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Gilets jaunes : les leçons d’un grand débat, empreint de scepticisme

Plusieurs personnes sont assises sur des chaises rassemblées en demi-cercle autour d'un homme debout parlant dans un micro.
Des Français se sont réunis dans une salle de Libourne pour participer au grand débat national. Photo: Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Yanik Dumont Baron

Depuis un mois, des centaines de milliers de Français prennent part au grand débat national lancé par leur président en réponse à la colère des gilets jaunes. Dans les gares, les salles communautaires et les bars du pays, ces discussions permettent aux Français de se vider le coeur. Illustration dans le sud-ouest du pays.

C’est dans un édifice à l’apparence bien anodine que sont convoqués les habitants de Libourne un soir de semaine. Des murs blancs, un toit gris ondulé. Un seul étage. À l’intérieur, les murs sont beiges, dégarnis. Dans l’entrée, un homme accueille les participants au troisième débat organisé par Libourne, une ville-dortoir un peu à l’est de Bordeaux.

Ce soir, il est question de transition écologique. Une expression qui désigne la volonté d’utiliser moins de combustibles fossiles dans la production d’énergie et de biens.

Lentement, les gens entrent et vont s’asseoir. La plupart semblent avoir plus de 45 ans. Des travailleurs, mais aussi des retraités. Peu de jeunes, regrettera plus tard une participante.

Une vingtaine sont venus avec leur fameux gilet jaune fluo. Des habitués de la mobilisation, tous assis dans la même section de cette immense salle communautaire.

Le dessin d'une jeune femme portant un gilet jaune et brandissant un drapeau français est accroché sur le gilet jaune d'une personnes participant au débat.Certaines personnes portaient le fameux gilet jaune. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Au centre de cette vaste pièce, des dizaines de chaises forment un cercle. Le centre est vaste et vide. C’est là que le modérateur se tiendra. Un modérateur au rôle bien limité : il passera surtout la parole entre les participants.

L’un des organisateurs de la soirée est très prudent : pas question qu’un modérateur relance les citoyens ou tente de les amener à préciser leur opinion.

« Ils s'expriment, c'est pris en note et c'est remonté » vers le gouvernement, explique Christophe Lacome. « Rien n’est retouché, assure-t-il. Il n’y a pas de censure. »

Un enregistrement intégral des échanges sera disponible sur le site Internet. Une synthèse sera transmise au gouvernement français.

Le reportage de Yanik Dumont Baron est diffusé le 17 février à Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE.

Une femme parlant dans un micro est debout et entourée de personnes assises toutes portant un gilet jaune.Les manifestants au gilet jaune se sont regroupés pour participer aux discussions. Un geste de solidarité qui donne également l'impression que la discussion est surtout une affaire de clans. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Discussions éparses, débats feutrés

« C'est à vous maintenant la parole, lance le modérateur, d’une voix grave. Qui demande en premier la parole? »

Un homme lève la main, on lui tend un micro et, ainsi, les débats sont lancés.

Certains participants sont arrivés bien préparés, lisant des notes, égrenant les statistiques. Beaucoup parlent du besoin de changer les habitudes, de réduire les émissions de CO2.

Les suggestions vont dans toutes les directions : aider à réduire les vols de vélos pour encourager leur utilisation, créer un réseau de chemins de fer pour transporter les poids lourds qui traversent la France ou surveiller les vendeurs de produits « verts » pour éliminer les arnaques.

Dans cette soirée, il n’y a pas vraiment de choc des idées. Difficile, en fait, de parler d’un débat. C’est plutôt une discussion dans laquelle chacun donne poliment son avis, sans devoir le défendre.

Un homme portant des lunettes semble s'adresser à une femme qui fait dos à la caméra lors d'un débat citoyen.La dame au premier plan s'est attiré la colère de certains participants en dénonçant le mouvement des gilets jaunes et le qualifiant de «néfaste» pour le peuple français. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La seule véritable réplique est venue d’un jeune adulte, irrité par les propos de deux climatosceptiques.

L’un d’eux avait évoqué les feux allumés par les hommes préhistoriques comme preuve que le CO2 n’affectait pas négativement le climat.

« Sans déconner, a lancé le jeune homme. Vous comparez notre production de pollution à eux [les habitants des grottes de Lascaux]? Mais c'est une catastrophe! »

Une intervention brève, mais applaudie.

Taxer les carburants? Pas vraiment

Une certaine méfiance envers les élus ressort souvent dans les discussions. On juge les politiciens dépensiers et peu transparents lorsqu'ils appliquent de nouvelles taxes au nom de l'environnement.

Je pense qu'il y a un détournement de fonds de la part de l'État.

Un participant au grand débat national à Libourne

La possibilité d’imposer des taxes sur les carburants pour inciter les gens à délaisser les véhicules polluants est peu abordée, même si ce genre de taxe est à l’origine de la mobilisation des gilets jaunes.

En fait, l’idée de taxer davantage pour s’attaquer à l’urgence climatique ne semble pas très populaire.

« Pollueur payeur », lance une dame, avant de préciser qu’elle pense aux grands groupes pétroliers.

Un homme demande à « réduire la contribution du contribuable à la transition écologique au minimum et limiter les réformes qui ont souvent pour effet de rendre la vie des gens encore plus dure qu'elle ne l'était auparavant. »

Clairement, les inquiétudes concernant le pouvoir d’achat sont en tête des préoccupations.

Le devoir de réagir

Après deux heures de discussions, aucune position claire ne ressort, aucun avis ne semble faire l’unanimité. Difficile pour l’observateur, donc, d’en tirer des conclusions.

Il y a un lourd travail de synthèse à effectuer. Puis un travail d’analyse. Le président Emmanuel Macron a promis des gestes concrets d’ici la mi-avril.

Gros plan sur les mains d'une dame qui retranscrit sur une feuille de papier blanc ce qui est dit lors du débat.Les responsables de la ville de Libourne notent la substance des revendications et commentaires. Une synthèse des discussions sera envoyée au gouvernement français. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les élus ont une obligation de résultat. D’abord, ces vastes consultations publiques ont pour but de désamorcer la colère des gilets jaunes. Écouter sans réagir ou réagir trop faiblement pourrait bien alimenter cette colère.

Et puis un lourd scepticisme enveloppe toutes ces discussions. Rien de pire qu’un grand débat sans mesures précises et concrètes pour alimenter le cynisme.

À Libourne, un participant doutait déjà de la volonté des élus de s'attaquer véritablement aux problèmes environnementaux. Il avait lancé cette phrase comme une évidence : « Il y a une telle porosité entre le monde politique et le monde économique. »

Yanik Dumont Baron est correspondant pour Radio-Canada en Europe

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