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Méditer pour se sevrer des écrans

Elle est assise en tailleur, de dos à l'objectif.
Une jeune femme médite dans un parc au coucher du soleil. Photo: iStock / kieferpix
Janic Tremblay

Les technologies prennent de plus en plus de place dans nos vies. Trop, selon certains. Pour échapper à la boulimie des écrans, ils sont de plus en plus nombreux à faire de la méditation, à réapprivoiser l'ennui ou simplement à redécouvrir les jeux de société.

Le psychiatre Hugues Cormier vient de frapper légèrement la cloche de méditation daitokuji posée devant lui avec son minuscule battant.

L’instrument en forme de bol entre en résonance, et dans le temps de le dire, la douzaine de participants ferment les yeux. Le silence s’installe. La séance peut commencer.

« Tournez votre attention vers votre souffle. Respirez! Rendez-vous présents à cet instant. » Le thème de cette méditation tirée d’un livre de Christophe André est un peu particulier. Il est question de la place des écrans dans nos vies. Le médecin poursuit sa lecture.

Bien souvent nous ne savons pas résister à l’usage compulsif de nos écrans et à une boulimie absurde de leur contenu. Le temps que nous y consacrons le soir est du temps qui est pris sur nos moments d’échanges familiaux et sur notre sommeil.

Extrait de la séance de méditation menée par Hugues Cormier
Hugues Cormier est assis à une table. Devant lui, un livre ouvert et une cloche de méditation.Hugues Cormier mène une séance de méditation au Centre Épic de l’Institut de cardiologie de Montréal. Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Hugues Cormier explique que, depuis quelques années, il y a un mouvement en méditation qui tente de prendre de front les problèmes qui découlent de la technologie. Il est de plus en plus question d’une forme de diète.

« Ça devient un bombardement qui ne respecte pas les moments de pause comme les week-ends ou les vacances. Ce qui est en danger c’est l’attention du moment. Les gens peuvent perdre pied et se laisser aller à la rumination dépressive ou l’anticipation anxieuse », note le psychiatre.

Deux hommes et une femme sont assis, les yeux fermés.Des méditants guidés par Hugues Cormier au Centre Épic de l’Institut de cardiologie de Montréal Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Nous sommes au Centre Épic, attaché à l’Institut de cardiologie de Montréal. Depuis quelques années, la méditation fait partie de certains programmes de réhabilitation pour les personnes qui ont eu des problèmes de santé. Un nouveau triangle. L’activité physique, l’alimentation et l’hygiène mentale.

Élise Saint-Aubin, cadre à la Banque de développement du Canada, a bien failli ne jamais se réveiller après une opération à coeur ouvert l’an dernier. Sa pratique de la méditation pleine conscience l’a amenée à se remettre en question. L’éternelle course contre la montre, ce n’est plus pour elle. Elle est aussi très critique quant à la place de la technologie dans sa vie.

C’est la vitesse à laquelle on doit réagir. On se demande jusqu’où on va se rendre. Je ne pense pas que le corps humain puisse suivre à ce rythme-là.

Élise Saint-Aubin

Mme Saint-Aubin ne répond plus systématiquement à tous ses appels. « Maintenant, il y a des téléphones qui s’en vont directement dans la boîte vocale », dit-elle.

Pour Hugues Cormier, l’époque contemporaine est marquée par la nécessité de toujours accomplir quelque chose. Ce que les différents dispositifs technologiques permettent justement de faire. Pour lui, cela peut tourner à une forme d’esclavage.

Justement. Dans la salle il y a la médecin urgentiste Mélissa Ranger. Elle raconte qu’elle a moins de moments de qualité à cause de la technologie. Il arrive maintenant que des patients la contactent directement sur Facebook pour demander de l’aide.

« Une année, dans la semaine entre Noël et le Jour de l’An, j’ai eu 56 demandes sur le réseau social de la part de gens qui avaient des problèmes de santé. Je n’ai pas profité de mes vacances », raconte la médecin.

Avant, j’étais toujours en mode "faire". Maintenant je suis davantage en mode "être" et je me sens moins coupable de ne plus regarder mon téléphone.

La Dre Mélissa Ranger

Le reportage de Janic Tremblay est diffusé le 24 février à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE, dans le cadre d’une série sur nos vies numériques.

Réapprivoiser l’ennui

Selon la psychologue Marianne Sergerie, les citoyens connectés en permanence doivent réfléchir à la place grandissante que prennent les technologies dans leur existence.

Cette spécialiste en cyberdépendance suggère d’essayer de se passer de son téléphone pendant quelques heures ou quelques jours afin de voir ce qui se passe. Elle croit qu’il faut trouver différentes façons de se distraire et retrouver l’ennui qui a de nombreuses vertus.

Marianne Sergerie.La psychologue Marianne Sergerie Photo : Courtoisie de Marianne Sergerie

Avec l’ennui, on peut identifier nos besoins, découvrir ce qui nous intéresse vraiment. La créativité peut naître de l’ennui. C’est ce qui va parfois nous permettre de nous accomplir d’une nouvelle façon.

La psychologue Marianne Sergerie

Depuis quelque temps, l’ennui a de nombreux admirateurs qui commencent à sortir du placard. C’est notamment le cas de Stéphane Garneau, qui vient de publier Survivre au 21e siècle. Rester humain à l’ère du numérique. « L’ennui, c’est fécond! » lance l’animateur et chroniqueur à la radio de Radio-Canada.

Stéphane Garneau a pris des décisions importantes afin de réduire l’emprise de son téléphone sur sa vie.

« Je ne l’utilise plus le soir. Je le laisse dans une autre pièce. Il est en mode "Ne pas déranger" et j’ai désactivé à peu près toutes les alertes. Ce n’est plus le téléphone qui m’appelle, c’est moi qui décide quand je l’utilise. J’essaie aussi de faire une seule chose à la fois. En particulier, il ne m’accompagne plus quand je regarde la télé. »

Stéphane Garneau.Stéphane Garneau, animateur et chroniqueur à la radio de Radio-Canada Photo : François Couture

Stéphane Garneau dit qu’il s’est remis à lire depuis que son téléphone l’importune moins. Lui qui avait délaissé cette activité affirme qu’il a réussi à passer au travers de cinq romans depuis Noël. Il établit un lien de cause à effet très direct entre le remisage de son téléphone en soirée et son intérêt renouvelé pour la lecture.

Les stratégies pour se déconnecter

D’autres vont encore plus loin dans la contrainte.

À Paris, le philosophe spécialisé en sciences cognitives Roberto Casati a pris des mesures importantes pour éviter de passer trop de temps devant les écrans et aussi pour protéger son attention.

Toutes les trente minutes, son ordinateur est programmé pour lui annoncer à haute voix l’heure qu’il est. Chaque fois, le professeur d’université se lève et fait quelques exercices, histoire de détourner le regard et de faire autre chose.

Il a aussi deux téléphones. L’un est un vieux cellulaire à clapet qui ne sert qu’à passer des appels. L’autre est un téléphone intelligent très moderne, sauf qu’il n’est pas muni d’une carte SIM et ne peut donc pas accéder à Internet en l’absence d’un réseau wi-fi.

Même l’ordinateur portable de Roberto Cacsati ne peut pas accéder à Internet. Quand il travaille sur un fichier depuis la maison et veut poursuivre en arrivant au bureau, il doit le transférer avec une clé USB!

On pourrait penser qu’il a horreur des technologies. Pas du tout. Bien au contraire. Il a même créé une application éducative sur Android. Il se méfie plutôt de l’aspect chronophage des écrans et de sa propre faiblesse. Lui qui n’a pas de télé à la maison se dépêche de débrancher celles qui se trouvent à l’hôtel quand il est en voyage.

Roberto Casati, souriant, assis devant son ordinateur.              Le philosophe Roberto Casati Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Mon temps et mon attention sont limités. J’ai une vie de famille. J’ai des enfants dont je veux m’occuper. J’ai des loisirs. Je me déconnecte les week-ends à la campagne. Je ne veux pas me réveiller un jour en me disant que j’ai passé 30 ans de ma vie sur un écran.

Le philosophe Roberto Casati

Renouer avec de vieilles traditions

Pour quitter le train virtuel, il y a de nombreuses stratégies.

À Montréal, au centre Le grand chemin, où l’on traite les adolescents aux prises avec des problèmes de cyberdépendance, on dispose de tout un arsenal d’interventions. Une privation totale des réseaux. Des randonnées en forêt. Des rencontres de groupe. Des discussions. Des ateliers de sensibilisation. Et les jeux de société, accessibles à bien des familles, font partie des moyens les plus simples pour reconnecter avec le monde physique.

Plusieurs jeux de société sont sur une table, dont Mentalogy, La guerre des clans et Taboo.Des jeux de société Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Comme l’explique Annie Marcotte, intervenante au centre Le grand chemin, les jeux de société permettent de renouer avec une routine de vie plus saine et de réintroduire les contacts humains. On augmente ainsi la portion de la vie hors ligne.

« On peut travailler sur la confiance et l’estime de soi. On voit parfois l’esprit de compétition ressortir. Il faut donc forcément gérer les relations humaines. C’est un outil intéressant », observe Mme Marcotte. « On parle des jeux de société avec les familles pour les sensibiliser à ce qu’elles peuvent faire avec leurs enfants afin de les sortir de leurs écrans. »

Société