•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Retour sur la lutte historique pour les écoles francophones en Alberta, 25 ans plus tard

Les parents anglophones n'ont pas besoin de retourner à l'école pour aider leurs enfants dans l'apprentissage du français.

Photo : Radio-Canada / Laurent Pirot

Heloïse Rodriguez

Il y a 25 ans, jour pour jour, les Franco-Albertains ont élu leurs premiers conseillers scolaires francophones. Un moment historique qui représente l'aboutissement d'un long combat et qui aura même nécessité un passage en Cour suprême. Un quart de siècle plus tard, quels défis reste-t-il à surmonter pour les francophones de la province qui veulent envoyer leurs enfants à l'école dans la langue de Molière?

Si la première école francophone sur le territoire albertain a vu le jour en 1859, cela a pris 135 ans pour que les francophones obtiennent le droit de gérer eux-mêmes leurs écoles.

C’est l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, rapatriée en 1982, qui met le feu aux poudres. Il garantit aux minorités francophones et anglophones l’éducation dans la langue de leur choix.

Claudette Roy regarde la caméra. Elle est assise sur un fauteuil. Derrière elle, il y a un vase de fleurs.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Claudette Roy était une figure de proue du combat pour les écoles francophones en Alberta.

Photo : Radio-Canada / Hugo Levesque

Claudette Roy se souvient d’avoir fait le tour des parvis d’église à Edmonton, avec d'autres citoyens engagés, pour faire circuler une pétition qui réclamait l’ouverture d’une école en français. Mais, à l'époque, cette idée ne faisait pas l'unanimité.

« Ça a pris beaucoup de temps pour que les gens comprennent, même les francophones ne comprenaient pas tous, certainement pas les autorités scolaires ou même au niveau du ministère de l’Éducation », se rappelle-t-elle. Son groupe a tout de même réussi à recueillir 1000 signatures.

La demande a finalement été acceptée par le Conseil scolaire catholique d’Edmonton, un conseil anglophone. En septembre 1984, l’École Maurice-Lavallée ouvre ses portes.

La soirée d'inauguration a fait salle comble, raconte Claudette Roy. « C’était bondé de monde; c'était la communauté francophone qui avait obtenu enfin, enfin!, une école qui répondait à ses besoins. »

On n'avait pas encore la gestion, on n'avait pas encore le 2e cycle, mais c'était une fierté que tu ne peux pas t'imaginer.

Claudette Roy, qui a lutté pour la première école francophone en Alberta

Un passage en Cour suprême

Pendant que ce groupe de citoyens se battait pour établir des établissements primaires et secondaires en français, un autre a entrepris une lutte en parallèle : celle pour donner le droit aux francophones de gérer eux-mêmes leurs écoles.

Parmi eux, Paul Dubé, dont le fils fréquentait une école d’immersion française au début des années 1980.

Il est debout devant une bibliothèque remplie de livres.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Paul Dubé en l'an 2000, dans une entrevue où il raconte la lutte pour la gestion scolaire francophone.

Photo : Radio-Canada

« Le moteur le plus important, c’est l'inefficacité [...] des écoles d'immersion pour les francophones de langue première, explique-t-il. Ça faisait des années qu'on voulait une éducation qui réponde aux besoins réels des communautés francophones et qui nous permette justement d’enrayer la fameuse assimilation qui était, à l'époque, galopante. »

Après un passage à la Cour du Banc de la Reine en 1985, puis à la Cour d’appel de l’Alberta en 1987, la Cour Suprême du Canada a tranché en 1990 dans ce dossier, connu à l’échelle du pays comme « la cause Mahe ».

Le jugement de la Cour suprême du Canada dans l’affaire Mahe reconnaît aux parents appartenant à la minorité linguistique, lorsque le nombre le justifie, le droit de gérer leurs propres établissements d’enseignement.

Extrait tiré du site Internet du Commissariat aux langues officielles du Canada

Une victoire pour les francophones

« On était jubilants parce que la Cour nous donnait à peu près tout ce qu'on voulait », raconte Paul Dubé. Mais, concrètement, en Alberta, c’est seulement le 10 novembre 1993 que l’Assemblée législative adopte la loi 8, celle qui établit 7 régions scolaires francophones.

Le 1er mars 1994, les premiers commissaires scolaires francophones sont élus. De ce nombre, Frank McMahon, au Conseil scolaire Centre-Nord.

Il est un homme âgé d'une soixantaine d'années avec des lunettes. Il regarde la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Frank McMahon a été élu au Conseil scolaire Centre-Nord en mars 1994.

Photo : Radio-Canada / Hugo Levesque

« Pour certains d’entre nous, le premier défi [était] de ne pas être conscients qu’il y avait encore du travail à faire, parce qu’on avait vraiment l’impression qu’une étape immense avait été franchie », dit-il, sourire aux lèvres.

Il y avait beaucoup d'enthousiasme, on avait vraiment l'impression d'avoir franchi la mer.

Frank McMahon, un des premiers conseillers du Conseil scolaire Centre-Nord

Mais la bataille n’était pas finie. Une fois la question de la langue réglée, c’est la religion dans les écoles qui suscite le débat, ce qui entraîne la fondation de la première école publique à Edmonton en 1997, l’École Gabrielle-Roy.

Restait ensuite le défi du recrutement, car en 1996, seulement 2000 enfants sur les 20 000 jeunes Franco-Albertains fréquentaient l’école dans la langue de Molière.

Une quinzaine d'élèves assis à terre sur un tapis. Ils ont environ 5-6 ans. La maitresse est à genoux devant eux, de dos à la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des élèves de l'école en cours d'éthique et de culture religieuse.

Photo : Radio-Canada / Richard Marion

Si, aujourd’hui, ce nombre a grimpé pour dépasser 8000 élèves, « il y a encore des défis au recrutement », indique Nathalie Lachance, la présidente actuelle du Conseil scolaire Centre-Nord.

« Notre défi, parfois, c'est d'attirer autant les enfants [dans les familles] où le père est francophone. Les mamans qui ne parlent pas français ont parfois un peu peur de ne pas pouvoir accompagner leurs enfants dans leur apprentissage scolaire de la même façon. Alors, on a encore beaucoup de travail à faire pour montrer qu'on est vraiment des écoles accueillantes et qu'on peut [les] accompagner », estime-t-elle.

Un sentiment de communauté

La grande réussite de la gestion francophone, selon Frank McMahon, c’est la création d’un sentiment de communauté. À la différence des écoles d’immersion, où les rencontres de parents se faisaient souvent en anglais, les familles francophones du quartier peuvent apprendre à se connaître et interagir dans leur langue.

« Ça a fait une [...] différence, énorme, vraiment, se réjouit Frank McMahon. Avec le conseil scolaire francophone, on pouvait s'assurer que c'était un milieu où les francophones se retrouvaient, et là on découvrait d'autres parents qui étaient francophones comme nous, ça créait une communauté. »

« Les gens peuvent se retrouver et avoir le sentiment qu’ils ne sont pas tous seuls à vouloir maintenir le français à la maison et le retransmettre à leurs enfants », explique-t-il.

S’adapter à une nouvelle réalité

Vingt-cinq ans plus tard, les conseils scolaires francophones sont fermement implantés dans la société albertaine. Mais certains des combats des années 1990 demeurent, par exemple sur le plan du recrutement, de l’infrastructure ou de la rétention des élèves.

Les batailles des premières heures sont encore les batailles d'aujourd'hui.

Nathalie Lachance, présidente du Conseil scolaire Centre-Nord

Les écoles doivent aussi composer avec une population changeante. Selon Statistique Canada, l’immigration est en hausse en Alberta, une réalité qui se reflète dans les salles de classe.

« Le système d’éducation doit être modifié en fonction des nouveaux besoins de la communauté », pense Paul Dubé, qui a enseigné pendant plusieurs décennies à l'Université de l'Alberta.

« Il faut créer un système d'éducation qui permette à chacun de se trouver à l’intérieur, de se trouver au niveau linguistique, mais surtout identitaire, pour qu’il y ait le développement d’une véritable communauté francophone », dit-il­.

Nathalie sourit à la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Nathalie Lachance, la présidente actuelle du Conseil scolaire Centre-Nord.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Selon Nathalie Lachance, cette meilleure intégration se fait en favorisant les discussions.

« Je pense que les enseignants le font en invitant les jeunes à échanger et à participer, dit-elle. On a des classes qui sont généralement de taille plus petite que la majorité anglophone. Donc, il y a vraiment une capacité pour échanger. On voit aussi dans les événements culturels des écoles les opportunités de mettre en valeur les différentes cultures, qu'elles soient autochtones, qu'elles viennent des quatre vallées du monde ou de la francophonie albertaine », explique la présidente du Conseil scolaire Centre-Nord.

S’il reste des défis à surmonter, l’éducation francophone a beaucoup progressé depuis ses débuts.

En 1994, il y avait 12 écoles francophones en Alberta. Aujourd’hui, la province compte 41 écoles francophones, preuve que l'éducation en français a démontré son importance et le fait qu'elle est là une fois pour toutes.

La chronologie complète de la lutte pour la gestion scolaire francophone en Alberta

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Alberta

Éducation