•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les constructeurs du Nouveau-Brunswick perdent du terrain dans la course aux contrats publics

Des travailleurs sur un chantier de construction.
En 2017-2018, 31 % de la valeur des contrats publics a été octroyée à des entreprises de l'extérieur du Nouveau-Brunswick. Photo: iStock / lamontak590623
Nicolas Steinbach

Les appels d'offres pour les grands chantiers provinciaux glissent entre les doigts des entreprises du Nouveau-Brunswick. L'industrie de la construction montre du doigt des consortiums venus du Québec, capables de faire des soumissions plus basses que leurs concurrents locaux. Cette fuite des contrats publics représente la perte de dizaines de millions de dollars.

Mario Allain est un des plus importants poseurs de gypse dans l’est du Canada. Lorsqu’il se promène à Moncton, il présente les nombreux chantiers de construction de son entreprise, qui compte entre 150 et 200 employés. On a toujours une vingtaine de chantiers à Moncton, lance-t-il fièrement. C’est la ville la plus occupée du Nouveau-Brunswick.

L'entrepreneur déchante toutefois lorsqu’il passe devant le chantier du centre hospitalier universitaire Georges-L.-Dumont. C’est Pomerleau, une compagnie du Québec, le contracteur général qui était le plus bas soumissionnaire. C’est aussi une compagnie du Québec qui pose les panneaux de gypse à l’intérieur, c’est pas moi.

Ça nous fait du tort parce qu’on perd du travail, on peut perdre nos employés.

Mario Allain, président de Fundy Pros
Mario Allain, devant l'affiche de son entreprise au Nouveau-Brunswick. Agrandir l’imageMario Allain est président de l'entreprise Fundy Pros depuis 1999. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Une tendance qui prend de l’ampleur

Mario Allain a perdu un appel d’offres pour le bloc opératoire de l'hôpital Georges-L.-Dumont, un contrat de plus de 5 millions de dollars. C'est loin d’être le seul chantier à avoir glissé des mains des entrepreneurs néo-brunswickois récemment.

En août dernier, Blaine Higgs, aujourd’hui premier ministre du Nouveau-Brunswick, avait même lancé sa campagne électorale en déclarant qu’au rythme où les libéraux octroient des contrats gouvernementaux à des entreprises de l’extérieur, il n’est pas étonnant que la province ait une si faible croissance économique.

En effet, la dernière année des libéraux de Brian Gallant, le tiers de la valeur de tous les contrats publics octroyés par Transports et Infrastructure Nouveau-Brunswick s’est retrouvé entre les mains d’entreprises extérieures.

Par ailleurs, près du quart de la valeur des contrats publics a aussi été octroyé à des entreprises dont les sièges sociaux se trouvent hors du Nouveau-Brunswick lors de la première année du mandat du gouvernement progressiste-conservateur de David Alward, en 2010-2011.

Ces chiffres confirment ce que Mario Allain craignait. Une grande partie de nos taxes sortent de la province. Les grands chantiers sont gagnés par des grosses compagnies et des grands consortiums.

Il y a un coût à vouloir donner notre argent, nos taxes à l’extérieur. Il y a un coût à l’économie du Nouveau-Brunswick, il y a un coût à la rétention de la main-d’oeuvre.

Mario Allain, président de Fundy Pros

La colère gronde chez les entrepreneurs en construction

À la scierie Marwood, dans l'arrière-pays de Fredericton, des poteaux sont déposés sur une remorque. Ça, c’est le contrat qu’on a perdu, lance Mike O’Donnell, un des propriétaires de l’endroit.

L’entreprise a perdu un important contrat de poteaux électriques aux mains d’une compagnie québécoise en 2017. On ne nous a jamais dit officiellement de combien nous avions perdu le contrat, déplore Mike O’Donnell.

Une camion transporte des billots de bois à la scierie Marwood. Agrandir l’imageLa scierie Marwood, fondée en 1974 en périphérie de Fredericton, emploie maintenant 275 personnes de la région. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

La scierie a ouvert ses portes en 1974. Son premier client était Énergie NB. Pendant une quarantaine d’années, Marwood a vendu des dizaines de milliers de poteaux électriques à la société de la Couronne, jusqu’à ce que celle-ci décide de soumettre le contrat au processus d’appel d’offres. Cinquante employés travaillaient directement pour ce secteur. Beaucoup de scieurs dans la province ont aussi perdu de l’argent à cause de ça, explique-t-il.

Si une entreprise vient de l’extérieur de la province et gagne les contrats publics, il devrait y avoir des règles, ajoute Mike O'Donnell. Actuellement il n’y en a aucune. Je paye mes taxes ici, mon entreprise est implantée ici, je fais travailler des gens de la région et une entreprise vient de l’extérieur avec rien de cela et est traitée de la même façon que moi, ce n’est pas juste!

Si ça continue, ça va décourager les entreprises locales, certaines vont juste déménager, d’autres vont arrêter de répondre aux appels d’offres.

Mike O’Donnell, un des propriétaires de la scierie Marwood
Mike O'Donnell, un des propriétaires de la scierie Marwood, au Nouveau-Brunswick.Mike O’Donnell est lui aussi convaincu : de plus en plus d’appels d’offres publics sont remportés par des entreprises de l’extérieur. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il doit y avoir un moyen de dire, dans un appel d’offres, si vous êtes une compagnie du Nouveau-Brunswick, que vous employez des gens localement, achetez localement, supportez vos communautés [...], lance-t-il. Pour l’instant il n’y a aucun critère, c’est le plus bas soumissionnaire.

C’est à la scierie Marwood que le chef progressiste-conservateur Blaine Higgs décidait de lancer sa campagne électorale en août dernier. Les contrats du gouvernement devront être conçus avec les produits et services du Nouveau-Brunswick en tête, avait-il promis.

On va s’assurer qu’il n’oublie pas ses promesses, tranche Mike O’Donnell.

Des employés de la scierie Marwood lors du discours de Blaine Higgs, à l'écoute. Agrandir l’imagePlusieurs employés de la scierie Marwood étaient présents lorsque Blaine Higgs a entamé sa campagne en assurant qu'il fallait que les contrats publics cessent d'échapper aux entreprises néo-brunswickoises. Photo : Radio-Canada / Catherine Allard

La règle du plus bas soumissionnaire défavorise les entreprises locales

Pour remporter un appel d’offres au Nouveau-Brunswick, c’est la règle du plus bas soumissionnaire qui fait foi de tout, explique Mario Allain.

Ça fait des années que le monde est écoeuré, surtout quand tu vois des projets communautaires régionaux qui s’en vont à l’extérieur. Ça pue au nez!

Mario Allain, président de Fundy Pros

Tu vois de plus en plus les compagnies du Québec et nationales gagner les soumissions provinciales. Ils sont gros, ils ont les poches creuses. Mais moi je suis dans l’industrie de la construction et je peux vous dire que le prix le plus bas, c’est pas toujours les meilleures retombées pour les gouvernements et les communautés, lance Mario Allain.

L’exemple de Pomerleau

Pomerleau, dont le siège social se trouve à Saint-Georges, au Québec, est très présente sur les chantiers du Nouveau-Brunswick. La compagnie affirme y avoir remporté huit contrats publics au cours des cinq dernières années. Selon des informations rendues publiques, la valeur totale de ces chantiers est d’environ 300 millions de dollars.

Nous ne pouvons communiquer sur la valeur des contrats de construction ou sur les éventuels dépassements de coûts puisque [ces renseignements] sont confidentiels, explique Carolyne Van Der Meer, directrice des communications chez Pomerleau. La majorité du contenu de ces contrats était réalisée localement.

Le chantier de l'hôpital Georges-L.-Dumont, où on peut voir plusieurs affiches de Pomerleau. Agrandir l’imageL'entreprise québécoise Pomerleau a notamment obtenu le contrat pour le chantier de l'hôpital Georges-L.-Dumont, à Moncton, pour une valeur de 56 millions de dollars. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Plusieurs membres du Conseil économique du Nouveau-Brunswick ont échoué à remporter des contrats publics en raison de la règle du plus bas soumissionnaire, confirme le président-directeur général, Thomas Raffy. Il considère qu’il faut réévaluer les critères des appels d’offres pour prendre en considération les retombées locales.

Ils les perdent par de très petites marges, les contrats qui sont gagnés à l’extérieur de la province, souligne Thomas Raffy. C’est quelque chose qui est inquiétant parce que nos entreprises font le choix de rester ici, d’avoir des racines et des employés ici. Donc elles contribuent à leur communauté, à l’économie de la province, donc il faut tenir compte de cela quand vient le temps des appels d’offres.

Thomas Raffy, PDG du Conseil économique du Nouveau-BrunswickAgrandir l’imageThomas Raffy, PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick s'inquiète de la fuite des contrats publics. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Thomas Raffy fait valoir que certaines provinces ont changé les règles pour rendre les entreprises locales plus concurrentielles. Si [la soumission] de l’entreprise locale est supérieur de 5, 10, ou 15 %, on va quand même aller avec l’entreprise locale pour soutenir l’entreprise de la province et soutenir les emplois.

Les plus faibles retombées économiques au Canada

C'est dans les Maritimes que les retombées économiques liées à l'industrie de la construction sont les plus faibles au pays, démontre une étude réalisée par l’économiste Yves Bourgeois en 2016 pour le compte de l’Association de la construction du Nouveau-Brunswick.

L’économiste prend l’exemple de la construction d’une école de 40 millions de dollars. Si on avait la même structure qu’au Québec, ç'aurait créé une centaine d’emplois additionnels et deux millions de plus en recettes fiscales pour la province.

Au Nouveau-Brunswick, pour chaque million dépensé en infrastructures, ça crée entre 9 et 10 emplois, alors qu’au Québec c’est entre 13 et 14, lance-t-il.

Selon Yves Bourgeois, les compagnies de construction des Maritimes ont tendance à s’approvisionner et à faire affaire avec des sous-traitants qui viennent de l’extérieur de la région lorsque vient le temps d'exécuter des contrats qui requièrent des matériaux ou des qualifications plus spécialisées.

Le Nouveau-Brunswick est une petite province; au Québec ils sont 8 millions d’habitants, c’est plus facile d’avoir la panoplie de fournisseurs et d’entreprises. Ce n’est donc pas anormal de voir ce genre de fuite. Mais la question se pose : est-ce qu’on pourrait avoir plus de retombées en investissant dans les infrastructures publiques?

L’économiste estime qu’il faudrait mieux préparer les entreprises locales afin qu’elles puissent plus facilement remporter les contrats publics. Une des pistes de solution consiste à former une main-d’oeuvre plus qualifiée et à mettre au point des matériaux plus spécialisés.

Le protectionnisme du Québec

Les accords de libre-échange interprovinciaux et de mobilité de la main-d’oeuvre autorisent les entreprises de l’extérieur à soumissionner lors des appels d’offres.

Mais ce sont des accords à sens unique, selon Mario Allain, qui a décidé de mettre une croix sur ce marché. Le Québec se protège, ils rendent ça compliqué pour pas qu’on puisse aller compétitionner là. Moi je suis pas enragé contre le Québec, je leur dis bravo! Je demande à notre gouvernement pourquoi, nous, on se protège pas?

Un entrepreneur du Nouveau-Brunswick ne peut pas facilement faire des affaires au Québec. Il y a plus de barrières au Québec.

Mike O’Donnell, un des propriétaires de la scierie Marwood
Un travailleur sur un chantier de construction à Moncton, au Nouveau-Brunswick.Agrandir l’imageLe gouvernement devrait prendre en compte le fait que les compagnies locales embauchent des travailleurs du Nouveau-Brunswick, estime Thomas Raffy, du CENB. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Pourquoi ne fait-on pas la même chose au Nouveau-Brunswick? C’est parce qu’on est trop poli, honnêtement, répond Mike O’Donnell, tout en riant jaune. L'homme d'affaires estime que la seule façon d’aller travailler au Québec, c’est d’avoir beaucoup plus de qualifications et une présence locale. C’est d’avoir des employés au Québec.

Ce n’est pas juste et ça ressemble à du protectionnisme.

Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick

Dans son discours à la province en janvier dernier, Blaine Higgs affirmait que le Québec requiert 45 certifications professionnelles pour les travailleurs qualifiés, alors que le Nouveau-Brunswick n’en exige que 12.

Ce n’est pas juste. Ça veut dire que quelqu’un qui fait du plâtrage au Nouveau-Brunswick ne pourrait pas travailler au Québec parce qu’il n’a pas sa certification reconnue dans cette province. C’est unique au Québec, les autres provinces n’ont pas ça, souligne le premier ministre.

Le premier ministre Blaine Higgs prononce le discours sur l'état de la province, le 31 janvier 2019 à Fredericton.Le premier ministre Blaine Higgs prononce le discours sur l'état de la province, le 31 janvier à Fredericton. Photo : La Presse canadienne / Stephen MacGillivray

Blaine Higgs a depuis mandaté le ministère des Affaires intergouvernementales pour réviser la structure et les critères des appels d’offres provinciaux ainsi que les règles entourant la mobilité de la main-d’oeuvre, en particulier avec le Québec.

J’estime qu’il faut se tenir debout. J’ai dit que je me battrais pour les travailleurs du Nouveau-Brunswick et c’est ce que je vais faire.

Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick
Une femme s'occupe de la circulation automobile sur un chantier de construction à Moncton, au Nouveau-Brunswick.Les retombées économiques liées à l'industrie de la construction sont plus faibles au Nouveau-Brunswick que partout ailleurs au pays, assure l'économiste Yves Bourgeois. Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Pour ce qui est de prendre en considération les retombées locales dans les appels d’offres, Blaine Higgs répond qu’il est tout à fait disposé à changer les règles.

Ça fait partie de notre révision. Nous voulons savoir si les autres provinces ont un système de points dans leurs appels d’offres qui prend en considération le contenu local et si on se compare aux autres. Autrement nous devrions avoir la même chose. Je sais qu’aujourd’hui ce n’est pas assez et que nous ne sommes pas au niveau où nous devrions être.

Le premier ministre s’attend à ce que la révision soit terminée d’ici six mois.

Industrie de la construction

Économie