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Lutter contre les injustices « le cœur serré »

Marcel Bolduc en gros plan

Ce n'est que tout dernièrement que Marcel Bolduc a ressenti le besoin de voir un psychologue. « Ça m’a permis d’avaler des choses, de me rééquilibrer. »

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Quand Marcel Bolduc apprend que sa fille Isabelle ne s'est pas présentée au travail le matin du 30 juin 1996, il sait que quelque chose cloche. Il n'attend pas l'aide de la police  : tout de suite, il commence à la chercher.

Pendant sept jours, du petit matin à la tombée de la nuit, en compagnie d’une soixantaine de personnes, ils ont sillonné les rues et les boisés près du défunt Fleurie-Bar dans le secteur Fleurimont de Sherbrooke. Tout ce monde cherche le moindre indice qui peut indiquer où se trouve la jeune femme de 22 ans.

Tous espèrent. Tous ont peur.

Cette semaine a été la plus longue de toute la vie de Marcel Bolduc. Alors qu'il espère ardemment entendre la voix de sa fille au bout du fil à nouveau, c’est finalement un policier qui lui annonce la tragique nouvelle : sa fille vient d’être retrouvée par un adepte de VTT près du chemin Goddard. La scène est tellement horrible que personne de la famille ne verra jamais le corps de la jeune femme.

Isabelle est l’aînée de la famille Bolduc, un clan tissé serré. Elle habite avec sa sœur Julie et presque tous les jours, elle appelle son père. C’était une amoureuse des gens, qui voulait toujours être entourée et qui demandait très peu. Quand elle était petite, je lui donnais des sous pour aller acheter des bonbons au dépanneur. C’est tout juste si elle en gardait un pour elle. Elle était comme ça , se souvient, avec émotion, son père.

Cette amoureuse des gens a été enlevée alors qu’elle rentrait chez elle après une soirée au centre-ville. Pendant plusieurs jours, Isabelle Bolduc a été utilisée comme esclave sexuelle, puis froidement assassinée à coups de barre de fer avant d’être abandonnée dans un boisé.

Un nouveau vocabulaire à apprendre

Le choc est brutal. Marcel Bolduc doit maintenant apprendre à conjuguer son aînée au passé et à intégrer à son vocabulaire les mots assassins de ma fille. Il doit vivre avec l’idée que le futur d’Isabelle Bolduc n’existera jamais.

Il aurait été compréhensible qu’il passe ses journées à hurler de colère, à ébaucher des plans pour faire subir le même sort aux assassins de sa fille ou à contempler d’autres idées sombres.

Mais le Sherbrookois a d’autres plans : travailler pour qu’il n’y ait plus un seul parent qui se retrouve seul dans pareille situation.

Si les familles des victimes ont maintenant un droit de parole aux audiences de la Commission des libérations conditionnelles, si on leur donne une plus grande place dans ce processus, c’est grâce à l’acharnement de M. Bolduc.

C’était ce qui me maintenait en vie. Ce qui me faisait lever le matin. Je me promène encore avec le cœur serré et les larmes sont encore plus proches qu’avant, mais j’ai quand même le goût de me battre jusqu’au bout. »

Marcel Bolduc regardant une photo de sa fille. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marcel Bolduc aime se rappeler à quel point Isabelle aimait la musique. « Quand Elvis est mort, elle avait trois ans et pleurait devant la télé. Elle jouait de plusieurs instruments et c'est elle qui a poussé Garou à monter sur scène. Ça me rend fier de penser que ma fille est à l’origine de sa carrière. »

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Deux décennies ont passé depuis cette sombre soirée. Marcel Bolduc n’est pas totalement guéri. Il n’a pas non plus pardonné à ceux qu’il appelle les individus et ce n’est pas dans ses projets de le faire, affirme-t-il.

Il dit toujours apprendre à vivre avec ce très lourd sac à dos sur les épaules. Cette besace qui déborde de toutes les conséquences de cette soirée d’été où trois personnes qui ne respectaient pas leurs conditions de libération conditionnelle ont tristement changé le cours de la vie de trop de personnes.

Les premiers jours ont été épouvantables. Dans le dictionnaire, aucun mot n’est suffisamment fort pour décrire l’état d’esprit de Marcel Bolduc à ce moment. Et le pire était encore à venir.

Marcel Bolduc qui regarde à la fenêtre.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« Si je croisais les meurtriers de ma fille, je ne ferais que leur lancer un regard assassin. Tout simplement. Il paraît que j’ai un regard qui peut être dangereux. Je ne pense pas à la vengeance ou à ces choses là. » -Marcel Bolduc

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Les moments les plus difficiles sont arrivés plus tard. Quand je rencontrais des gens dans la rue. Ils me replongeaient dans le drame en m’exprimant leur propre colère. Les gens qui me disaient que c’étaient des écœurants, j’étais plus capable d’entendre ça.

Alors, en 2001, il déménage à Drummondville. Pas pour fuir. Pas pour oublier. Pour se reconstruire. Là bas, les gens me soutenaient sans me replonger constamment dans le drame.

Petit à petit, il consolide ses forces afin d’affronter la prochaine étape : la possible libération de ceux qui avaient décidé que la vie d’Isabelle Bolduc était terminée.

Marcel Bolduc debout au milieu de son appartement. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marcel Bolduc avoue en riant qu'il aimerait mieux passer son temps à écouter de la musique ou à lire plutôt que de défendre des causes. « Je ne fais rien : elles viennent à moi! »

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Le ring

Marcel Bolduc n’a jamais eu peur de monter dans le ring. Ses 14 années de lutte syndicale à l’ancienne usine sherbrookoise de chocolat Lowneys et ses deux décennies à œuvrer dans le milieu communautaire le prouvent. Ce n’est pas une tragédie personnelle, aussi immense soit-elle, qui allait l’arrêter.

Le corps de sa fille vient à peine d’être retrouvé que la Fondation Isabelle-Bolduc est créée. Pendant six ans, avec une détermination à toute épreuve, il frappe encore et encore à la porte de la Commission des libérations conditionnelles, à celle du Service correctionnel canadien et à celle de la Sécurité publique fédérale. Il n’a qu’une seule idée en tête : améliorer les conditions des familles lors des drames.

Parce que Marcel Bolduc sait plus que personne que de traverser pareilles épreuves seul, c’est simplement inhumain.

Oeuvre soulignant les dix ans de l'AFPADAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marcel Bolduc est l'un des quatre pères fondateurs de l'Association des familles de personnes assassinées ou disparues. On lui a remis cette oeuvre pour souligner les dix ans de l'organisme.

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

En 2005, il se joint à trois autres pères qui ont vécu des situations semblables pour fonder l’Association des familles des personnes assassinées ou disparues (AFPAD). La liste des réalisations de cet organisme est non seulement longue, mais son impact dans la vie des familles éprouvées est certain.

N’importe qui serait fatigué. Pourtant, quand il regarde en arrière, ce sont les événements récents qui ont été les plus difficiles, dit-il.

Les deux derniers passages devant la Commission des libérations conditionnelles de l’un des trois assassins d’Isabelle Bolduc ont été pénibles pour la famille Bolduc. J’étais préparé à cette demande, mais ce que je ne savais pas, c’est que l’audience serait faite selon la culture autochtone. Je me suis opposé à ça. [...] On ne jure plus sur la bible dans les tribunaux et là, ce tribunal autorise les prières autochtones? Je suis moi-même de descendance autochtone et je ne cautionne pas ce genre de cérémonie dans une salle d’audience. Ça n’a pas sa place.

Un nouveau combat

Marcel Bolduc assis dans son salon.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« On se remet et on ne se remet pas d'un événement comme ça. On vit avec. Isabelle nous manque beaucoup. On pense à ce qu’elle aurait pu devenir, faire comme carrière. » -Marcel Bolduc

Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

Marcel Bolduc vient de se trouver une nouvelle lutte. Entêté, il continuera de frapper aux différentes portes pour que cesse cette pratique. Je pense même aller en justice avec ça.

Rien ne l’arrêtera, assure-t-il. Pas même son emphysème, son diabète, ses petits problèmes cardiaques ou ses hernies discales qui l’empêchent de marcher comme il veut.

Et puis, si jamais il réussit à faire changer les règles de la Commission des libérations conditionnelles et que les rituels autochtones ou religieux n'y soient plus admis, Marcel Bolduc n’entend pas se tourner les pouces pour autant. J’aimerais bien mener une fin de vie tranquille après, mais je sais que je ne peux pas m’arrêter. Je m’impliquerai encore et encore dans la cause des violences faites aux femmes, des abus sexuels, de l’égalité des humains. Je n’aurai pas besoin de chercher bien longtemps, dit-il en riant.

Les calendriers passent, mais ne changent pas tant l’homme qu’il est devenu 23 ans après le meurtre de sa fille.

J’ai 69, presque 70 ans, et je me dis que je suis content d’être rendu là, il m’en reste moins à faire. Si je peux encore aider qu’une seule personne, pour moi, ça va être une grande satisfaction.

Une citation de : Marcel Bolduc

Est-ce qu’Isabelle serait fière de vous M. Bolduc? Peut-être. J’espère.

Vous avez une histoire à raconter à Geneviève Proulx? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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