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Quand « superinfirmières » et diagnostics médicaux vont de pair à l'extérieur du Québec

Une infirmière tenant un stéthoscope

Les infirmières praticiennes peuvent déjà établir des diagnostics de façon autonome dans les autres provinces du pays.

Photo : iStock / FabioBalbi

Hugo Prévost

Voir une infirmière praticienne, ou une « superinfirmière », poser un diagnostic médical n'est pas chose nouvelle, du moins dans le reste du pays. Dans l'ensemble des provinces, ces infirmières spécialisées épaulent déjà les médecins, quand elles ne gèrent pas des cliniques de façon autonome. Même au Québec, ces infirmières posent déjà des diagnostics de façon officieuse, mentionnent des experts.

« Le droit de diagnostic est un drôle de fantôme », lance tout de go Damien Contandriopoulos, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal et à la School of Nursing de l'Université de Victoria.

Selon ce spécialiste, ces infirmières spécialisées ont toujours disposé d'un droit de diagnostiquer certaines maladies et autres problèmes de santé. Les variations tournent plutôt autour du modèle de déploiement de ces praticiennes.

Dans la foulée des démarches de la ministre caquiste de la Santé, Danielle McCann, pour confier davantage de tâches médicales aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS) afin de soulager la première ligne des services de santé et désengorger les urgences des cliniques et des hôpitaux, un tour d'horizon d'un océan à l'autre révèle une forte disparité entre les provinces dans ce domaine.

En Ontario, là où l'on compte près de 3000 de ces IPS, l'intégration de ces dernières au réseau de la santé découle d'abord de la nécessité d'offrir des soins de santé en milieu éloigné, là où les médecins ne pouvaient ou ne voulaient pas se rendre.

En 1998, le gouvernement ontarien a créé la « catégorie supérieure » d'infirmières, qui regroupe les trois types de soins pouvant être offerts par ces infirmières praticiennes, soit les soins primaires, les soins de pédiatrie et les soins offerts aux adultes.

Si pour ces trois types de soins, ces superinfimières peuvent établir des diagnostics, prescrire des médicaments et ordonner des examens médicaux, par exemple, les exigences divergent en ce qui concerne la formation obligatoire. À la suite d'un baccalauréat de quatre ans en sciences infirmières, les aspirantes « superinfirmières » doivent cumuler au moins deux années d'expérience dans le milieu avant de suivre soit un an de formation supplémentaire (pour les soins primaires), soit deux années de maîtrise (pour les soins aux adultes et la pédiatrie).

En vertu du régime ontarien, les infirmières praticiennes peuvent gérer des cliniques médicales de façon autonome; on compte ainsi 25 de ces établissements dans cette province. La plupart de ces infirmières collaborent toutefois avec des médecins dans d'autres cliniques, des hôpitaux ou des centres communautaires, par exemple.

Le salaire moyen de ces infirmières varie de 103 000 $ à 135 000 $, selon des recommandations de 2013.

« Obstruction systématique »

Si l'Ontario a fait office de pionnier en matière d'encadrement et de formation des infirmières praticiennes, le Québec et la Colombie-Britannique, les deux dernières provinces à normaliser la pratique, ont emprunté des voies tout à fait différentes, mentionne M. Contandriopoulos.

« En Colombie-Britannique, on leur confie les clientèles dont personne ne veut, ceux que j'appelle les "multipoqués" : les gens souffrant de problèmes de santé mentale, de problèmes de toxicomanie. Au Québec, c'est diamétralement opposé, on leur donne des cas relativement simples. »

Dans les deux cas, l'autre extrémité du spectre médical ne serait pas desservie par les infirmières praticiennes, souligne-t-il.

Pour ce qui est du Québec, le professeur en sciences infirmières soutient que malgré le cadre réglementaire qui interdit aux « superinfirmières » de poser des diagnostics, celles-ci le font tout de même.

Une déclaration corroborée plus tôt, lundi, par la présidente de l'Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ), Chritine Laliberté. « On le fait déjà [poser des diagnostics], c’est juste qu’on ne peut pas le dire », a-t-elle mentionné.

Selon M. Contandriopoulos, l'imbroglio québécois concernant les infirmières spécialisées s'explique par une « obstruction systématique de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et du Collège des médecins », et ce, autant au niveau législatif que réglementaire.

C'est un jeu politique. Québec est probablement en négociations avec le Collège [des médecins] et trouvait que le Collège se traînait les pieds.

Damien Contandriopoulos, professeur en sciences infirmières

Sur les ondes de RDI, lundi, le président du Collège des médecins, Mauril Gaudreault, a assuré que l'opposition de son organisation aux diagnostics posés par des « superinfirmières » portait sur la protection du public, et non pas pour protéger les médecins ou des intérêts corporatistes.

Former... mais avec quel argent?

Si, pour l'instant, la ministre québécoise de la Santé évoque des tâches plus importantes pour 500 « superinfirmières », il est envisageable que Québec appelle à former davantage de ces infirmières praticiennes.

Il y a deux ans, le gouvernement libéral parlait d'un total de 2000 de ces infirmières oeuvrant dans le réseau de la santé d'ici 2024.

À l'époque, l'Ordre des infirmières du Québec estimait que, sans un sérieux coup de barre, la promesse était irréalisable puisqu'il faudrait multiplier par cinq le nombre de diplômées.

Pour Damien Contandriopoulos, une augmentation du nombre d'infirmières praticiennes implique d'importantes réorganisations et de gros montants.

« Pour former ces infirmières, on doit leur trouver des locaux universitaires, mais aussi embaucher des professeurs, et le ministère de l'Éducation n'a jamais vraiment délié les cordons de la bourse » en ce sens, a noté le spécialiste.

Une fois formées, ces infirmières devront aussi être embauchées pour travailler dans des cliniques, des hôpitaux ou des centres intégrés universitaires de santé et services sociaux, ce qui suppose là encore des injections monétaires, alors que le milieu de la santé peine déjà à restreindre la croissance de ses dépenses.

« Je crois qu'il y aura de plus en plus d'IPS à l'avenir », a pourtant assuré M. Contandriopoulos. Reste à trouver l'argent, a-t-il conclu.

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