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La polarisation du Québec est « un risque pour la démocratie », juge l'ex-ministre Jean-Marc Fournier

Jean-Marc Fournier debout à l'Assemblée nationale au côté de Philippe Couillard

En marge désormais de la vie politique, l'ancien ministre Jean-Marc Fournier déplore « un courant de polarisation » au Québec.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Romain Schué

« On risque d'aller vers une société de plus en plus divisée », confie l'ancien ministre libéral, Jean-Marc Fournier. L'ex-bras droit de Jean Charest et de Philippe Couillard, désormais en retrait de la vie politique, craint une polarisation de plus en plus marquée au Québec, mais aussi dans l'ensemble du pays. Celle-ci aurait notamment pris racine au cours de la dernière campagne électorale provinciale, analyse-t-il.

Attablé dans un café du centre-ville montréalais, la barbe grisonnante après un repos pour se « désintoxiquer » de la politique, Jean-Marc Fournier ne tente pas de cacher l’impossible. La dernière campagne électorale, qu’il a passée dans l’autobus de Philippe Couillard à titre de conseiller principal du premier ministre sortant? « C’était assez négatif », concède l'ancien leader parlementaire.

Durant près de deux heures, l’ex-député libéral, qui avait décidé, début 2018, de ne pas solliciter un nouveau mandat à l’aube de son 60e anniversaire, livre sa version de l’échec de son parti. Un exercice qu’il s’apprête à réitérer le lendemain, devant des étudiants, à l’invitation de l’Université Concordia et qui l’a poussé à observer le bilan comptable, circonscription par circonscription.

Le résultat, assure celui qui souhaite désormais se tourner vers la présentation de conférences, est encore plus rude qu’il ne l’avait imaginé. « Dans 33 comtés [sur 125], on est arrivé en dernière position », contre 56 fois pour le Parti québécois (PQ) et 31 pour Québec solidaire (QS), révèle-t-il. « On réalise que QS ne doit pas vraiment être décrit comme le 4e parti. Il y a une nuance à apporter », détaille celui qui est arrivé dans le monde politique en 1990.

Comment explique-t-il ce désamour pour ces deux partis historiques? Sans « nier la volonté de changement », Jean-Marc Fournier insiste sur « les positions plus campées » des adversaires libéraux et péquistes, qui ont « polarisé » ce scrutin. QS, dit-il, s’est concentré sur l’environnement et le social, alors que la CAQ a misé sur l’immigration et « l’anxiété culturelle », ce « qui répondait à une crainte de la société ».

Jean-Marc Fournier

Jean-Marc Fournier est installé dans l'autocar de Philippe Couillard pour toute la campagne électorale.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Homme fort du Parti libéral durant trois décennies, l’avocat de formation reconnaît avoir « senti une déconnexion » avec la population durant la campagne.

« Nous, on était au centre. Les gens ne voyaient pas la cause que l’on portait, avance-t-il. On a été les champions de l’économie, mais les gens se sont peut-être dit qu’on était bons, mais que c’était notre rôle. »

Les gens ont perçu un Parti libéral sans cause et un Parti québécois sans identité, avec cette pause référendaire. Pourtant, Jean-François Lisée a fait une bonne campagne.

Jean-Marc Fournier, ex-député et ex-ministre libéral

Une « lecture traditionnelle » de l’électorat

Un problème de programme? S’il avoue que le PLQ aurait davantage dû mettre de l’avant ses positions environnementales – « une opportunité manquée » – dans la foulée de la protection de l’île d’Anticosti, il pensait pouvoir « faire pas mal rêver [les électeurs] en proposant le transport en commun gratuit pour les étudiants et les personnes âgées ».

« On a eu une lecture traditionnelle, en se disant que si l’on mettait trop en avant l’environnement, on perdrait [des appuis] sur l’économie. Ce n’était pas vrai, surtout chez les jeunes, avoue-t-il. Peut-être qu’il aurait fallu d’autres éléments aussi tranchés, plus visibles. »

Jurant que son parti avait gardé tout au long de la campagne son « plan de match », Jean-Marc Fournier souligne que les échanges sur l’immigration ont été source de longues discussions au sein de l’équipe libérale. « On a eu des avis que si on allait sur la pénurie de main-d’oeuvre, ça donnerait des votes à Legault », ajoute-t-il, précisant que Philippe Couillard « refusait d’exacerber la crainte des Québécois en amenant de l’huile sur le feu ».

Philippe Couillard a par exemple évité de s’engager sur une augmentation du nombre de nouveaux arrivants, bien que celle-ci était réclamée par le monde économique, se portant ainsi en contradiction avec des positions passées de son gouvernement. « Il fallait avant tout répondre à la crainte en parlant des mesures d’intégration », explique Jean-Marc Fournier.

Ce qui n'a pas cependant privé le chef libéral d'accuser rapidement François Legault d'être « à côté de la plaque » ou encore de vouloir « briser des familles ». Rétorquant craindre que « que nos petits-enfants ne parlent plus français », son adversaire avait déploré une « campagne de peur ».

Le panier d’épicerie était « une erreur »

L’« erreur » de cette campagne, que reconnaît volontiers Jean-Marc Fournier, fut la sortie médiatique de Philippe Couillard, lorsque ce dernier a évoqué la possibilité de faire un panier d’épicerie avec 75 $. Alors que François Legault connaissait au même moment des difficultés pour expliquer son programme en immigration, « on s’est tiré une balle dans le pied ». « Dans cette entrevue radio plutôt sympathique, Philippe [Couillard] n’a peut-être pas parlé comme un politicien en campagne et n’a pas mesuré les mots. Ça a certainement été un tournant de la campagne », avance-t-il, tout en défendant les intentions du premier ministre.

Des positions de plus en plus tranchées

Citant l’exemple du Brexit au Royaume-Uni, la politique de Donald Trump ou encore la crise des gilets jaunes en France, Jean-Marc Fournier craint désormais que cette « polarisation » qu’il dit avoir vue « pour la première fois » à ce niveau au Québec l’automne dernier ne s’accélère.

« Il est possible qu’elle aille en s’accentuant. Elle pousse les partis à avoir des positions plus tranchées pour se distinguer », note-t-il, tout en reconnaissant qu’« on est encore loin de ce que l’on vit ailleurs ».

Deux hommes vêtus d'un veston et d'une cravate marchent dans un couloir.

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, et le ministre responsable des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Évoquant les premiers mois au pouvoir de François Legault, avec notamment les vifs débats entourant l’immigration et les signes religieux, ou encore les propos de Gabriel Nadeau-Dubois, qui a mis de l’avant la volonté d’une « rupture », Jean-Marc Fournier affirme ne pas comprendre la volonté du co-porte-parole de QS.

« Il a tort de dire qu’il ne veut pas aller au centre. Un homme politique a un devoir de renforcer le contrat social plutôt que d’imposer une division. Il ne valorise pas le compromis », réplique-t-il.

Une situation similaire, avec des candidats réclamant « la fin des compromis pour tenter de gagner le public », devrait être vécue au cours des prochaines élections fédérales, croit-il.

Le monde politique va avoir des difficultés pour régler des problématiques qui rallient le plus grand nombre. Il y a un risque pour la démocratie et le progrès. Un risque de blocage et de paralysie pour faire avancer le pays.

Jean-Marc Fournier, ex-député et ministre libéral

Pas candidat à un retour

Comment imagine-t-il l’avenir du PLQ? Ne cachant pas sa volonté de vouloir convaincre son « ami » Sébastien Proulx de rester dans le monde politique, alors que ce dernier ne s’est pas engagé à terminer son mandat, Jean-Marc Fournier croit que son parti devrait mettre de l’avant ses positions environnementales.

« Mais si QS prend le drapeau vert, ça va être difficile pour les autres partis de se démarquer », juge-t-il.

Prônant la position historique libérale en privilégiant le « vivre-ensemble », tout en se montrant fermement opposé à « l’épouvantable » idée de la CAQ d’interdire les signes religieux pour les personnes en situation d’autorité et les enseignants, l’ancien ministre reste flou sur les solutions proposées afin de reconnecter le PLQ avec les électeurs francophones.

« Et comment la CAQ va chercher le vote anglophone et allophone? », s'interroge-t-il, en guise de réponse.

Selon ce dernier, « des opportunités pourraient s’ouvrir » au terme de « la lune de miel » que vit l’actuel premier ministre. « Lorsque Legault prend des positions avec Ottawa, en sachant qu’il va se faire dire non, ça ouvre une porte au PQ. Il y a un effet d’écho, analyse-t-il. Même chose avec ses gestes sur l’inclusion et la division de la société. Ça peut favoriser le PLQ. »

Seule certitude, jure-t-il, « je ne serai pas candidat à la chefferie ».

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