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Le premier « techno-diplomate » du monde en visite au Canada

Le Danois Casper Klynge est le premier ambassadeur technologique du monde. Il était récemment à Ottawa pour rencontrer la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, afin de discuter de la façon dont le Danemark et le Canada peuvent mieux protéger la démocratie à l'ère numérique.
Le Danois Casper Klynge est le premier ambassadeur technologique du monde. Il était récemment à Ottawa pour rencontrer la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, afin de discuter de la façon dont le Danemark et le Canada peuvent mieux protéger la démocratie à l'ère numérique. Photo: CBC News / Jonathan Castell
Radio-Canada

Le premier ambassadeur technologique du monde était récemment de passage à Ottawa afin de présenter sa vision de la « techno-diplomatie ». Le Danois Casper Klynge a notamment rencontré la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, afin de discuter de la façon dont le Canada entend se protéger en prévision des prochaines élections fédérales.

D’après un texte de Sean Brocklehurst, CBC News

« Je pense que c'est le chef de cabinet d'Obama qui a dit qu'il ne fallait jamais gaspiller une bonne crise », lance Casper Klynge lorsqu'on l'interroge à propos des scandales qui ont frappé le secteur de la technologie au cours des 365 derniers jours.

L’homme a accordé une entrevue au réseau CBC qui sera diffusée aujourd’hui à 22 h dans le cadre de l'émission The National, l’équivalent anglophone du Téléjournal.

Avec ce commentaire, le diplomate danois fait référence aux propos tenus par Rahm Emanuel, ex-chef de cabinet du président Barack Obama, lors de la crise financière de 2008. Une décennie plus tard, le monde est aux prises avec une autre crise, alimentée celle-là par les géants de la technologie comme Google, Amazon, Facebook et Apple.

« Que ce soit avec [le scandale Facebook-]Cambridge Analytica ou lors d’une autre fuite de données récentes, 500 millions de personnes ont été touchées par des fuites de données au cours des 10 derniers mois seulement », rappelle M. Klynge.

Nommé par le ministère des Affaires étrangères du Danemark en tant qu’ambassadeur technologique en 2017 - une première mondiale -, Casper Klynge est un diplomate de carrière. Il a notamment travaillé au Kosovo, au Darfour et en Afghanistan. Il était en poste à Jakarta, en Indonésie, avant d’atterrir dans la Silicon Valley, en mai 2017.

Son mandat est ambitieux : protéger, à l'ère numérique, les intérêts danois ainsi que la démocratie.

De vrais problèmes

À son avis, les scandales liés aux fuites de données sont « un mal pour un bien ». « Il est devenu évident pour la plupart des gens qu'il y a des limites, qu'il y a de vrais problèmes et qu'il est nécessaire que nous ayons une conversation avec ces entreprises, croit-il. Il est aussi devenu clair que l’on doit s'assurer que ces entreprises assument une responsabilité proportionnelle à l'influence qu'elles possèdent. »

Quand on considère que les utilisateurs de Facebook et de Google mis ensemble représentent plus de la moitié de la population mondiale, l'influence qu’exercent ces géants est monolithique, poursuit le diplomate. La taille et l'ampleur de ces entreprises sont telles qu’on assiste à une métamorphose des rapports de force sans précédent depuis la révolution industrielle.

Les fuites de données personnelles ainsi que les élections piratées, notamment, forcent les gouvernements à se démener et à rattraper leur retard.

Et c’est ici que Casper Klynge entre en jeu.

« Réussir à réunir une masse critique de pays autour de la table fait pratiquement partie de mes critères de réussite, avance-t-il. Il va sans dire qu’un petit pays de six millions d’habitants comme le Danemark ne sera jamais en mesure de faire bouger les choses face aux grandes entreprises technologiques. Nous avons besoin d'autres pays autour de la table et nous avons besoin de plus de collaboration internationale à l’ère numérique. Voilà pourquoi il s'agit d'une initiative du ministère des Affaires étrangères. »

Il espère ainsi persuader le Canada de se joindre à une alliance de pays qui voit l’enjeu de la technologie du même œil, et peut-être même de créer sa propre ambassade de la technologie.

Qu'est-ce que la « techno-diplomatie »?

Casper Klynge est un partisan de la création d'une sorte de serment d'Hippocrate pour les gens qui écrivent des logiciels, afin de s'assurer qu'ils adhèrent à un code d'éthique.Casper Klynge est un partisan de la création d'une sorte de serment d'Hippocrate pour les gens qui écrivent des logiciels, afin de s'assurer qu'ils adhèrent à un code d'éthique. Photo : CBC News / Jonathan Castell

Alors que de nombreux ambassadeurs traditionnels concentrent leur attention sur les questions économiques, Casper Klynge a un mandat différent.

« Je passe très peu de temps à promouvoir les occasions d'investissement ou d'exportation pour les entreprises danoises, explique le principal intéressé. Nous nous intéressons plutôt aux problèmes importants; par exemple, la façon dont la technologie peut miner la démocratie et le processus électoral, ou le problème du contenu illégal lié au terrorisme et à l'extrémisme que chaque pays démocratique doit gérer. »

Plutôt que d'être affecté dans un pays spécifique, Casper Klynge assume des responsabilités mondiales.

« Mon ambassade est légèrement différente de toutes les autres ambassades du ministère danois des Affaires étrangères, car elle est presque virtuelle. Une partie de mon équipe est dans la Silicon Valley, une autre à Copenhague et une troisième à Pékin. Nous essayons de traiter cette question d'une manière différente. Nous avons un mandat mondial, il ne s'agit pas uniquement de la Silicon Valley », explique le diplomate.

En plus de protéger la démocratie, Casper Klynge milite pour la création d'un code d'éthique international auquel toutes les entreprises de technologie devraient adhérer.

Afin d’illustrer comment des ingénieurs en logiciel peuvent franchir la ligne de l’éthique au profit d’une entreprise, il cite l’exemple d’une escroquerie récemment mise au jour et menée par une compagnie aérienne du Royaume-Uni.

« Dans certaines compagnies aériennes, des algorithmes ont été mis en place pour que les familles soient divisées au moment de l'attribution des sièges et qu'elles paient un supplément pour s’asseoir ensemble. J’ai une famille et j'ai déjà vécu ça à maintes reprises », assure-t-il.

« Je pense que ce qui est intéressant, c'est que cela a lancé un débat au sein de la communauté des codeurs et des programmeurs. Qui créerait des algorithmes qui dispersent des familles dans un avion? Est-ce vraiment ce à quoi les codeurs doivent servir? », demande le diplomate.

« Je pense que tout ça doit mener à la création d’un genre de serment d'Hippocrate du codeur – vous travaillerez d'une manière décente, vous écrirez des algorithmes sans biais. C’est aussi une dimension importante à l’ère numérique », croit-il.

Peut-on faire confiance à la Chine?

M. Klynge affirme que les dirigeants des gouvernements et des entreprises du monde jonglent actuellement avec des règles et des protections qui pourraient bien déterminer si la technologie sera en fin de compte une force positive ou si elle sera une source d'abus par les détenteurs du pouvoir.M. Klynge affirme que les dirigeants des gouvernements et des entreprises du monde jonglent actuellement avec des règles et des protections qui pourraient bien déterminer si la technologie sera en fin de compte une force positive ou si elle sera une source d'abus par les détenteurs du pouvoir. Photo : CBC News / Jonathan Castell

Ici, au Canada, les questions d'éthique et de confiance sont au centre d'un débat beaucoup plus vaste : le géant technologique chinois Huawei représente-t-il, oui ou non, une menace pour la sécurité canadienne?

Ottawa et Pékin sont en conflit diplomatique depuis l'arrestation de Meng Wanzhou en décembre dernier. La dirigeante de Huawei est détenue à Vancouver à la demande des États-Unis, qui réclament son extradition en raison d'allégations de fraude. Le gouvernement Trudeau n'a pas encore décidé si Ottawa allait interdire l'accès de Huawei aux réseaux 5G du Canada.

Selon Casper Klynge, que le débat porte sur la technologie 5G ou sur l'intelligence artificielle, l'influence de la Chine ne peut être ignorée. Que l'on pointe du doigt Pékin ou la Silicon Valley, le diplomate est d’avis qu'une bataille beaucoup plus importante est en cours.

« Le grand débat ou le grand conflit est bien sûr de savoir si la technologie fera plus de bien que de mal à l’humanité. Servira-t-elle à élargir les frontières de la démocratie et de la liberté? Redonnera-t-elle du pouvoir aux simples individus? Améliorera-t-elle la qualité des soins de santé ou de l'éducation? Ou deviendra-t-elle un outil qui permet d’accroître le contrôle des gouvernements? Pour ce qui est de l'aspect autoritaire, il va sans dire que la Chine joue un rôle important et que nous devons y prêter attention », avertit-il.

« Mais ça ne veut pas dire que nous n'avons pas besoin d'un dialogue avec la Chine, conclut Casper Klynge. Une des raisons pour lesquelles une partie de mon bureau est à Pékin, c'est que nous ne sommes peut-être pas d'accord sur tout, mais nous devons avoir une conversation. »

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