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  • Envoyée spéciale
  • Un avenir incertain pour ces Canadiennes qui se sont jointes à l'EI

    Le reportage de notre correspondante au Moyen-Orient, Marie-Eve Bédard
    Marie-Eve Bédard

    On les a vus émerger par dizaines de milliers. Des combattants, des hommes, des femmes et des enfants : ils avaient suivi, de gré ou de force, le groupe armé État islamique (EI) jusque dans ses derniers retranchements à Baghouz, en Syrie, là où les forces de la coalition cherchent à assener un coup final au groupe djihadiste.

    Depuis le début de décembre, plus de 50 000 personnes se sont rendues aux forces arabo-kurdes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. En tout, 5000 hommes ont été arrêtés et emprisonnés. Les autres ont été transportés à bord de camions de bétail vers le camp d'Al Hol, plus au nord en Syrie.

    Parmi eux, Amy, une Canadienne originaire de l’Alberta, et ses deux jeunes garçons, Omar et Daoud, respectivement âgés de 7 et 5 ans. C’est son mari qui lui a ordonné de venir le rejoindre en Syrie avec les enfants, dit-elle.

    « Ç’a été très dur pour moi de le faire. Mais vous savez ce que c’est. Vous aimez votre mari, vous savez qu’il ne veut que votre bien parce que vous avez des enfants », raconte Amy.

    « Je le connaissais depuis si longtemps, depuis 10 ans déjà. Je lui faisais confiance », poursuit-elle.

    Amy pose sur une divan en compagnie de ses deux jeunes garçons.Amy a quitté le Canada pour rejoindre son mari en Syrie, avec ses deux enfants, Omar et Daoud. Photo : Radio-Canada / Sylvain Castonguay

    Douré, originaire de Toronto, s’est rendue aux miliciens kurdes au même moment qu’Amy, il y a trois semaines. Elle aussi, avec deux jeunes enfants à sa suite. Elle porte toujours le niqab pendant notre entretien et s’exprime nerveusement, les mots se bousculent dans sa bouche.

    Son mari, raconte-t-elle, faisait pression sur elle depuis deux ans. Elle a fini par succomber.

    « Il me disait : "Fais-moi confiance, fais-moi confiance." Je ne prévoyais pas rester de façon permanente. J’allais lui rendre visite, passer un peu de temps. Si je me plaisais, j’allais rester un peu. Sinon, j’allais simplement rentrer. Je croyais vraiment que ce serait aussi simple », confie-t-elle.

    Une femme portant le voile pose pour la caméra.Kimberley a déjà tenté de fuir, ce qui lui a valu d’être dénoncée et emprisonnée. Photo : Radio-Canada / Sylvain Castonguay

    À 46 ans, Kimberley est probablement la doyenne des épouses de l’EI parmi les femmes étrangères.

    Elle aussi raconte avoir été poussée, trompée par son mari, un Kényan rencontré en ligne à qui elle reproche d’avoir profité de sa maladie, qu’elle qualifie de dépression.

    « J’ai été culpabilisée. On m’a poussée et je n’aurais pas dû garder tout ça pour moi », admet-elle.

    Je regrette de ne pas avoir parlé avec ma famille, mais mon mari me disait qu’ils n’étaient pas musulmans, que leur opinion ne comptait pas. Mais ce n’est pas vrai.

    Kimberley

    Réunies toutes les trois à Al Hol avec leurs enfants, elles ne sont pas prisonnières, mais elles ne peuvent pas quitter pour autant le camp dans lequel s’entassent des familles dans des conditions difficiles.

    Les enfants sont sales, mal chaussés, mal vêtus, et tous ou presque souffrent d’une toux grasse et de sécrétions nasales.

    Quatre enfants, dont un très jeune, passent le temps près d'une clôture éventrée. Le camp d'Al Hol abrite maintenant plus de 40 000 personnes, dont 2000 familles étrangères, selon les gestionnaires du camp. Photo : Radio-Canada / Sylvain Castonguay

    Lorsqu’elles ont quitté le Canada, les crimes du groupe État Islamique étaient déjà largement documentés. Des journalistes décapités, un pilote jordanien brûlé vif, la vente et l’esclavage sexuel des femmes yézidies arrachées à leur village.

    Les trois femmes affirment ne pas avoir su à l’époque la véritable nature de l’EI. Au Canada, disent-elles, elles ne s’informaient pas au-delà de ce que leurs maris, déjà en Syrie, leur racontaient. Pas même, comme dans le cas d'Amy, avant de prendre la route d’un pays en guerre avec deux bambins.

    « Si l’enfer existe sur terre, je l’ai trouvé »

    Kimberley et Amy, qui se sont converties à l’islam à l’âge adulte, disent avoir été choquées de ce qu’elles ont découvert assez rapidement.

    « On m’avait dit que Raqqa était un peu isolée des zones de combats et c’était un pur mensonge. J’ai eu très peur en fait. J’avais peur des gestes que posaient les gens autour de moi. Je détournais le regard pour ne pas voir. Ils étaient très différents des musulmans que j’avais connus. Je ne me sentais pas à ma place », raconte Kimberley.

    « Je voulais partir, désespérément. Si l’enfer existe sur terre, je l’ai trouvé », ajoute-t-elle.

    Kimberley dit avoir à un moment tenté de s’enfuir, ce qui lui a valu d’être dénoncée par celui qui était désormais son ex-mari, et emprisonnée par l’EI. En prison, elle a été battue et violée, un épisode qu’elle raconte d’une voix brisée, les larmes aux yeux.

    Ses geôliers lui ont permis de quitter la prison après qu’elle eut accepté de signer son propre arrêt de mort si elle cherchait à s’enfuir de nouveau, dit-elle.

    Je veux oublier. Je veux oublier beaucoup de choses.

    Kimberley

    Un confort volé

    Douré raconte de son côté une expérience tout en contraste. À son arrivée à Raqqa, elle a été agréablement surprise.

    « Tout le monde croit que tu arrives en Syrie et que tu vis dans les tentes, dans les montagnes sans électricité ni eau courante. Les gens se disent que c’est comme ça le djihad, vous savez? Mais à Raqqa, vous avez votre propre maison, il y a de l’électricité 24 heures sur 24, vous vivez dans une belle maison, vous mangez vos Pringles et vous mangez des barres Twix. C’est comme si on vous n’étiez jamais partie. »

    Ces maisons offertes aux djihadistes et à leurs familles gratuitement, le groupe État Islamique ne les avait pas construites. Elles appartenaient plutôt à des résidents de Raqqa qui ont pris la fuite, ou pire, qui ont été assassinés par l’EI après la prise de la ville.

    Des enfants et des femmes sont entassés à l'arrière d'un camion.Depuis le début décembre, plus de 50 000 personnes se sont rendues aux forces arabo-kurdes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Photo : Radio-Canada / Sylvain Castonguay

    Douré arrive difficilement à faire des reproches à l’EI ou à exprimer des regrets pour les choix qu’elle a faits.

    « C’est une question difficile. Si je n’étais pas venue, je n’aurais pas mes enfants. Ne serait-ce que pour ça. Au moins, ils ont passé du temps avec leur père, nous étions en famille », explique-t-elle.

    « Si j’étais restée comme ça dans ma petite bulle à la maison, avec mes enfants… Nous avons eu du bon temps, vraiment. J’ai rencontré des gens bien, beaucoup de sœurs très bien », ajoute Douré.

    Malgré ce qu’elle décrit comme une vie familiale satisfaisante, Douré s’est divorcée de son mari. Une femme célibataire ne pouvant presque rien faire dans le Califat, elle s’est retrouvée avec un gardien attitré par l’EI.

    Amy aussi s’est rapidement retrouvée seule en Syrie. Il y a plus de deux ans, son mari canadien est mort au combat près de Manbij.

    « Je ne voulais vraiment pas me marier, j’étais tout à fait contre. Et j’ai essayé longtemps de m’en sortir seule avec les enfants. Mais vers la fin, je n’en pouvais plus. Je sentais que j’étais dans un monde d’hommes. Je ne connais pas la langue arabe, je ne pouvais pas aller chercher de l’eau. Sans voiture, si les enfants tombaient malades, je ne savais plus quoi faire, je ne pouvais pas aller à l’hôpital. J’ai senti que je devais me marier. »

    Amy est aujourd’hui enceinte de ce deuxième mari, un Bosniaque.

    Le camp d'Al Hol compte maintenant plus de 40 000 personnes, dont 2000 familles étrangères, selon les gestionnaires du camp. Des familles que les autorités kurdes dans cette zone semi-autonome du nord du Kurdistan veulent voir rentrer dans leur pays d’origine le plus rapidement possible.

    Deux femmes voilées et des enfants sont assis contre une clôture.Plusieurs femmes et leurs enfants ont trouvé refuge au camp Al Hol, au nord de la Syrie. Photo : Radio-Canada / Sylvain Castonguay

    Un retour au Canada incertain

    Les Canadiennes que nous avons rencontrées sont d’accord. Toutes souhaitent rentrer au Canada au plus vite. Mais elles sont sans nouvelles du gouvernement.

    Douré dit qu’elle a toujours su que l’État islamique n’était que temporaire, même si elle ne se doutait pas que la fin serait aussi abrupte.

    « C’est un foutoir, un vrai foutoir. La raison pour laquelle je me suis forcée à fuir, c’est que les bombes, ça devenait trop. Il y a avait beaucoup de risques et j’ai débattu longtemps. On entendait des rumeurs sur ce qui allait nous arriver de l’autre côté. Mais les bombardements devenaient terribles et se rapprochaient, je devais partir. »

    La jeune femme de Toronto affirme n’avoir rien fait de mal et devrait pouvoir rentrer au Canada.

    « Si vous croyez que j’ai fait quelque chose de mal, si vous voulez m’accuser de quelque chose, amenez-moi en justice. Je n’ai rien fait. Mais si vous y tenez à ce point, offrez-moi un procès équitable », plaide-t-elle.

    Kimberley dit comprendre les réserves qu’ont les Canadiens à accepter qu’elle et les autres ressortissants qui se sont joints à l’EI puissent revenir au pays.

    « Je m’attends à être tenue pour responsable de tout ce que j’ai fait de mal. Je n’ai jamais voulu blesser qui que ce soit. Je n’ai aucun intérêt pour la violence et je ne veux de mal à personne maintenant. Je veux vivre une vie aussi normale que possible et être avec ma famille. »

    Amy espère aussi rentrer auprès de sa famille rapidement, à temps pour accoucher de son troisième enfant. Ses fils, tous les deux nés au Canada, ne devraient pas être punis pour ce que leurs parents ont choisi de faire, estime-t-elle.

    « Je ne crois pas que j’ai fait quelque chose de mal, je n’ai tué personne, j’étais avec mes enfants, c’est tout. Ils sont si jeunes, peut-être qu’ils ne se souviendront de rien de tout ça. »

    Conflits armés

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