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analyse

Abus sexuels dans l'Église : un sommet incertain après une crise prévisible

Entrevue avec Alain Crevier, animateur de « Second regard ».
Alain Crevier

Comment expliquer que le pape François doive convoquer ses évêques pour les confronter aux gestes criminels des pédophiles et de ceux qui les ont protégés, alors que tout ça, c'est archiconnu et documenté depuis si longtemps?

L’heure est à la crise au Vatican, où sont réunis jusqu'à dimanche les évêques qui représentent tous les pays du monde, et on sent l’urgence. Un sentiment de lucidité? Ou de panique et de désespoir?

« Des abus sexuels, c’est un problème de société », me disait tout récemment Mgr Lionel Gendron, président de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Il faut le reconnaître, ce n’est pas uniquement l’affaire honteuse de l’Église.

Mais comme Mgr Gendron le sait bien, ce sont ses prêtres, ses évêques, ses cardinaux et son pape qui se sont autoproclamés autorité morale, alors que certains parmi eux ont fait preuve de complicité malveillante sinon criminelle laissant derrière eux tant de vies brisées.

Parmi les évêques et les cardinaux, peu d’entre eux ont fait face à la justice des hommes. Et à l’extérieur de l’Église, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur la justice du Saint-Siège.

Pourtant, la crise était prévisible.

« On en arrive là parce que l’Église a beaucoup tardé à enregistrer le problème », constate Marie-Andrée Roy, qui dirige le département de sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

« La crise est infiniment grave parce qu’il y a eu des milliers, des milliers d’enfants qui ont été abusés. Et c’est extrêmement grave parce que la crise couvre toute la planète, ajoute-t-elle. C’est partout en Asie, en Afrique, en Europe, en Amérique… partout, partout, partout! »

L’ombre de quelques cardinaux

En 2002, devant quelques centaines de jeunes réunis à Toronto au moment des Journées mondiales de la jeunesse, un certain archevêque australien y allait d’une catéchèse, une leçon de morale bien sentie. Il y aurait tout aussi terrible que les prêtres pédophiles, selon lui : l’avortement!

Cet archevêque devenu depuis cardinal est aujourd’hui devant les tribunaux australiens, dans deux causes distinctes, pour des cas d’agressions sur des mineurs. Que fera le pape François s’il fallait que le cardinal George Pell, son allié et l'un des plus haut placés de la hiérarchie catholique, soit reconnu coupable d’agressions?

Le cardinal arrive en tenue, le teint rouge et les yeux inquiets. Il est entouré de policier et un photographe est visible au second plan.Le cardinal George Pell, lors de son arrivée en cour, à Melbourne. Photo : Associated Press / Asanka Brendon Ratnayake

Sans doute, le pape n’aurait-il d’autre choix que de lui infliger la même peine qu’au cardinal américain Theodore McCarrick, qui a perdu son titre de cardinal l’été dernier et qui a été réduit à l’état laïque il y a quelques jours.

Réduit ou rendu à l’état laïque, c’est l’expression consacrée. C’est révélateur. Être réduit ou rendu à l’état laïque, c’est perdre des privilèges. C’est redevenir ordinaire et sans autorité sur les autres. Mine de rien, cette vision des rapports entre l’Église et les autres est au cœur du problème. C’est ce que François appelle le cléricalisme, une plaie, à l’en croire.

C’est cette attitude qui expliquerait pourquoi des évêques et des cardinaux ayant eu connaissance d’agressions n’ont pas cru bon de se porter au secours des victimes. Comme si l’Église et son clergé disposaient d’un statut particulier.

La pire sentence

D’ailleurs, dans l’Église catholique romaine, on dit qu’être réduit ou rendu à l’état laïque est la pire de toutes les sentences prévues au droit canon. Pire que l’excommunication. Vraiment?

Où est aujourd’hui l’ex-cardinal Theodore McCarrick? Dans un monastère où, on imagine, il doit méditer sur ce que lui réservent les dernières années de sa vie. Indépendant de fortune, dit-on, il ne croupit nullement dans une prison sombre et humide, menacé par ses codétenus.

Pas plus d’ailleurs que ce ne fut le cas du cardinal Bernard Francis Law, ancien archevêque de Boston.

Le cardinal de Boston, Bernard Law, témoigne en août 2002 devant un tribunal du Massachusetts.Le cardinal Bernard Law, mort en 2017, était l'archevêque de Boston au moment de l'éclatement du scandale mis à jour par des journalistes du Boston Globe en 2002. Photo : The Associated Press / George Martell

Au petit matin du 6 janvier 2002, le cardinal lisait dans les pages du Boston Globe les résultats d’une minutieuse enquête journalistique qui décrivait dans le menu détail comment, dans son diocèse, près d’une centaine de prêtres avaient systématiquement agressé en toute impunité des garçons que personne ne voulait entendre. Et surtout pas le cardinal.

Ce jour-là, le cardinal Law a compris que son diocèse faisait face à une faillite morale et très potentiellement financière.

Au même moment, à Rome, le pape Jean-Paul II comprenait que ce qui allait se produire était de l’ordre d’un tsunami, un tremblement de ciel. Mais quelle a été la sanction papale? Jean-Paul II a offert au cardinal honni un pont d’or : son transfert vers la cité du Vatican.

À la clé, un titre honorifique d’une des plus prestigieuses basiliques romaines. En 2005, le cardinal Law a même été autorisé à prendre part au conclave qui allait élire Benoît XVI. Un privilège pourtant réservé aux plus estimés de l’Église, les cardinaux.

Dans la basilique Saint-Pierre, il y a quelques années, j’ai vu le cardinal Law. Il se déplaçait librement. Participait à une cérémonie officielle. Échangeait avec ses collègues cardinaux. Si sa conscience était sa prison, l’air qu’il a respiré jusqu’à la fin de sa vie était bien l’air d’un homme libre.

Si l’odieux revient à Jean-Paul II d’avoir permis à ce cardinal d’être transféré à Rome, que doit-on penser de Benoît XVI et de François qui lui ont permis d’y rester jusqu’à son dernier souffle en 2017?

Le pape François parle à la foule. Le pape François, le 17 février 2019 Photo : La Presse canadienne / AP Photo/Gregorio Borgia

Les prières et la méditation sont-elles des punitions à la hauteur des drames qu’ont vécus des centaines d’enfants de Boston dont le cardinal Law avait en quelque sorte la garde?

Il est intéressant de relire aujourd’hui les réactions du clergé de l’époque.

« La démission [du cardinal Law] est un pas dans la bonne direction », avait dit l’un d’eux, Mgr William Skylstad. « Pour restaurer la confiance et la foi dans l’Église, nous devons être tenus imputables ».

Ce sont des réactions qu’on entend encore aujourd’hui, 17 ans après la bombe du Boston Globe et la fuite du cardinal Law vers les terres accueillantes du Vatican.

Des victimes qui n'ont pas d'attente

Dans les jours qui viennent, sur la place Saint-Pierre, il y aura beaucoup de monde. Des touristes comme toujours, mais aussi des centaines de journalistes et plusieurs grandes organisations de victimes de prêtres pédophiles.

Dublin, Chicago, Lyon et chez nous, j’ai demandé à plusieurs victimes ce qu’elles attendaient du sommet de François. L’enthousiasme n’est certainement pas au rendez-vous!

Par exemple, Frank Tremblay, qui a mené et remporté un recours collectif historique contre les rédemptoristes, ne croit pas une seconde que l’Église de François soit prête à changer.

« Prenez les victimes qui ont parlé publiquement et demandez-leur comment ça s’est passé. Vous allez entendre des histoires d’horreur », confie-t-il.

Même son de cloche chez Marie Collins, une victime irlandaise bien connue dans toute l’Église catholique. En 2013, elle a été recrutée par le pape François pour la commission qu’il mettait sur pied pour lutter contre le fléau des prêtres pédophiles.

Avec fracas, en 2017, elle a claqué la porte de la commission. « Je suis fatiguée de voir qu’il n’y a jamais d’action, m’a-t-elle dit il y a quelques jours. J’ai perdu confiance ». Elle ne se rendra même pas au Vatican pour l’événement. « Ils vont renseigner les évêques sur la situation, les évêques reviendront à la maison et rien ne va bouger. »

« Est-ce que l’Église est prête à régler? se demande Frank Tremblay. Ça veut dire quoi régler? On va s’asseoir, on va jaser et on va prier? »

Même le pape François reconnaît que transformer la culture profonde de l’institution catholique est un défi énorme.

« Quand on voit qu’une ancienne religieuse qui travaillait au Vatican a été abusée par un membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi chargée d’instruire ces cas, ça veut dire que l’ensemble de la pourriture se retrouve à tous les paliers, souligne Marie-Andrée Roy de l'UQAM. Transformer ça, c’est une tâche incommensurable. »

Quels résultats?

C’est Mgr Lionnel Gendron qui représente les évêques du Canada au sommet convoqué par François. À la veille de son départ pour Rome, je lui ai demandé ce qu’il attendait de ce sommet historique. « Le pape souhaite que nous prenions tous conscience qu’il y a un problème urgent à régler et qu’il faut l’éradiquer! »

Mgr Charles Sciclun, responsable de l'organisation du sommet, rappelle quant à lui que « nous n’allons pas régler tous les problèmes en trois jours. »

Après toutes ces décennies de scandales, on aurait cru que l’Église avait eu amplement le temps et qu'elle était parfaitement consciente du drame vécu par ces milliers de victimes. On ne réglera pas tous les problèmes en trois jours, mais quelques décennies auraient dû suffire. C’est bien pour ça que l’Église traverse cette terrible crise.

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