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Des problèmes d’ouïe préoccupants chez des interprètes du fédéral

Un employé sur quatre du Bureau de la traduction ont éprouvé des problèmes auditifs, a appris Radio-Canada.

Photo : getty images/istockphoto / (Montage photo : Chantal Mainville/Radio-Canada)

Estelle Côté-Sroka

Radio-Canada a appris que le quart des interprètes du Bureau de la traduction ont connu des problèmes de santé pouvant aller jusqu'à une perte d'audition. Les appareils d'interprétation utilisés au Parlement ainsi qu'au sein des ministères fédéraux contrôlent mal le son, au point de causer des chocs acoustiques et des acouphènes.

Le premier de deux reportages

Les symptômes rapportés s’apparentent à ceux d’une commotion cérébrale, comme des nausées, des vomissements, une perte d’équilibre, des évanouissements, une désorientation et même une perte d’audition, explique Nicolas Bois, président de la section locale du Bureau de la traduction pour l’Association canadienne des employés professionnels (ACEP).

Dans les trois dernières années, les 72 interprètes permanents du Bureau ont rapporté 28 incidents de ce genre. Dans six cas, une intervention médicale immédiate a été nécessaire.

Un homme en entrevue dans un bureau.

Nicolas Bois est président de la section locale du Bureau de la traduction pour l’Association canadienne des employés professionnels.

Photo : Radio-Canada

Au moins un fonctionnaire fédéral a subi un choc acoustique ayant mené à une perte d’audition qui pourrait être permanente, précise M. Bois.

Quelques secondes qui changent une vie

Interprète depuis 19 ans, Craig Pollock travaille autant dans le secteur privé que pour le Bureau de la traduction.

Lors de contrats dans le privé, M. Pollock a subi trois chocs acoustiques, mais les risques sont présents dans tous les milieux de travail, selon lui. Il compare à un impact physique le bruit soudain, très élevé, qui l’a ébranlé à l’hiver 2017.

C’est comme si quelqu’un prenait deux marteaux et frappait les deux oreilles en même temps.

Craig Pollock, interprète pigiste

Craig Pollock raconte avoir subi une commotion cérébrale après ce choc. J’avais tous les symptômes, la nausée, le mal de tête instantané, etc.

Depuis, il explique percevoir difficilement certains sons. Un audiologiste lui aurait indiqué que ces dommages seront sans doute permanents.

Un homme en entrevue à la caméra.

Craig Pollock est interprète depuis 19 ans.

Photo : Radio-Canada

Un an plus tard, Craig Pollock a subi deux autres chocs acoustiques en moins de 24 heures. Je me sentais étourdi, avec la tête épaisse comme dans un brouillard, se souvient-il.

Craig Pollock ajoute devoir maintenant endurer des acouphènes constants dans l’oreille gauche. C’est un sifflement, constant, c’est pas facile, ça rend l'ouïe plus difficile, déplore-t-il.

Les chocs acoustiques, un phénomène croissant

Au quotidien, les interprètes du gouvernement fédéral traduisent en direct notamment des conférences, des comités parlementaires et les débats à la Chambre des communes.

Autant dans le secteur privé qu’au gouvernement fédéral, les interprètes courent plus de risques de subir des chocs acoustiques avec le développement des communications à distance. De plus en plus de participants aux conférences s’y connectent, par exemple, avec des téléphones cellulaires et des fonctions Bluetooth.

Vue d'ensemble de la Chambre des communes.

Plusieurs députés qui siègent à la Chambre des communes ont recours aux interprètes pour traduire les propos de leurs collègues.

Photo : Radio-Canada

Différentes sources sonores pénètrent donc à des niveaux variés dans les appareils utilisés pour l’interprétation simultanée.

Quand les interprètes entendent mal, ils haussent le volume [de leurs écouteurs] et s’il y a un effet Larsen ou un autre bruit strident, les conséquences peuvent vraiment être néfastes, illustre Linda Ballantyne, qui est interprète depuis 30 ans et présidente locale du Canada pour l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC).

Les risques sont encore plus graves et plus fréquents.

Linda Ballantyne, présidente locale du Canada pour l'AIIC

De plus, aucun de ces appareils utilisés au Parlement et au sein de la fonction publique fédérale ne respecte les nouvelles normes internationales d’interprétation. Le spectre de fréquences qu’ils émettent se situe bien en dessous du niveau nécessaire pour l’obtention d’un son clair.

Toujours pas de solution à long terme

La situation est devenue problématique à un point tel que le Bureau de la traduction prévoit de dépenser 450 000 $ sur deux ans et demi pour trouver une solution. Cette somme ne comprend pas l’argent qui devra être investi pour sa mise en œuvre.

Le gouvernement a lancé une demande de proposition pour que le secteur privé puisse concevoir une plateforme numérique d'interprétation à distance permettant de mieux contrôler le son et protéger l’ouïe des interprètes.

Gros plan d'une oreille.

Le Bureau de la traduction prévoit dépenser 450 000 $ sur deux ans et demi pour trouver une solution aux problèmes auditifs des interprètes.

Photo : Radio-Canada

Le Bureau de la traduction souhaite aussi établir un protocole obligeant tous ses clients à avoir des limiteurs de sons sur leurs consoles, sans quoi les interprètes n'offriraient pas leurs services. Le dossier a été déposé à la sous-ministre en janvier.

La solution existe-t-elle déjà?

En apparence complexe, les dispositifs permettant de contrôler le son sont pourtant utilisés depuis longtemps dans les appareils auditifs, soutient l’audioprothésiste François Sasseville.

La prothèse auditive joue exactement le même rôle, selon lui, c’est-à-dire qu’elle module des sons variés à des intervalles rapprochés, comme ceux d’un pleur de bébé à 100 décibels, suivi d’un chuchotement à 50 décibels.

Tout ça, ça peut se faire dans une prothèse auditive, donc je ne vois pas pourquoi ça ne peut pas se faire dans le cas des interprètes.

François Sasseville, audioprothésiste
Gros plan sur des mains qui tiennent une prothèse auditive.

Une prothèse auditive.

Photo : Radio-Canada


Une solution temporaire avec des risques pour la santé

En attendant, le gouvernement a fourni aux interprètes un dispositif permettant de limiter le son émis par les écouteurs.

Le président-directeur général du Bureau de la traduction reconnaît que cette solution temporaire n’est pas idéale. C’est pas le meilleur outil, mais en anglais on dirait que c'est un outil de “last resort”, mais au moins les interprètes ont un outil qui va les protéger pendant que ces changements-là arrivent et que l’équipement est de plus haute qualité, indique Stéphan Déry.

Un dispositif pour limiter le son placé sur un comptoir.

Un limiteur de son comme ceux fournis aux interprètes.

Photo : Radio-Canada

Ce mécanisme n’élimine toutefois pas tous les risques de choc acoustique, prévient Nicolas Bois.

Les employés seront satisfaits lorsque le risque sera réduit à zéro.

Nicolas Bois, président de la section locale du Bureau de la traduction pour l’ACEP

Après avoir accepté une première fois d’accorder une entrevue à la caméra à Radio-Canada, le président de la section locale du Bureau de la traduction pour l’ACEP s’est désisté à la dernière minute, invoquant la nature délicate du dossier. Après consultation d’un avocat et d’un agent des relations de travail, Nicolas Bois a indiqué ne pas vouloir « provoquer la partie patronale ».

M. Bois a finalement accepté à nouveau de nous accorder une entrevue. Il a alors assuré que les relations entre le syndicat et l’employeur ne sont pas tendues.

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