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Les limites de la répression à l’égard des djihadistes canadiens

Un combattant djihadiste dans un extrait d'une vidéo datant de 2014.
Un combattant djihadiste dans un extrait d'une vidéo datant de 2014. Photo: Reuters/FBI
Louis Gagné

Le retour au Canada de citoyens partis combattre aux côtés de groupes djihadistes en Syrie et en Irak représente un risque réel pour la sécurité publique. Si l'incarcération et la judiciarisation de ces « retournants » s'avèrent incontournables dans bien des cas, l'adoption d'une approche uniquement axée sur la répression pourrait être contre-productive et même engendrer une menace supplémentaire.

C’est du moins ce qu’avance le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) dans un rapport intitulé Retournants – Défis, enjeux et réponses pour le Canada et le Québec.

Le document met en lumière la diversité des profils qui composent le contingent de Québécois et Canadiens ayant rejoint un groupe extrémiste de type djihadiste.

Les motivations des combattants étrangers, au départ comme au retour, varient d’un individu à l’autre, tout comme les expériences qu’ils ont vécues sur le terrain.

Cette multiplicité des profils, souligne le CPRMV, devrait inciter les autorités québécoises et canadiennes à moduler leur approche en fonction du degré de risque que pose chaque catégorie de combattant.

Pour refléter la diversité des profils et des dynamiques d’engagement des Canadiens dans le conflit syro-irakien, le CPRMV préfère les termes « départant » et « retournant » aux expressions « voyageur extrémiste » et « combattant terroriste étranger » privilégiées par les autorités canadiennes.

Incorrigibles, déradicalisés ou désengagés

Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence identifie trois principaux profils parmi les combattants qui rentrent au pays. Il les définit comme suit :

  1. Les « incorrigibles » : encore fondamentalement ancrés dans une logique extrémiste violente, ils peuvent représenter une menace réelle pour la sécurité publique.
  2. Les « déradicalisés » : désengagés de l’extrémisme violent, ils ont partiellement ou totalement abandonné l’idéologie ou les croyances sous-jacentes à leur radicalisation antérieure.
  3. Les « désengagés » : ils ont rompu avec les groupes extrémistes leur idéologie sans nécessairement avoir complètement renoncé à certaines de leurs croyances ou des points de vue ayant pu initialement nourrir leur radicalisation et leur engagement auprès de la cause djihadiste.
Un militant du groupe armé État islamique sur un tank dans la ville de Raqqa en Syrie en juin 2014Un militant du groupe armé État islamique sur un tank dans la ville de Raqqa en Syrie en juin 2014 Photo : Reuters

Pour faire face à l’enjeu que posent les retournants, les États ont adopté des réponses qui varient en fonction de leur contexte politique.

Ces réponses, observe le CPRMV, « oscillent entre deux grands pôles » : la répression (incarcération préventive, surveillance policière, retrait de passeport, retrait ou déchéance de nationalité, poursuites judiciaires, etc.) et la réinsertion (accompagnement, aide à l’emploi, au logement, et à l’éducation, suivi psychosocial, etc.).

Complémentarité

Selon le CPRMV, ces deux types d’approches présentent des avantages et des inconvénients. Elles doivent par conséquent être perçues comme « des variables complémentaires » et non exclusives. Privilégier une approche au détriment de l’autre serait une erreur.

À titre d’exemple, miser uniquement sur la répression pourrait augmenter le risque de réengagement d’un retournant auprès d’un groupe extrémiste et mener à une possible « surradicalisation ».

Cela empêcherait également de bénéficier de l’apport potentiel des combattants désillusionnés par leur participation au conflit syro-irakien et horrifiés par les exactions commises par des organisations djihadistes telles que le groupe armé État islamique.

Certains d’entre eux, de par la crédibilité dont ils bénéficient dans les milieux radicaux, pourraient même constituer de précieux atouts en matière de prévention et d’intervention, et détourner de possibles départs ou des trajectoires individuelles de radicalisation.

Extrait du rapport du CPRMV
Farah Mohamed Shirdon, un jeune homme portant des lunettes, et Tarek Sakr, un jeune homme vêtu d'une toge de finissant.De gauche à droite, Farah Mohamed Shirdon et Tarek Sakr Photo : Radio-Canada et CBC

Inapplicable

La répression indiscriminée n’est pas plus souhaitable qu’applicable. L’obtention de preuves à des fins de condamnation pour des crimes commis à l’étranger est, dans de nombreux cas, impossible.

Surveiller tous les retournants 24 heures sur 24 n’est pas plus réaliste en raison des ressources financières et humaines insuffisantes. Citant un ancien analyste pour le Service canadien du renseignement de sécurité, le CPRMV mentionne que 40 personnes sont nécessaires pour garantir la surveillance continue d’un seul individu.

C’est sans compter que certaines mesures répressives telles que la détention préventive peuvent aller à l’encontre des droits et libertés de la personne.

Dans un rapport publié en 2017, Sécurité publique Canada estimait que sur un total de 190 Canadiens partis se batte en Syrie ou en Irak, une soixantaine étaient rentrés au pays.

À l’inverse, miser uniquement sur la réinsertion, sans tenir compte des enjeux judiciaires et de sécurité, comporterait un risque pour la société. La probabilité que des retournants caressent des projets d’attentats à leur retour au pays, même si elle est mince, existe bel et bien.

Photo de Mike Cabana et Jennifer Strachan de la GRC en point de presse relativement à Aaron DriverMike Cabana et Jennifer Strachan de la GRC devant une image de la vidéo d'Aaron Driver Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

De plus, exclure tout recours à des poursuites reviendrait à nier la responsabilité des individus qui ont pris part au conflit en Irak et en Syrie auprès de groupes extrémistes.

C’est pourquoi le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence préconise une approche pragmatique alliant à la fois répression et réhabilitation.

[Cette approche] vise à faciliter la réintégration des retournants et à diminuer les possibilités de récidive ou de réengagement dans l’extrémisme violent, sans toutefois dénier les risques qu’ils représentent, sans les excuser ou même renoncer à ce qu’ils assument leurs responsabilités devant la justice en cas d’actions criminelles.

Extrait du rapport du CPRMV

Pas infaillible

Le CPRMV recommande aux autorités québécoises et canadiennes de poursuivre l’aménagement de structures d’intervention et de réhabilitation des individus engagés dans l’extrémisme.

« Lorsqu’elle est possible, la réinsertion sociale doit être privilégiée à l’approche carcérale », peut-on lire dans la conclusion du document.

Ses auteurs précisent que la prise en charge des retournants « ne doit pas être pensée comme un modèle infaillible ». Le risque de récidive des combattants qui rentrent au pays demeure, même chez ceux appartenant à la catégorie des déradicalisés.

La limitation de ce risque passe par le développement de l’expertise existante et par une coordination durable entre les différents paliers de gouvernement et les acteurs impliqués (sécurité, services sociaux et de santé, milieux communautaires, etc.).

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