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Regards croisés sur la tension en Haïti, ses origines et les chances de sortie de crise

Une vingtaine de personnes, principalement des hommes, font la file devant des magasins avec leurs bidons de propane dans une rue commerciale de Port-au-Prince.

À Port-au-Prince, des citoyens font la file pour acheter du propane le 18 février 2019, les magasins ayant été rouverts après une semaine de violentes manifestations.

Photo : The Associated Press / Dieu Nalio Chery

Radio-Canada

Crise politique, pénuries alimentaires, vie chère : le peuple haïtien n'en peut plus et l'a exprimé à la face du monde par des manifestations qui ont fait au moins sept morts. De Montréal, dans une discussion organisée par Midi info sur ICI Première, Marjorie Villefranche, Frantz Voltaire et Gérard Côté appellent à une refonte en profondeur de la République d'Haïti.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

« Prédateur » : tel est l'adjectif qu'emploie Frantz Voltaire, directeur du Centre international de documentation et d'information haïtienne caraïbéenne et afro-canadienne, pour qualifier l'État haïtien. Et, d'après lui, la contestation en cours dans ce pays vise à y mettre fin.

« C'est un mouvement parti de la base, pour une fois », dit M. Voltaire à propos des milliers de manifestants en colère qui sont descendus dans les rues de Port-au-Prince, notamment, depuis le 7 février dernier.

Les Haïtiens s'insurgent contre la corruption qui gangrène leur pays et contre les pénuries sévères qui les affligent. Certains des protestataires réclament aussi la démission du président Jovenel Moïse, ce à quoi se refuse le président, au pouvoir depuis deux ans.

Selon Frantz Voltaire, les Haïtiens en colère veulent une reddition de comptes, la mise en place d'institutions de contrôle et une nouvelle forme de gouvernance.

Parce que l’État haïtien a toujours été un État prédateur prêt à négocier n’importe quoi pour avoir des appuis internationaux, mais qui n’a jamais été au service d’une majorité de la population.

Frantz Voltaire, directeur du Centre international de documentation et d'information haïtienne caraïbéenne et afro-canadienne (CIDIHCA)

Gérard Côté, chargé de projet au Centre d'étude et de coopération internationale (CECI), renchérit : les Haïtiens veulent se doter « d'un État moderne qui donnerait des services à la population et qui ne serait pas uniquement au service des plus riches ou des dirigeants ».

M. Côté, qui compte une trentaine d'années d'expérience en sol haïtien, voit du positif dans cette revendication populaire. Elle lui rappelle la volonté de changement qui s'était exprimée en Haïti lors du départ de Jean-Claude Duvalier, une volonté qui a été trahie par la suite, selon lui.

La mobilisation s'explique aussi, peut-être, par le fait qu'il est plus difficile pour les Haïtiens d'émigrer, désormais, suggère Gérard Côté. « Est-ce parce qu'ils n'ont pas le choix? Il va falloir que les Haïtiens fassent quelque chose avec ce pays-là. »

Au cours des prochains mois, il faudra que des mécanismes, des outils, des façons de faire soient mis en place pour qu’il y ait un contrôle citoyen des institutions. Sans contrôle, on se retrouvera dans la même situation qu’il y a 25, 30 ans.

Gérard Côté, chargé de projet au CECI

Haïti : quel avenir?

Haïti, au bord de la catastrophe

La gourde, la monnaie nationale, ne cesse de perdre de la valeur face au dollar américain, ce qui rend la situation intenable dans ce pays qui importe quantité de denrées. « Quand tu manges des œufs aux trois jours et que tu ne peux plus te les payer, il y a un sérieux problème », décrit Gérard Côté, qui appréhende « une catastrophe humanitaire » en Haïti.

« Les gens sont dans une situation où ils n’ont plus rien à perdre », affirme pour sa part Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d'Haïti, pour qui l'ampleur de la contestation actuelle tranche avec les mouvements de protestation du passé. « Mais il faudra voir comment ça va aboutir, tempère-t-elle. Il faut que ça mène quelque part. »

À Montréal, où la communauté haïtienne compte quelque 119 000 membres, un vox pop mené ces derniers jours par Radio-Canada a permis de recueillir les commentaires suivants : « On est très résilients, les Haïtiens. La situation est liée aux politiques et non aux gens eux-mêmes », a déclaré un Montréalais d'origine haïtienne.

« Il y a beaucoup de gens qui souffrent… de tout, affirme une dame à propos de son pays d'origine. […] Il y a beaucoup de choses qui donnent le dégoût. »

Un vendeur ambulant pousse son chariot dans les rues de Port-au-Prince.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un vendeur ambulant pousse son chariot dans les rues de Port-au-Prince.

Photo : Reuters / Ivan Alvarado

Misère, précarité, insécurité

En Haïti, l'envoyée spéciale de Radio-Canada, Laurence Martin, raconte le cas de cette résidente de Port-au-Prince qui était sur le point d'accoucher et que l'hôpital a refoulée, faute de ressources. La dame a accouché à même le stationnement de l'établissement, dans la chaleur extrême de l'après-midi. On ignore si l'enfant a survécu.

D'autres s'exténuent pour gagner leur vie, telle cette mère qui rapporte du grand marché de Port-au-Prince des vivres qu'elle revend dans la banlieue de Croix-des-Bouquets où elle habite. Une entreprise qui nécessite trois heures de marche chaque jour et qui ne lui permet pas toujours de nourrir ses propres enfants.

De la Maison d’Haïti, je me dis : ''pour chaque personne que j’ai aidée, moi, à Montréal, j’ai aidé aussi les personnes en Haïti. Car les personnes à Montréal qui travaillent envoient de l’argent en Haïti''.

Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d'Haïti

Des élites déconnectées

De l'avis de Frantz Voltaire, « l’extrême corruption des élites politiques et économiques » pousse la population à manifester. Ces élites vivent dans l'opulence et semblent si peu se soucier de la misère environnante qu'on les croirait atteintes « d'autisme, et pardon pour les autistes », affirme M. Voltaire.

Des réformes, ou du moins, des tentatives de réforme, il y en a eu en Haïti, rappelle Gérard Côté. « À un moment donné, l’inspecteur général de la police était quelqu’un d’indépendant qui essayait de modifier certaines pratiques au niveau de la police, dit-il. À partir du moment où cet homme a été déplacé et remplacé par l’homme du président de l’époque, ça a été fini. »

Le changement, croit M. Côté, doit venir tant de la base, soit la population, que du sommet, soit la classe dirigeante. Rien ne changera tant et aussi longtemps qu'aux niveaux local et national on adoptera le même comportement qui consiste à s'en mettre plein les poches, déplore-t-il.

« Tant et aussi longtemps que le peuple haïtien, dans le sens large, ne s’impliquera pas dans le suivi et le contrôle de ses élus, la situation perdurera », conclut Gérard Côté.

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