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Le riche héritage de Justin

Yannick Poulin et Benoît Lefebvre dans une cuisine

Yannick Poulin et Benoît Lefebvre travaillent main dans la main à rendre le quotidien d'enfants défavorisés meilleurs.

Photo : Radio-Canada / Emilie Richard

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Yannick Poulin et Benoît Lefebvre se connaissent depuis longtemps. Ils se voient dans la cour d'école quand ils vont récupérer leurs enfants. Ils s'assoient dans les mêmes gradins d'aréna pour encourager leurs petits hockeyeurs. De temps à autre, ils s'ouvrent une bouteille de rouge tout en dégustant un bon tartare et ils refont le monde ensemble. Une histoire d'amitié très banale qui a brusquement changé le 17 juin 2017 lorsque le fils de Benoît s'est noyé dans la piscine de Yannick.

Ce jour-là, l’ambiance est à la fête chez les Poulin. La maison est pleine d’amis venus célébrer les 8 ans du garçon de Yannick. Il y a un gâteau sur la table de la cuisine. Tout est décoré. Les adultes jasent ensemble. On entend des éclats de rire provenant de la piscine où les garçons jouent. Le père de Yannick, les deux pieds dans l’eau, surveille activement la baignade. Une fête d’amis qui a tout pour être normale.

C’était une magnifique journée. Tout allait pour le mieux. Jamais personne n’aurait pu imaginer ce qui allait arriver, se rappelle Yannick.

Il y a Justin, au milieu de la piscine, qui s’amuse à faire la planche, à rester la tête dans l’eau le plus longtemps possible. Il n’a fallu que quelques secondes pour que le pire se produise.

Quelques secondes.

Par chance, parmi les parents sur place, on trouve une poignée de médecins qui réussissent à convaincre le petit coeur de Justin de battre à nouveau. Son cerveau n’a malheureusement pas cette chance : un oedème s’y est formé et son décès neurologique est constaté deux heures plus tard. Une noyade sèche, conclut le coroner. Un drame qui peut survenir quand on s’hyperventile pour être capable de rester sous l’eau plus longtemps. Un jeu dangereux qui produit un mécanisme encore méconnu qui complique la réanimation.

Yannick Poulin debout verre de vin à la mainAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« Depuis les événements, je me considère comme une meilleure personne, un meilleur père, un meilleur mari. Ça m’a fait évoluer beaucoup. Ça réajuste ce que tu vois de la vie. Il y a bien des affaires qui ne sont pas graves. » -Yannick Poulin

Photo : Radio-Canada / Emilie Richard

Pneumologue intensiviste depuis plusieurs années au CHUS-Hôpital Fleurimont, à Sherbrooke, Yannick Poulin a soigné et guéri des centaines de personnes. Il est capable d’intuber quelqu’un les yeux fermés. Les techniques pour réanimer les gens n'ont plus de secret pour lui.

Sauf que là, c’est le coeur d’un enfant qu’il connaît qui est sous ses mains. C’est le fils de ses amis qu’il veut ramener à la vie. C’est chez lui que tout se produit.

J’ai réanimé des centaines de personnes à coup de piqûres, de massages et de chocs électriques dans ma vie professionnelle. Mais tu ne peux pas t’imaginer comment c’est difficile de réanimer l’enfant de tes amis.

C’était très, très lourd cette réanimation. Malgré le fait que je sois intensiviste, que je fasse ça de ma vie réanimer du monde, je voyais arriver les ambulanciers comme des sauveurs en disant “faites quelque chose”. C’était épouvantable. C’est le pire, pire, pire, et de loin, moment de ma vie. J’y repense toutes les semaines.

Une citation de : Yannick Poulin

Vingt pages de calendrier se sont tournées depuis le départ de Justin. La douleur est encore vive pour les Lefebvre, certes, mais aussi pour les Poulin. C’est une période hyper difficile. Il n’y a pas une journée où on ne pense pas à Justin. Pas une journée où on ne pense pas à ces gens-là. Il n’y a pas une journée où on ne pense pas à la chance qu’on a, raconte Dr Poulin.

Leur coeur cassé en mille morceaux, la scène qui rejoue sans cesse dans leur tête, les questions sans réponses, la colère, les remords : tous les ingrédients sont là pour que les deux hommes cessent de se parler, de se regarder, de s’aimer. Les Poulin auraient pu devenir l’image même du drame, la représentation humaine que Justin ne riait plus, ne comptait plus de buts au hockey, ne faisait plus de devoirs à la table de la cuisine.

Benoît Lefebvre assis à une table de cuisine avec un verre de vin. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pour Benoît Lefebvre, si la fondation au nom de son fils a un véritable impact, c'est parce que ceux qui sont impliqués ont vécu de près la mort de Justin. « Ça n'a pas la même incidence qu'une fondation où c'est un employé qui y travaille. »

Photo : Radio-Canada / Emilie Richard

On aurait pu dire que c’est plate, c’est arrivé chez eux. Avoir plus une vision plus difficile de ça. On aurait pu avoir de la haine, de la rancoeur. Jamais, ça n’a jamais été dans notre idée.

Une citation de : Benoît Lefebvre
Justin LefebvreAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Du haut de ses huit ans, Justin Lefebvre a laissé sa marque.

Photo : fondationjustinlefebvre.com

Crever l’abcès

Rapidement, les Lefebvre sont invités chez les Poulin pour casser ce lien entre leur maison et le décès de Justin. On aurait pu se séparer, mais on a décidé de vivre ça ensemble. Il a fallu mettre ça au clair, faire de multiples visites, qu’ils viennent chez nous, viennent où ça s’est passé, qu’on le vive, qu’on fasse ça pour péter la bulle. Si tu laisses la bulle grossir, il n’y a pas de retour. Jamais on a senti qu’on était responsables ou qu’on représentait la mort de leur fils. Jamais. C’est un concours de circonstances. Personne n’a rien à se reprocher dans cette histoire. On a essayé de les aider de la meilleure façon qu’on pouvait. Eux, ils nous aident en même temps pour passer à travers ça, ajoute Yannick.

Leur amitié est maintenant soudée à jamais. Ils sont même devenus les meilleurs amis du monde.

Yannick Poulin et Benoît Lefebvre prenant un verre de vin. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jamais il n'a traversé l'idée de Benoît Lefebvre d'en vouloir à Yannick Poulin pour ce qui est arrivé. Une grande complicité est même née entre eux à la suite du drame.

Photo : Radio-Canada / Emilie Richard

Il y a peut-être de la place dans leur coeur, dans leurs pensées pour la peine, le choc, la colère, mais pas pour le repli sur soi. Pas question de reculer ou de constamment regarder derrière pour eux, martèle Yannick. Penses-y deux secondes, tu t’attends de voir ton gars manger ses céréales, mais là, il n’est pas là. Tu vas voir dans son lit et tu te rappelles que, hier, il est parti. Au moment où tu te dis ça, tu vois la vie de façon complètement différente. Puis, tu t’améliores comme parent et comme être humain et c’est ça qu’il faut retenir de Justin. Tu n’as pas le choix parce que sinon, c’est mortel. On en parle, j’ai de la misère à ne pas pleurer, mais il faut absolument voir ça comme un événement qui nous permet d’avancer.

Ces pas qu’ils font pour avancer les ont menés à créer ensemble la Fondation Justin-Lefebvre, une idée du fils de Yannick qui ne voulait jamais oublier son grand ami. Avec les sous recueillis, ils offrent des équipements de hockey ou de soccer à des petits athlètes qui n’ont pas les moyens d’en acheter.

Une fondation simple et grandiose à la fois, mais surtout porteuse d’espoir, croient-ils.

Ce sont de petits gestes qui peuvent changer l’avenir d’un enfant qui peut se valoriser et se rappeler qu’un jour, quelqu’un a été là pour lui, que la société n’est pas contre lui. Si on peut juste faire ça, raccrocher les jeunes à la vie, ça sera extraordinaire! , espère Laurence Guay, l’épouse de Yannick, aussi impliquée de près dans la Fondation.

Et ça fonctionne, assurent-ils. Une petite fille m’a envoyé un dessin pour me remercier pour le stock de hockey qu’on lui a donné. Le travailleur social nous a dit qu’elle avait plus confiance en elle, qu’elle avait compté son premier but au hockey. Veut, veut pas, ça se répercute à l’école. Au lieu d’avoir des difficultés scolaires, là elle fait un sport qui la valorise. C’est pour ça qu’on fait ça, explique fièrement Benoît.

En 2018, c’est une trentaine d’enfants qui ont pu jouer au hockey ou au soccer grâce à la Fondation Justin-Lefebvre. D’autres organismes comme la Fondation du Triolet ont aussi reçu un coup de pouce de la Fondation. Au total, ce sont plus de 38 000 $ qui ont été redistribués. Et l’année qui vient est prometteuse, dit-on.

Deux verres de vin qui s'entrechoquent.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pour décrocher de toute cette peine, il faut agir. « Il faut que le vendredi, le jeudi ou le mardi soir qu’on rencontre du monde, qu’on se fasse un petit souper, qu’on s’ouvre une bouteille de vin, qu’on jase de d’autres affaires, qu’on jase des particularités de chacun, qu’on soit à l’écoute des problèmes de chacun ou des folies des autres ou de leurs belles réalisations », dit Yannick Poulin.

Photo : Radio-Canada / Émilie Richard

La vie a peut-être cruellement arraché ce petit rouquin rieur à sa famille et à ses amis, mais tous s'assurent qu'il ne soit pas mort en vain. Il faut prendre cette épreuve qu’on espère qu’on n’aura plus à vivre dans nos vies, mais aussi chaque épreuve, chaque crise pour faire de nous des êtres meilleurs. Sinon, ça ne sert à rien. Les gens vont mourir pour rien et Justin ne peut pas être mort pour rien, rappelle Yannick.

Vous avez une histoire à raconter à Geneviève Proulx? Vous pouvez la contacter par courriel à cette adresse : genevieve.proulx@radio-canada.ca

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