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« Un horizon de 10 ans et plus » pour stabiliser Phénix, selon un document interne

Selon des documents gouvernementaux internes, le système Phénix ne pourrait jamais être remplacé, mais plutôt « modifié ».

Photo : Radio-Canada / Simon Blais

Florence Ngué-No

Alors que le système Phénix souffle trois bougies cette semaine, CBC/Radio-Canada a appris qu'au sein même du gouvernement, on évalue que le fiasco ne sera pas entièrement résorbé avant une dizaine d'années. De plus, le nouveau système de paye pour les fonctionnaires fédéraux promis par Ottawa pourrait ne pas voir le jour et plutôt céder place à « un Phénix modifié », selon un document interne.

Une note de breffage préparée pour la sous-ministre d’Emploi et Développement social Canada (EDSC), obtenue en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, chiffre pour la toute première fois le temps estimé de la part du gouvernement fédéral pour la résolution du dossier.

Le document interne, rédigé en août 2018, révèle qu’un retour à une paye ponctuelle et précise à l’intérieur de délais raisonnables est prévu dans au moins 3 à 5 ans, alors que l’on prévoit régler les impacts à long terme des problèmes de la paye dans un horizon de 10 ans et plus.

La note écrite par la sous-ministre adjointe d’EDSC nous apprend également que la fonction publique fédérale éprouve des difficultés de rétention et de recrutement de personnel directement attribuables aux ratés du système de paye. L’incertitude relative à la paye continue de nuire au recrutement et aux efforts de rétention, peut-on lire.

Le document obtenu par CBC s’appuie sur des estimations à l’interne que le secrétaire parlementaire responsable du dossier, Steven MacKinnon, affirme ne pas être en mesure de commenter. Selon lui, il est impossible d’en arriver à une telle estimation. On ne peut projeter de façon linéaire, mais plutôt de façon exponentielle, a philosophé le député de Gatineau.

Entrevue avec Steven MacKinnon

Ce document a été préparé à l’intention de la sous-ministre Louise Levonian en prévision d’une rencontre qui s’est tenue le 21 août dernier avec Alex Benay, le dirigeant principal de l’information du Canada. C’est à lui que revient la responsabilité de chapeauter le mandat que s’est donné le gouvernement de remplacer le système Phénix.

Remplacer Phénix : un « plan B », selon le document

En février dernier, l’équipe chargée d’élaborer le système qui remplacera Phénix a pourtant reçu une enveloppe de 16 millions de dollars pour façonner le système de paye et de RH de la prochaine génération.

Le mémo obtenu nous apprend toutefois qu’à l’interne, cette initiative est plus connue sous le nom de “plan B” et qu’il n’est pas prévu qu’un nouveau système soit mis en oeuvre d’ici les cinq prochaines années.

Par ailleurs, le mémo mentionne qu’il pourrait ne pas y avoir de nouveau système de paye.

Des informations récentes ont diminué les attentes d’un nouveau système, qui pourrait plutôt se traduire par “un Phénix modifié” pour répondre aux exigences de la paye.

Note de breffage signée par la sous-ministre adjointe d’Emploi et Développement social Canada, Gail Johnson
Deux femmes et un homme regarde un écran  dans un salle.

La ministre Jane Philpott (à gauche) affirme que le système Phénix sera remplacé.

Photo : Radio-Canada

La présidente du Secrétariat du Conseil du Trésor (SCT), Jane Philpott, assure pourtant que le système sera bel et bien remplacé.

Nous allons le remplacer et nous allons avoir un système ou des systèmes de paye tout neufs pour la fonction publique fédérale [...] Ils ne seront pas liés à l’ancien système.

Jane Philpott, présidente du Secrétariat du Conseil du Trésor

La ministre soutient par ailleurs que les échéanciers ont été devancés dans une certaine mesure depuis août dernier et qu’elle les communiquera sous peu.

À quand un remplacement?

Une équipe des ressources humaines et de la paye de la prochaine génération, communément appelée ProGen ou NextGen, s’affaire à trouver une solution de remplacement à Phénix depuis plusieurs mois. Des consultations auprès des fonctionnaires fédéraux ont eu lieu dans plusieurs régions du pays. Sur les réseaux sociaux, l’équipe s’illustre à coups de slogans accrocheurs et de post-it colorés.

Des notes « post it » posées sur un mur sous un logo du gouvernement du Canada.

Des fonctionnaires ont participé à une conférence au début du mois de février pour discuter de ce qu'ils aimeraient voir avec un nouveau système de paye après Phénix.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Le gouvernement fait actuellement appel à l’expertise d’entreprises privées qui pourraient aider à stabiliser Phénix et à élaborer un nouveau système de paye.

Au lieu que ce soit un processus d'approvisionnement papier, les compagnies nous fournissent des environnements qui fonctionnent et on fait des tests tous les jours avec des gens dans la fonction publique, a expliqué M. Benay lors de notre passage à l’une de ces consultations.

On a commencé avec un certain nombre de vendeurs et à chaque étape, on a retranché les vendeurs qui ne sont pas capables de satisfaire les besoins des utilisateurs.

Alex Benay, dirigeant principal de l’information, gouvernement du Canada

Sept entreprises se sont lancées dans l’aventure pour relever le défi. Cinq ont été retenues : SAP, Ceridian, Workday, Oracle et ADP.

Malgré l’apparence d’un « top 5 » formel, rien n’indique que l’une de ces entreprises sera retenue pour participer à l’élaboration du prochain système, puisqu’il ne s’agit pas là d’un vrai appel d’offres.

Un homme répond aux questions d'une journaliste.

Nicholas Jobidon est professeur à l'École nationale d’administration publique.

Photo : Radio-Canada

On demande : voici ce qu’on cherche, envoyez-nous vos projets de qualification pour qu’on voie qui serait en mesure de répondre à ce besoin-là et puis éventuellement, dans une étape ultérieure, ils vont faire un véritable appel d’offres, analyse le professeur Nicholas Jobidon, de l’École nationale d’administration publique (ENAP).

Cet expert est convaincu que le processus sera long, et prendra peut-être des années, étant donné l’ampleur et la complexité du dossier.

« Un exercice de cocréation »

L’équipe de la prochaine génération des RH et de la paye a présenté aux fonctionnaires, lors d’une tournée partout au pays, des prototypes d’interfaces élaborés par SAP, Ceridian et Workday.

On a dit aux vendeurs que c'était un exercice de cocréation et non un exercice de réponse à un appel d'offres traditionnel.

Alex Benay, dirigeant principal de l’information, gouvernement du Canada
Un homme répond aux questions de journalistes lors d'une mêlée de presse.

Alex Benay, dirigeant principal de l’information pour le gouvernement du Canada.

Photo : Radio-Canada

Pourtant, certaines fondent beaucoup d’espoir sur ce processus. Si Oracle, Workday, ADP et Ceridian ont décliné nos demandes d’entrevue, SAP Canada a accordé une entrevue exclusive à Radio-Canada. L’entreprise précise que ses logiciels sont déjà utilisés par certains ministères au sein du gouvernement fédéral et par la Ville d’Ottawa.

Notre équipe est totalement dévouée à créer une solution qui va rétablir la confiance dans la fonction publique, fait valoir le vice-président des relations avec le secteur public pour SAP Canada, Robert Conlin. Nous voulons proposer une solution facile d’utilisation, intuitive, qui ne nécessite pas énormément de formation et surtout, qui est précise et exacte.

Un homme en entrevue dans un bureau vitré qui surplombe le centre-ville d'Ottawa.

Le vice-président des relations avec le secteur public pour SAP Canada, Robert Conlin.

Photo : Radio-Canada

L’ensemble du processus est transparent et extrêmement bien reçu par les fonctionnaires fédéraux, assure la présidente du SCT, Jane Philpott.

Je prévois me rendre devant le Conseil des ministres ce printemps pour leur présenter des options et des pilotes qui pourraient être lancés dès cette année, annonce-t-elle.

Du « tape-à-l’oeil », selon l’AFPC

Le plus important syndicat de fonctionnaires fédéraux au pays, l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), encourage ses membres à participer aux consultations de l’équipe du « ProGen », mais se montre sceptique quant à l’efficacité du processus. Le syndicat y perçoit une manière de « gagner du temps », tout particulièrement dans un contexte d’année électorale.

Après trois ans, là, on essaie de nous aveugler beaucoup avec la “future génération”.

Magali Picard, vice-présidente, Alliance de la Fonction publique du Canada

La vice-présidente de l’AFPC y voit beaucoup de tape-à-l’oeil, beaucoup de propagande pour laisser croire à la population que le gouvernement fait tout en son pouvoir pour être capable d’améliorer la situation.

Magali Picard est en entrevue dans son bureau.

La vice-présidente exécutive nationale de l'Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), Magali Picard, le jeudi 13 décembre 2018.

Photo : Radio-Canada

On semble dire à la population : voyez-vous, Phénix est réglé, puis là, on travaille à mettre en oeuvre un nouveau système qui va être miraculeux et qui va répondre à toutes les problématiques, lance Magali Picard.

Celle-ci est convaincue que le gouvernement tente de faire diversion pour faire oublier l’ampleur du scandale.

« Il y a encore des personnes qui vont travailler tous les jours, qui offrent des services à la population canadienne et qui n’ont toujours pas de paye ou qui doivent encore rembourser des sommes extraordinaires parce que des montants extravagants sont déposés dans leur compte », s’insurge Mme Picard.

Des familles aux prises avec des problèmes financiers depuis des mois, sinon des années. C’est ça, la réalité.

Magali Picard, vice-présidente, AFPC

La priorité pour le syndicat, avant toute consultation pour réfléchir à un nouveau système, est d’embaucher des spécialistes en rémunération afin de rebâtir les dossiers de paye puis de dédommager les fonctionnaires lésés.

Avec des informations de Dean Beeby

Ottawa-Gatineau

Politique fédérale