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L’émissaire américain pour le Venezuela hanté par sa carrière controversée

Elliott Abrams fait un point de presse sur un tarmac. Un avion de l'U.S. Air Force est stationné derrière lui.

Le diplomate Elliott Abrams, au moment de quitter les États-Unis pour la Colombie afin d'appuyer la livraison de l'aide humanitaire américaine au Venezuela

Photo : AFP/Getty Images / RHONA WISE

Joëlle Girard
Mis à jour le 

La feuille de route du nouveau représentant spécial des États-Unis pour le Venezuela est aussi chargée que controversée. La nomination d'Elliott Abrams, le 25 janvier dernier, a fait couler beaucoup d'encre pour de multiples raisons, notamment pour son inaction en lien avec l'un des pires massacres de l'histoire de l'Amérique latine. Qui est-il et que révèle sa nomination sur l'orientation de la politique étrangère américaine?

Elliott Abrams est un diplomate généralement méconnu du grand public. Mais, le 13 février dernier, un échange houleux avec la démocrate Ilhan Omar, lors de son audition devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, l'a mené au-devant de l'actualité.

Il y était questionné en lien avec sa nomination par l'administration Trump comme envoyé spécial au Venezuela. Son rôle? Restaurer la démocratie au sein du pays, selon les mots du secrétaire d'État Michael Pompeo.

« L'importance du rôle d'un envoyé spécial, c'est de porter le message de l'administration, mais aussi de recueillir l'information sur le terrain et de l'interpréter pour la prise de décision du gouvernement par la suite », explique Vincent Boucher, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

Or, la démocrate Ilhan Omar a vivement remis en question l’éthique de travail de M. Abrams. Elle a d'abord rappelé qu'en 1991 il avait plaidé coupable à deux chefs d'accusation pour avoir caché de l'information au Congrès en lien avec son rôle dans le financement des Contras, des rebelles de droite qui combattaient le pouvoir socialiste au Nicaragua. Une faute pour laquelle il a reçu, un an plus tard, le pardon présidentiel de George H. W. Bush.

L'élue a également mis en lumière un épisode bien gênant – parmi d’autres – de la carrière de M. Abrams : le massacre d’El Mozote, au Salvador.

Une femme tient une affiche sur laquelle on peut lire : Elliott Abrams, criminel de guerre. Elle est conduite hors de la salle par un agent de sécurité.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des activistes se sont présenté à l'audition d'Elliott Abrams devant la Commission des affaires étrangères afin de dénoncer sa nomination à titre d'envoyé spécial au Venezuela.

Photo : Getty Images / Alex Wong

Des escadrons de la mort made in America

En 1981, en pleine guerre froide, l’administration Reagan soutenait la dictature de droite au Salvador afin de contrer l’expansion de la guérilla communiste, qui avait la faveur des paysans locaux généralement pauvres et victimes d’un pouvoir répressif.

Les 11, 12 et 13 décembre, le bataillon Atlacatl, une unité militaire créée, équipée et entraînée par les États-Unis, s’est rendu dans une zone rurale du nord-est du pays avec la mission de limiter l’expansion de la guérilla.

Pendant trois jours, dans le petit village d’El Mozote et les environs, les soldats du gouvernement ont questionné, torturé et tué les hommes soupçonnés de soutenir les guérilleros. Puis ils ont violé et massacré les femmes et les enfants. On dénombre de 800 à 1200 victimes, dont des centaines d’enfants.

Un homme assis sur le sol tient un crâne dans sa main.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un employé du gouvernement exhume un crâne sur le site du massacre d'El Mozote, en 1992.

Photo : AFP/Getty Images / RAUL MENDEZ

Entré officiellement en fonction le 12 décembre 1981 comme adjoint au secrétaire d'État pour les questions liées aux droits de la personne, Elliott Abrams est blâmé pour avoir cherché à occulter ces exactions. « Il a tenté de minimiser l'implication américaine dans l'entraînement d'escadrons de la mort qui ont été impliqués dans ce massacre », affirme Vincent Boucher de la Chaire Raoul-Dandurand.

En janvier 1982, lorsque les échos d’El Mozote sont parvenus au Sénat américain, M. Abrams les a associés à de la propagande communiste, affirmant qu’il s'agissait d'« un incident significativement instrumentalisé par les guérilleros ». Plus tard, il a même qualifié le travail de l'administration Reagan au Salvador de « réussite fabuleuse », en dépit des exactions largement documentées.

« En étant adjoint au secrétaire d'État sous l'administration de Ronald Reagan, il était là au moment où les dictateurs en Amérique centrale tuaient des gens et les Américains, au lieu de dénoncer, de critiquer, de lutter contre ça, ils les appuyaient tous dans le cadre de la guerre froide. Et lui, il était protagoniste de ça », explique pour sa part Martin Movilla, journaliste à Radio-Canada et spécialiste de l’Amérique latine, précisant que ces dictateurs avaient « d'hyper bonnes relations » avec M. Abrams particulièrement.

C'est lui qui pouvait à l'époque donner ou non des recommandations à son gouvernement par rapport à ces dictatures qui, hors de tout doute, ont commis des exactions, ont fait disparaître des gens, ont tué des gens, ont torturé des gens, ont commis des massacres.

Martin Movilla, journaliste à Radio-Canada et spécialiste de l’Amérique latine

Le scénario décrit au Salvador s'est répété au Guatemala, où Elliott Abrams a soutenu le général antisocialiste Efraín Ríos Montt, condamné à 80 ans de prison pour génocide en 2013, alors qu'il savait très bien que le dictateur massacrait les Mayas.

En plein génocide, en 1983, M. Abrams a personnellement défendu la politique étrangère de Reagan, qui consistait à lever l'embargo sur la vente d'armes au gouvernement du Guatemala. « Le nombre de civils innocents qui sont tués est réduit étape par étape, a-t-il affirmé sur les ondes d'une chaîne de télévision américaine. Nous croyons que ce genre de progrès se doit d'être encouragé et récompensé. »

Tous les moyens sont bons pour lutter contre le communisme

Près de 40 ans plus tard, lorsque Mme Omar a évoqué le massacre d'El Mozote pour remettre en question les standards moraux de M. Abrams, ce dernier a d’abord refusé de se prononcer, qualifiant les propos de l’élue d’« attaque ».

Que vous puissiez choisir d’ignorer un génocide qui se déroule sous votre gouverne pour maintenir les intérêts américains en place est une question justifiée.

Ilhan Omar, représentante démocrate, interrogeant Elliott Abrams devant la commission des affaires étrangères

Pour le chercheur Vincent Boucher, cette impression d’une morale élastique évoquée par Mme Omar s’explique par l’idéologie qui motive les politiques de M. Abrams.

« Pour plusieurs néoconservateurs, même si l'URSS n'existe plus, on est encore dans une vision assez dichotomique du monde, explique-t-il. Les États-Unis représentent le bien. Les gens qui nuisent aux intérêts des États-Unis sont le mal. Cette vision manichéenne justifie donc l'adoption de certaines politiques et diminue la charge morale de commettre des impairs qui sont justement douteux sur le plan moral. »

C'est un volet du néoconservatisme, cette idée que tout est justifiable au nom de la lutte contre le communisme [...] et Abrams est une figure de proue de cette idéologie aux États-Unis.

Vincent Boucher, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand

« Mais l'autre volet [du néoconservatisme], c'est d'avoir l'ambition de changer les sociétés étrangères et de les façonner à l'image des États-Unis », ajoute M. Boucher­.

Elliott Abrams va-t-il gérer la crise vénézuélienne d’après ses méthodes de l’époque de la guerre froide ou plutôt adopter une nouvelle approche?, se demande pour sa part Martin Movilla. « Ce qu'on voit jusqu'à maintenant, c'est plus ou moins la logique de la guerre froide. »

Comme une déclaration de guerre

Campé à gauche sur l’échiquier politique, le président élu du Venezuela, Nicolas Maduro, n’est pas un allié naturel pour les Américains. L’inflation galopante, l’exil de millions de citoyens, les irrégularités alléguées lors des dernières élections et le modèle autoritaire qu’il instaure graduellement ne contribuent pas non plus à sa popularité au sein de la communauté internationale.

D’un côté, les alliés de Maduro, comme la Russie et la Chine, prônent la négociation. Et, de l’autre, les États-Unis, le Canada, l’Union européenne et les membres du Groupe de Lima sont fermes quant à leur intention de le voir quitter le pouvoir.

Avec ou sans Abrams, c'était assez clair que la politique américaine visait grosso modo à tasser Maduro du pouvoir. C'était l'objectif implicite, maintenant c'est l'objectif explicite.

Vincent Boucher, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand

Bien sûr, « ce n’est pas l’envoyé spécial qui prend la décision sur la nature de la politique américaine dans le pays », nuance Vincent Boucher.

Mais pour le chercheur, l’objectif de l’administration Trump en nommant un individu comme Elliott Abrams pour gérer la crise vénézuélienne est très clair : on voulait envoyer un message qui indique jusqu’où on est prêt à aller pour détrôner Nicolas Maduro, sans avoir besoin de s’engager concrètement sur la voie militaire, explique-t-il.

« On aurait pu nommer quelqu'un de moins controversé et poursuivre la même politique avec beaucoup plus de légitimité [en matière de diplomatie]. Là, on a vraiment envoyé un message qui peut être interprété comme une déclaration de guerre, pratiquement. »

Avec les informations de The Intercept, The New York Times, The Atlantic, The Guardian, et CBC

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