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Québec exclut « à ce stade-ci » une commission d'enquête sur les prêtres pédophiles

Certains réclament une commission d'enquête sur les prêtres pédophiles.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

La ministre québécoise de la Justice, Sonia LeBel, n'a pas l'intention de tenir une commission d'enquête sur les agressions commises par des prêtres pédophiles, comme le réclament des victimes dont Radio-Canada a recueilli le témoignage. Il ne s'agit pas, selon elle, d'un outil qui serait adéquat dans les circonstances actuelles.

Un texte de Catherine Kovacs et Stéphane Bordeleau

« Je pense qu’à ce stade-ci, l’outil de la commission d’enquête n’est peut-être pas l’avenue la plus appropriée dans ce dossier-là », a déclaré d’entrée de jeu la ministre de la Justice aux journalistes qui la questionnaient sur la requête formulée par des victimes de prêtres pédophiles.

Une commission d’enquête sert à faire la lumière sur le sujet et à exposer une situation et à découvrir ce qu’on en ignore.

Sonia LeBel, ministre de la Justice du Québec

« Je pense que dans cette situation, bien qu’elle soit extrêmement douloureuse, elle n’est pas inconnue et je pense qu’on connaît la situation présentement », a expliqué Mme LeBel. « Moi, a-t-elle poursuivi, je travaille sur d’autres avenues, comme les délais de prescription et l’accompagnement des victimes d’agression sexuelle. »

Pour la ministre, les récentes mesures proposées par Québec dans la foulée de l’affaire Gilbert Rozon bénéficieront aussi aux victimes des prêtres pédophiles.

La ministre a ajouté qu’elle travaille actuellement à revoir les délais de prescription dans les cas de poursuite au civil pour agression sexuelle.

« Tout est sur la table. Présentement, c’est 30 ans à partir de la connaissance des effets néfastes sur notre vie, mais cela pourrait changer », a laissé entendre Sonia LeBel, qui a tenu à préciser qu’en matière criminelle, il n’y a aucune prescription actuellement pour les agressions sexuelles.

« En matière criminelle, il n’y a pas de prescription, donc on peut poursuivre après 40, 50, 70 ans… »

Du côté du Parti québécois, on a plutôt accueilli la demande de recours collectif de manière positive. « Je dirais que c'est assez préoccupant, je voudrais que la ministre de la Justice puisse intervenir là-dessus », a lancé Pascal Bérubé, le chef par intérim du parti.

« Et comme dans tous ces cas, toutes ces demandes de commissions parlementaires ou de mandat d'initiative, on sera évidemment ouverts », a-t-il ajouté.

De douloureux récits

Or, un groupe de victimes d'agressions sexuelles de la part de prêtres pédophiles croit que le temps est venu au Québec de faire la lumière sur ce douloureux chapitre de notre histoire.

C'est notamment le cas de France Bédard qui affirme s'être fait violer par un prêtre en 1965 lorsqu’elle avait 17 ans. Cela s'est passé l'été, alors qu'elle travaillait dans un presbytère dans la région de Québec.

France Bédard

France Bédard

Photo : Radio-Canada

« Je devais éteindre les lumières le soir; j'ai voulu éteindre celle dans la chambre du vicaire; il m'a agrippé le bras, m'a forcée sur son lit, raconte-t-elle. Je lui disais "non, non, je suis mineure". Il m'a dit "c'est à soir que tu vas connaître c'est quoi un homme". »

Peu de temps après, elle tombe enceinte et donne son enfant en adoption. C'est la honte.

Je ne voulais pas que ça se sache, je me sentais coupable. Je voulais sauver le prêtre, je l'ai fait pécher. Il fallait que lui continue sa vie et que moi, je m'arrange. C'est comme ça les victimes, on a honte et on a peur.

France Bédard

Plusieurs années plus tard, elle se rend à Québec pour rencontrer le cardinal Marc Ouellette. « Il a refusé de me voir. Je me suis sentie hautement trahie », précise-t-elle.

France Bédard a poursuivi son agresseur au criminel, mais il est mort 12 jours avant le procès.

En 2008, elle a fondé une association pour venir en aide aux victimes de prêtres et a été à l'écoute de gens blessés jusqu’en 2017. « J'avais trois fois plus d'hommes que de femmes, j'en ai entendu des centaines », raconte Mme Bédard.

Des recours collectifs

L'avocat Alain Arsenault défend des victimes de prêtres. Il souligne qu'encore aujourd'hui, des hommes de 75 ans et plus se présentent à son bureau.

Alain Arsenault dans son bureau.

L'avocat Alain Arsenault défend des victimes de prêtres.

Photo : Radio-Canada

Ils me disent : vous êtes la première personne à qui j'en parle. Ma femme n'est pas au courant.

Alain Arsenault, avocat

Des hommes qui ont gardé le secret. Ils se sont fait agresser par des prêtres alors qu'ils étaient enfants. Ça se passait bien souvent dans des institutions dirigées par des ecclésiastiques.

En 2013, Alain Arsenault a gagné le recours collectif contre les frères de Sainte-Croix; une entente à l'amiable de plus de 15 millions de dollars pour 206 victimes.

Ce n'est pas la seule congrégation fautive, affirme-t-il. Il y a eu des recours également contre les Clercs de Saint-Viateur.

Les frères Oblats sont sur la liste et, tout récemment, un recours collectif a été déposé contre les frères du Sacré-Cœur à Granby.

Délai de prescription à revoir

« J'espère que les gens ne sont pas naïfs. Encore aujourd'hui, il y a des religieux qui abusent d'enfants, estime Alain Arsenault. Présentement, j'ai 536 victimes et ça implique 100 prêtres. Avec la firme Kugler Kandestin, on a 800 victimes en tout et ce n'est que la pointe de l'iceberg. »

Pour une personne qui dénonce, neuf se taisent.

Alain Arsenault, avocat

Me Arsenault plaide pour une commission d'enquête, même si ce sera douloureux. « Les gens vont être capables de s'exprimer et on va voir l'ampleur du phénomène », selon l’avocat.

Alain Arsenault juge qu’il faut aussi s'attaquer au délai de prescription au civil selon lequel les victimes peuvent poursuivre leur agresseur au Québec. Présentement, ce délai est de 30 ans.

Souvent, les victimes attendent 40, 50 et même 60 ans pour dénoncer la personne qui les a agressées. Il est alors trop tard pour entamer une poursuite civile. Le gouvernement caquiste a promis d'étudier cette situation. La ministre de la Justice Sonia Lebel se penche d'ailleurs actuellement sur cette question.

« Ce sont des prédateurs »

Sébastien Richard est une victime des frères de Sainte-Croix. C'est lui qui a été le porte-parole du recours collectif, déposé le 23 mars 2009. Il s'est fait agresser par le même prêtre à trois reprises alors qu'il n'avait que 14 ans. Il étudiait au Collège Notre-Dame à Montréal.

Sébastien Richard.

Sébastien Richard est l'une victime des frères de Sainte-Croix.

Photo : Radio-Canada

« J'étais en retard dans mes études, le frère Claude Hurtubise s'est offert pour me donner des cours dans sa chambre », raconte-t-il.

« C'était d'abord des attouchements. La deuxième fois, il a mis ses mains dans mon pantalon pour atteindre mon pénis. La troisième fois, il avait éjaculé dans son pantalon alors que mes mains s'y trouvaient. »

Tout cet épisode est relaté dans le livre qu'il a écrit en 2015 : Religieux et pédophiles.

« Ce sont des prédateurs, précise-t-il. Ces gens-là réussissent à voir ceux qui sont en mal d'affection. » Le prêtre ne s'est jamais excusé pour ses gestes et a tout nié en cour. Par la suite, il a été envoyé un certain moment au Rwanda.

Sébastien Richard demande lui aussi la tenue d'une commission d'enquête.

Si on veut avoir un portrait complet de la situation, on ne peut passer à côté d'une commission d'enquête. On y est, on est rendu là. Ça fait longtemps qu'on est rendu là

Sébastien Richard

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