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  • Envoyée spéciale
  • La voix de l'EI : un Canadien derrière les vidéos de propagande djihadiste

    Mohammed Khalifa est derrière la voix anglaise d'un grand nombre de vidéos de propagande du groupe État islamique.

    Photo : Radio-Canada

    Marie-Eve Bédard

    Il s'exprime d'une voix calme et posée avec un accent nord-américain bien défini. Une voix qui allait devenir familière pour les agences de renseignement et les observateurs des groupes djihadistes. Rencontre avec le Canadien qui est derrière les vidéos de propagande en anglais du groupe armé État islamique (EI).

    C’est lui que l’on entend sur une multitude de vidéos de propagande du groupe État islamique. Des productions parfois ultra-léchées qui ont mis en scène des scénarios tous plus horribles et insoutenables les uns que les autres. Les décapitations, les noyades, les exécutions sommaires et les prisonniers brûlés vifs étaient filmés sous tous les angles.

    Dès le mois d’octobre 2014, le FBI lançait d’ailleurs un appel au public pour identifier l’homme, la voix de l’EI en anglais.

    On sait aujourd’hui qu’il s’agit de Mohammed Khalifa, un citoyen canadien d’origine éthiopienne de 35 ans. Il a été fait prisonnier par les Forces démocratiques syriennes (FDS), la milice arabo-kurde qui mène les derniers efforts de combats contre l’EI, appuyée par la coalition internationale en Syrie, et nous l’avons rencontré dans le nord de la Syrie.

    Ce n’est pas que j’étais dérangé ou que j’avais des problèmes dans ma vie au Canada. C’était simplement que j’avais le sentiment que les musulmans sont une seule entité et que lorsqu'on voit les autres souffrir dans une partie du monde, nous allons les aider.

    Mohammed Khalifa

    L'histoire de Mohammed Khalifa

    Mohammed Khalifa est un homme d’apparence frêle et raconte son histoire sans jamais trahir beaucoup d’émotion. Tout au plus, son visage se fend d’un demi-sourire de temps à autre.

    Le jeune homme est né en Arabie saoudite de parents éthiopiens. Il est arrivé au Canada à l’âge de 8 ans. Diplômé en sciences informatiques, il a entre autres travaillé pour Kelly Services, un sous-traitant de la société informatique IBM.

    Il dit n’avoir parlé de ses plans à personne avant de quitter le Canada en 2013.

    « J’ai tenté d’établir des contacts en ligne avec certains groupes en Syrie, mais je n’ai pas réussi. J’ai donc pris le risque de voyager en Turquie dans l’espoir de [les] trouver sur place en arrivant, et de trouver une façon de passer la frontière. »

    Sans trop de mal, dit-il, le groupe djihadiste Muhajireen Wal Ansar l’a accueilli dans ses rangs. « Le groupe était dirigé par Omar Al-Shishani et après quelques mois, il a prêté allégeance au groupe État islamique et moi aussi. »

    Omar Al-Shishani, un combattant originaire de la Géorgie, allait devenir l’un des visages les plus connus du califat, son ministre de la guerre, un bras droit du calife autoproclamé, Abu Bakr Al-Baghdadi.

    Et Mohammed Khalifa, lui, dit s’être retrouvé dans le service des médias de l’organisation. Sa voix allait remplacer la kalachnikov. Sa mission : la propagande de recrutement.

    Ils ont enregistré des tests avec ma voix et ils l’ont aimée, alors ils m’ont embauché.

    Mohammed Khalifa

    Un rôle important

    Mohammed Khalifa a enregistré des dizaines de narrations, dont celles de The Flames of War, une série documentaire dans laquelle on voit entre autres des prisonniers syriens creuser leurs propres tombes avant d’être sommairement assassinés.

    C’est aussi lui que l’on entend revendiquer en anglais les attentats de Paris en 2015.

    Tout ce que font les médias est un outil de recrutement. J’imagine bien que ce genre de choses sert à amener de nouvelles recrues. C’est une méthode qui a été employée par d’autres groupes comme Jabat Al Nusra, Al Qaïda et l’armée syrienne libre. Tout le monde produit des vidéos.

    Mohammed Khalifa

    Amarnath Amarasingam, un chercheur de Toronto qui étudie la radicalisation à l’Institut pour le dialogue stratégique, est l'un des premiers observateurs à avoir soupçonné que le narrateur était Canadien.

    « La première fois que j’ai entendu The Flames of War et la revendication des attentats de Paris, je me suis dit “cet homme a un accent canadien”. J’en ai parlé à mon entourage et les gens ne m’ont pas pris au sérieux, mais je leur disais “il sonne comme les gens avec qui j’ai grandi à Toronto” », explique-t-il.

    Mohammed Khalifa minimise le rôle qu’il a joué. Il dit ne jamais être apparu dans les vidéos.

    L’élaboration et la mise en scène des scénarios qui rivalisaient d’horreur avec chaque production, c’était le travail d’autres membres de l’équipe, selon lui. Il dit ne pas avoir été troublé ou choqué par le contenu des vidéos et être fier du travail qu’il a accompli.

    « Je crois qu’il avait un rôle plus important que ce qu’il le laisse entendre, estime Amarnath Amarasingam. Lui et quelques autres au sein de la structure des médias avaient une compréhension privilégiée de ce que l’auditoire cible occidental voulait entendre, ce qui allait marcher auprès d’eux. Je ne pense pas qu’il ait été impliqué dans les meurtres, mais je pense qu’il rédigeait les scénarios, qu’il jouait un rôle important pour l’organisation. »

    Des réponses évasives

    Au cours de l’entrevue de plus d’une heure qu’il nous a accordée en présence de gardiens kurdes en Syrie, Mohammed Khalifa a refusé de répondre à plusieurs questions précises sur les méthodes et l’idéologie du groupe État islamique.

    Il ne regrette aucunement sa décision d'avoir quitté le Canada pour rejoindre les rangs de l’EI. Il n’a jamais pensé revenir au pays.

    C’est peut-être difficile pour les Occidentaux de comprendre, mais je ne sais pas pourquoi. L’Occident part en guerre constamment, déployant ses armées partout sur la planète. Il cherche continuellement à répandre sa vision, qui est celle de la démocratie. Alors je ne sais pas pourquoi c’est surprenant que d’autres aient leurs propres désirs et leur vision du monde.

    Mohammed Khalifa

    Plus le territoire de l’EI recule, plus on découvre tout le sang qui a été versé pour imposer cette charia. Ce jeudi encore, les FDS ont annoncé avoir découvert un charnier à Baghouz contenant des dépouilles et des têtes de femmes, probablement celles d’esclaves yézidies, dont des milliers manquent toujours à l’appel.

    Encore une fois, interrogé sur le sort réservé à ces femmes arrachées à leurs terres, enlevées à leur famille pour être forcées à la servitude sexuelle, Mohammed Khalifa refuse de répondre directement.

    Je préfère ne pas faire de commentaires, mais je ne vois pas pourquoi un musulman ne voudrait pas de la charia.

    Mohamed Khalifa

    Mohammed Khalifa a passé la majeure partie de son temps en Syrie à Raqqa, le haut-lieu de ce que l’EI appelle le Califat. Il passait la plupart du temps dans des studios d’enregistrement bien équipés, dit-il. Il s’est marié et a eu deux enfants. Il dit ne pas savoir exactement ce qu’il advient de sa famille.

    Avec l’intensification des bombardements de la coalition pour reprendre Raqqa, il a fui la ville, forcé de travailler plus clandestinement, de ville en ville, mais a poursuivi ses enregistrements audio.

    Du micro aux armes

    Mais un jour, il y a un peu plus d’un mois, le djihadiste dit avoir pris la décision de troquer le micro pour les armes.

    Je voyais que c’était presque la fin, qu’on était dans nos derniers moments et j’ai senti que je devais le faire.

    Mohamed Khalifa

    Il a attaqué une position kurde et s’est retrouvé encerclé, blessé et à court de munitions. Celui qui a maintes fois vanté le courage des combattants prêts à mourir pour le Califat sur ses enregistrements dit qu’il a été contraint de déposer les armes et de se rendre.

    Mohammed Khalifa affirme ne pas avoir été contacté par les autorités canadiennes depuis sa capture. Les Kurdes, eux, ne cachent pas qu’ils veulent que tous les détenus étrangers comme lui soient rapatriés au plus vite dans leurs pays respectifs pour y être jugés. Si Mohammed refuse de spéculer sur son avenir, il partage plus volontiers ce qu’il envisage pour l’avenir du groupe État Islamique.

    « Il va intensifier ses tactiques d’insurrection, d’attaques secrètes, il va se terrer pour reprendre ses forces et se rétablir au point de revenir à la charge. Pour moi, c’est la suite logique. »

    Quand on lui demande s’il retournerait auprès de l’EI s’il en avait la chance, comme à plusieurs reprises au cours de notre entretien, Mohammed Khalifa détourne légèrement le regard et semble scruter un horizon qu’il est seul à entrevoir avant de répondre.

    « Je ne vais pas répondre à cette question. »

    Terrorisme

    International