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Tueurs en série : autopsie d’une fascination

Le tueur en série Ted Bundy lève la main droite en fixant la caméra.
La série documentaire « Conversations with a Killer : Ted Bundy Tapes » sur Netflix retrace l'histoire du meurtrier américain Ted Bundy qui a été reconnu coupable des homicides de 30 jeunes femmes entre 1974 et 1978. Photo: Associated Press
Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

Le tueur en série Ted Bundy est mort il y a 30 ans, mais sa voix continue de résonner plus fort que celle de ses victimes. La série documentaire Ted Bundy : autoportrait d'un tueur cumule des milliers de visionnements depuis son arrivée sur Netflix, le mois dernier, un autre exemple frappant de la fascination populaire envers les meurtriers. S'agit-il d'une curiosité normale ou malsaine?

Les réactions à la suite du visionnement de la série pleuvent sur les réseaux sociaux.

Pour John Allore, le thème qui y est abordé revêt un caractère très intime. Sa sœur, Theresa Allore, a été tuée dans les Cantons-de-l’Est alors qu’elle avait 19 ans. Son meurtre n’a toujours pas été résolu.

En 2017, John a créé le balado Who Killed Theresa?, qui traite des meurtres non résolus de jeunes femmes au Québec.

Les gens sont vraiment obsédés par ce genre de contenu. Je m’y intéresse pour des raisons très personnelles et je ne comprends pas ce qui attire autant les autres vers ces productions. J’imagine que l’inconnu et la mort fascinent.

John Allore

Le côté sombre qui sommeille en nous

Selon Hubert Van Gijseghem, psychologue et expert psycholégal, cette fascination pour les affaires criminelles existe depuis très longtemps. Les meurtriers sont perçus comme « l’incarnation du côté sombre de l’être humain qui sommeille chez chacun ».

La plupart des gens restent dans les rangs, ils observent les règles sociales. Ils ont toutefois un engouement pour ceux qui testent les limites et qui vont même au-delà de celles-ci… Ils sont fascinés devant autant de panache.

Hubert Van Gijseghem

M. Van Gijseghem explique d’ailleurs que le charisme noté chez plusieurs criminels est l’une des caractéristiques directes de leur trouble de la personnalité psychopathique.

Pour Stéphane Berthomet, spécialiste en affaires policières et animateur du balado Disparue(s), l’intérêt populaire envers ce sujet s’articule différemment aujourd’hui, puisque les moyens de diffusion se sont diversifiés. Autrefois, le phénomène des faits divers trouvait un écho dans les publications papier, comme le magazine Allô Police.

La télévision et le web ont permis à ces contenus de s’inscrire dans les habitudes du public. Ça renforce le désir d’explorer ces aspects de la nature humaine. C’est à la fois de la répulsion et de l’attraction.

Stéphane Berthomet

Quelle place pour les victimes?

Le documentaire sur Ted Bundy explore les motifs et le mode d'exécution du criminel à l’aide d’enregistrements audio dans lesquels il décrit lui-même les événements. La production ne s’attarde que très brièvement à ses 30 victimes confirmées.

C’est l’une des principales critiques formulées à l’endroit de ce type de contenu, qui place le meurtrier au centre de l’histoire pour la raconter.

C’est un grand débat. Quelle importance doit-on accorder aux criminels? Que ce soit des terroristes ou des tueurs en série, ces personnes cherchent de la publicité ou de l’attention. Ces productions alimentent ce désir.

Stéphane Berthomet

Stéphane Berthomet observe toutefois un changement de paradigme : les victimes deviennent de plus en plus les narratrices de ces histoires.

Il note que les séries documentaires Où es-tu? et The Keepers sont des exemples de productions qui tentent d’expliquer le mystère en portant une attention particulière aux répercussions des tragédies sur les victimes.

John Allore soutient également que plusieurs balados ont corrigé leur démarche en ce sens au lieu de donner la parole aux meurtriers.

À la découverte de la vérité

Mais au-delà de simplement satisfaire la curiosité, les documentaires sur les meurtriers et les crimes non résolus pourraient-ils permettre de répondre à certaines questions, voire de résoudre certaines histoires?

Ne s’invente pas enquêteur qui le veut, mais quiconque décide d’élucider un homicide non résolu peut chercher rigoureusement et découvrir de l’information manquante. C’est ce que croit John Allore. Ces démarches permettent même d’inciter la police à jeter un regard nouveau sur des homicides.

Ses recherches sur l’homicide dont a été victime sa sœur, Theresa Allore, ont changé grâce aux ressources en ligne. Les archives des journaux et des bibliothèques numériques lui ont permis d’étoffer son enquête.

Nous sommes plusieurs à chercher des réponses. Des familles en attendent toujours. On s’écrit en ligne et on partage de l’information sur nos enquêtes et sur l’expérience que l’on a eue avec les services policiers.

John Allore

Selon Stéphane Berthomet, les familles ne se sentaient pas autorisées à entreprendre leurs propres démarches il y a 20 ou 30 ans. Elles n’avaient pas les ressources pour aller chercher de l’information, entrer en contact avec d’autres personnes et lier les faits entre eux.

Stéphane Berthomet et Patricia Rochette regardent un dossier ouvert à l'extérieur. Dans le balado Disparue(s), l'ancien policier Stéphane Berthomet et Patricia Rochette tentent d'élucider la disparition de Marie-Paule Rochette, survenue en 1952. Photo : Radio-Canada / Cédric Chabuel

Aujourd’hui, c’est possible, non seulement grâce aux avancées technologiques, mais aussi parce que la société s’est mise à contester des éléments autrefois indiscutables, comme le travail de la police.

Stéphane Berthomet

John Allore a néanmoins dû apprendre à filtrer les informations reçues de la part de son auditoire pour éviter de gaspiller son énergie dans la recherche de fausses pistes.

« C’est un couteau à deux tranchants. Ça peut devenir obsessionnel. Tout de même, Internet a donné du pouvoir aux familles et les a motivées à continuer de déployer leurs efforts pour résoudre les crimes. » - John Allore

Société