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Faut-il avoir peur des djihadistes canadiens?

Des civils sont évacués à Baghouz, en Syrie, le 27 février.

Photo : AFP/Getty Images / Delil Souleiman

Julien McEvoy

L'avenir est incertain pour les Canadiens qui ont combattu à l'étranger aux côtés du groupe armé État islamique (EI). Personne ne connaît leur nombre exact. Beaucoup s'inquiètent de leur possible retour au pays. État des lieux d'une situation qui fluctue de jour en jour.

On estime que depuis 2012, de 180 à 250 Canadiens se sont joints à des groupes terroristes de toutes sortes, notamment l’EI. Ils se sont rendus en Syrie, certes, mais aussi en Irak, en Turquie, en Afghanistan, au Pakistan et en Afrique du Nord.

Environ 60 d’entre eux sont déjà rentrés au pays. Du nombre, cinq ont été reconnus coupables d’avoir tenté de quitter le Canada ou de l’avoir quitté pour participer aux activités d’un groupe terroriste. Leur peine varie de sept à huit ans de prison.

Ottawa estime que 190 de ces « voyageurs extrémistes » – c’est le terme utilisé par le gouvernement – sont toujours à l’étranger.

La déroute récente de l’EI en Syrie en a placé certains au-devant de la scène. « Nous savons qu’il y a environ une douzaine [de Canadiens] présentement incarcérés dans les camps de détention de la région kurde de la Syrie », indique Gilles Michaud, sous-commissaire de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) responsable des enquêtes et des opérations fédérales.

Le policier ajoute qu’il s’agit d’un « mélange d’hommes et de femmes » et que les autorités canadiennes connaissent leur nom.

Il y a peut-être d’autres Canadiens en détention dont on ignore l’existence. On est certainement à l’affût.

Gilles Michaud, sous-commissaire de la GRC

Notre correspondante au Moyen-Orient, Marie-Eve Bédard, en a rencontré quelques-uns au cours des derniers jours, comme ces trois Canadiennes attirées en Syrie par leur mari ou encore ce Canadien qui a prêté sa voix aux vidéos de propagande de l’EI.

Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces jeunes et ces moins jeunes doivent maintenant affronter la suite.

En théorie, ils peuvent rentrer au Canada en vertu de l’article 6 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui stipule que tout citoyen canadien a le droit de demeurer au Canada, d’y entrer ou d’en sortir.

En pratique, c’est moins simple.

Une question de preuves

Beaucoup a été dit au cours des dernières années au sujet de la radicalisation. Le Canada et le Québec se sont dotés d’un ensemble de mesures, de moyens et d’organismes pour enrayer le phénomène.

On peut penser au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), ou encore à l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent de l'Université de Sherbrooke, codirigé par David Morin.

« Si on peut judiciariser et poursuivre les gens, on le fait. C’est logique, c’est normal. Que ce soit en Irak ou en Syrie, quand vous avez commis des crimes, il faut faire face à la justice. Mais dans la plupart des cas, ce sont des gens dont le niveau de dangerosité est évalué comme faible », explique le professeur au sujet de ces « voyageurs extrémistes ».

La judiciarisation dont parle le Pr Morin est justement le plus grand défi des autorités canadiennes, qui doivent recueillir des preuves admissibles devant un juge canadien. Le hic, c’est évidemment que la plus grande partie de la preuve « se trouve en dehors du Canada », indique Hakim Bellal, responsable de l'Équipe de prévention et d'intervention de la GRC.

Le sergent Hakim Bellal est responsable de l'Équipe de prévention et d'intervention de la GRC.

Le sergent Hakim Bellal est responsable de l'Équipe de prévention et d'intervention de la GRC.

Photo : Radio-Canada

« De un, on ne va pas mettre notre personnel en danger pour accéder à certaines zones. Et de deux, même si on y va, la preuve qu’on collecte va devoir être ajustée à la loi de la preuve au Canada, car on parle d’une enquête criminelle », poursuit ce sergent au service de la GRC depuis 18 ans.

« C’est un défi de prendre l’information qu’on a et de la présenter devant la cour, mais on a l’information », renchérit le sous-commissaire Michaud.

David Morin abonde dans le même sens.

Je pense que le Canada a le moyen d’accumuler de la preuve. Mais le défi, c’est que cette preuve soit recevable en cour, dépendamment de la manière dont on l’a obtenu.

David Morin, codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent de l'Université de Sherbrooke

Si, par exemple, la déclaration d’un djihadiste canadien est obtenue par le gouvernement syrien ou irakien, « on peut soupçonner que les aveux ont été extorqués sous la torture ou ce genre de chose ». Ce type de preuve sera promptement rejeté par la cour canadienne.

Tout cela n’est pas facile, admet le professeur, mais c’est possible. « Encore une fois, cette minorité [de gens qui doivent être judiciarisés] ne doit pas faire oublier le fait que, peut-être, une majorité des gens qui veulent revenir sont des femmes et des enfants dont le niveau de dangerosité est faible et qui nécessitent une gestion au cas par cas. »

Le sous-commissaire Michaud se rendra d’ailleurs en Turquie, la semaine prochaine, afin de rencontrer les autorités policières locales. « On veut mettre en place des procédures qui permettront à nos enquêtes criminelles d’aller de l’avant si jamais ces individus-là se retrouvent en Turquie », explique-t-il.

Le cas par cas

À la GRC, on assure que chaque personne qui rentre au Canada depuis une zone de conflit est prise en charge, que ce soit au moyen d’une enquête et d’accusations, de conditions d’engagement obtenues devant un juge ou d’une intervention psychosociale.

« C’est du cas par cas, assure le sergent Bellal. On fait une évaluation du risque pour chaque personne qui revient, et on gère le risque selon cette évaluation. La surveillance est un outil dans certains dossiers, et pas dans d’autres. Ça dépend du risque que la personne pose à la sécurité publique et à la sécurité nationale. »

Le policier refuse de dévoiler combien d'enquêtes criminelles concernant des « voyageurs extrémistes » sont actuellement en cours ou le nombre d'accusations portées jusqu'ici grâce à ce type d'enquête.

Quant aux conditions d’engagement, elles servent à contrôler les activités de ces personnes dès qu’elles arrivent au pays, alors que les interventions psychosociales s’inscrivent davantage dans une logique de réhabilitation.

Depuis deux ans, la pédopsychiatre Cécile Rousseau gère une des équipes à qui l'on confie la tâche de prendre en charge certains « retournants » et leur famille. Elle dirige une équipe de recherche multidisciplinaire du CIUSSS Centre-Ouest de l’Île-de-Montréal, baptisée Recherche et action sur les polarisations sociales (RAPS).

La pédopsychiatre Cécile Rousseau dirige le RAPS.

La pédopsychiatre Cécile Rousseau dirige le RAPS.

Photo : Radio-Canada

C’est un travail délicat. Actuellement, c’est important d’en parler, parce qu’il faut rassurer le public. Les médias parlent beaucoup de ça en ce moment, un peu parce que c’est intéressant, un peu car ça interagit avec les [peurs du public canadien].

Cécile Rousseau, du RAPS

Mme Rousseau est d’avis que, d’un côté, les gens n’aiment pas avoir peur, mais que, de l’autre, ils aiment bien se faire des peurs. Elle insiste pour raconter une histoire plus rassurante.

« Quelquefois, les gens ont l’impression qu’on va être envahi. Ce n’est pas vrai, on ne va pas du tout être envahi. Il s’agit de quelques personnes qui sont déjà arrivées ou qui sont en train d’arriver. Ce sont des gens qui sont extrêmement surveillés. Il n’y a pas de danger, il n’y a pas de raison d’avoir peur », assure-t-elle.

Un psychologue du RAPS va plus loin. « C’est une nécessité absolue de prendre tout le monde en charge », lance Mathieu Brami. Il rappelle que certains individus ont commis des crimes, certes, mais qu’il y a beaucoup de gens autour d’eux. « On n’a pas suffisamment en tête les familles, celles qui sont restées et qui vont retrouver leurs enfants et celles qui se sont créées là-bas », dit-il.

Il faut s’occuper, « cliniquement parlant », de tous ces gens-là, mentionne le psychologue, qui évoque des enfants qui ont vécu la guerre, des enfants nés en zone de guerre, des enfants qui étaient ici et qui sont partis là-bas. « Il y a beaucoup de choses à faire », laisse-t-il tomber.

Pas une surprise

Oui, l’EI est tombé à Baghouz. Oui, les forces de la coalition cherchent à assener un coup final au groupe djihadiste. Mais tout cela est loin d’être une surprise.

« Ça fait maintenant plusieurs années que les pays occidentaux savent que [ça] va arriver. Ils ne l’ont pas nécessairement pris à bras-le-corps », lance David Morin.

Il faut prendre le problème tel qu’il est, soutient-il : les Kurdes ont dit qu’ils n’étaient plus capables d’être les geôliers de l’Occident, de retenir tous ces combattants, ces hommes, ces femmes et ces enfants.

Beaucoup de gens craignent de voir ces combattants revenir au Canada et ont vraiment l’impression que des terroristes seront bientôt de retour au pays pour mieux être libérés dans la nature, illustre le codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent de l'Université de Sherbrooke. « Ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

Les Kurdes disent en effet qu’ils vont relâcher les individus soupçonnés d’avoir commis des activités terroristes ou d'y avoir participé. Les services de renseignements, notamment en Europe, demandent pour la plupart à leur gouvernement de rapatrier ces gens-là, afin de les avoir à l'œil.

« Sur le plan strictement sécuritaire, il y a évidemment des risques à autoriser ces gens à revenir. Mais en même temps, je crois que nous n’avons pas tellement le choix, conclut David Morin. La question essentielle, c’est : "Comment on va le faire?" »

Avec les informations de Dorothée Giroux, Sophie Langlois et Isabelle Richer

Droits et libertés

Justice et faits divers