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Les Italiens boudent le blé canadien au glyphosate

On voit des épis de blé à maturité, en gros plan, dans un champ.

Des épis de blé à maturité

Photo : iStock

Catherine Mercier

L'utilisation du glyphosate, un herbicide pulvérisé sur le blé dans l'Ouest canadien quelques jours avant la récolte, soulève de plus en plus de questions. Craignant les effets potentiels sur leur santé, les Italiens, qui recherchaient autrefois le blé canadien pour la fabrication de leurs pâtes, lèvent désormais le nez sur cette céréale.

Nous sommes à la fin du mois d'août. Les champs de blés blonds s’étendent à perte de vue sous un immense ciel bleu. À la ferme de Jake Leguee, il n’y a pas une minute à perdre. Le jeune agriculteur cultive plus de 5200 hectares de terre au sud de Regina et la moisson est l’une des périodes les plus critiques de l’année.

Dans certains de ses champs, il est aux prises avec des mauvaises herbes tenaces. Une semaine avant la récolte, il sort l’artillerie lourde : un pulvérisateur de 37 mètres de largeur, doté d’un réservoir de 4500 litres. À l’intérieur se trouve un herbicide à base de glyphosate. Ce désherbant total permet de se débarrasser des pissenlits, des chardons : « Les mauvaises herbes se coincent dans la moissonneuse et elle finit par s’arrêter. Quand elles sont sèches et mortes, ça fonctionne bien mieux. » Cette pulvérisation au glyphosate est homologuée au Canada.

On voit l'agriculteur, de face, marcher dans un champ de blé prêt pour la récolte.

Jake Leguee inspecte ses champs avant la récolte.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Mais le traitement au glyphosate procure un autre bénéfice. Le blé n’est pas une plante génétiquement modifiée pour survivre à l'herbicide. Quand on le pulvérise, il lui arrive la même chose qu’aux mauvaises herbes : il meurt. Plus besoin de le faucher et d’attendre qu’il sèche comme autrefois. La céréale est prête pour la récolte à une date précise.

« On a semé huit cultures différentes cette année. Alors, c’est très important d’arriver à les récolter rapidement. Le traitement en prérécolte nous aide parce qu’il accélère la moisson », explique Jake Leguee.

Vue en plongée sur le pulvérisateur déployé, devant le champ de blé mûr.

Le pulvérisateur de 37 mètres permet de pulvériser l'herbicide efficacement sur les champs.

Photo : Radio-Canada

Le problème, c’est qu’utiliser le glyphosate pour faire mûrir les champs de blé n’a jamais été approuvé par Santé Canada.

Qu’est-ce que le glyphosate?

Le glyphosate, c’est l’ingrédient actif du Roundup, le produit phare de la compagnie Monsanto. Ce désherbant a la capacité de tuer toutes les plantes avec lesquelles il entre en contact. Commercialisés depuis 1974, les herbicides à base de glyphosate sont aujourd’hui les plus vendus dans le monde. On en pulvérise chaque année plus de 800 000 tonnes à l’échelle de la planète.

L’utilisation accrue du glyphosate est intimement liée à l’invention de plantes génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide. Pulvériser au glyphosate permet de se débarrasser des mauvaises herbes, sans nuire à la culture principale. L’introduction des cultures OGM au milieu des années 1990 marque le début d’une nouvelle ère. Aujourd’hui, au Canada, 95 % du canola est génétiquement modifié, tout comme environ 80 % du maïs et 60 % du soya.

Des bouteilles d'herbicide Roundup, qui contiennent du glyphosate.

Le glyphosate est présent dans l'herbicide le plus vendu sur la planète, le Roundup.

Photo : Reuters / Mike Blake

David Gehl, un agronome retraité d’Agriculture Canada, déplore le fait que bien des fermiers le pulvérisent dans des champs où il n’y a même pas de mauvaises herbes.

C’est un mauvais usage du produit. On ne doit pas s’en servir comme agent desséchant ni pour accélérer la maturation.

David Gehl, agronome retraité d’Agriculture Canada
On voit une moissonneuse dans un champ de blé.

Le glyphosate pulvérisé quelques jours avant la récolte accélère la moisson.

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

Le ministère de l’Agriculture de la Saskatchewan, la plus importante province productrice de blé au Canada, ne tient pas de statistiques officielles sur l’utilisation du glyphosate, un produit en vente libre. Par contre, le ministère estime que, selon les années, jusqu’à 70 % du blé est traité en prérécolte.

Cette situation ne préoccupe pas Jake Leguee. « Mes enfants mangent ces aliments. Ça ne m’inquiète pas du tout, parce que des agences gouvernementales à travers le monde ont conclu que le glyphosate est sécuritaire », affirme l'agriculteur.

André Comeau, un chercheur retraité d’Agriculture Canada, n’est pas du même avis.

Jamais, dans aucun cas, je ne voudrais manger du blé qui a reçu du glyphosate dessus. Je considère que c'est trop dangereux.

André Comeau, chercheur retraité d'Agriculture Canada
On voit M. Comeau, de profil, qui prend un épi de blé dans sa main.

André Comeau, chercheur retraité d'Agriculture Canada.

Photo : Radio-Canada

Sur de petites parcelles, dans Lotbinière, il travaille toujours à créer des blés hybrides, plus aptes à résister aux maladies. « J’ai tellement sursauté quand j’ai appris [qu’on pulvérisait en prérécolte], je n'aurais jamais imaginé qu'on faisait une chose pareille. Évidemment, on disait "c'est biodégradable", mais ce n'est pas vrai. On disait qu’il n'y en a pas vraiment dans les aliments qu'on consomme, mais personne n’avait vérifié. »

Y a-t-il du glyphosate dans nos assiettes?

En fait, le gouvernement canadien a vérifié récemment – pour la première fois en 40 ans – mais les résultats ont de quoi laisser songeur.

En 2017, l’Agence canadienne d’inspection des aliments dévoile Sauvegarder grâce à la science (Nouvelle fenêtre), une enquête effectuée sur des milliers d’échantillons de nourriture au Canada en 2015 et 2016. On y apprend que 47,4 % des légumineuses et 36,6 % des produits céréaliers contenaient du glyphosate, tout comme environ le tiers des aliments et des céréales pour bébé. Très peu d’échantillons dépassaient les limites permises.

Mais, ce que l’agence ne révèle pas, c’est que dans les céréales, on n’a inclus ni le blé, ni l’avoine, ni le maïs, qui sont pourtant de loin les céréales les plus cultivées et parmi les plus consommées au Canada.

On a plutôt retenu le millet, l’amarante, le kamut et le sarrasin, des produits très peu pulvérisés en prérécolte et beaucoup moins courants dans nos garde-manger. En Saskatchewan, l’agronome David Gehl est étonné de constater que même dans ces céréales-là, le taux de détection est élevé : « Cela signifie qu’il y a beaucoup de contamination dans l’environnement qui provient de l’air, notamment à cause de la dérive des pesticides ».

Une seconde étude, portant sur les traces de glyphosate dans le blé, l’avoine et le maïs, devait paraître en 2018, mais sa publication a été annulée. Les résultats, obtenus par l’équipe de La semaine verte, sont d’un tout autre ordre. Sans dépasser les normes, 80 % des échantillons de blé contenaient du glyphosate tout comme 74 % des échantillons d’avoine. Ces résultats n’ont jamais été rendus publics.

L'Italie largue le blé canadien

En Italie, on se questionne aussi sur la présence de glyphosate dans la nourriture. Ce pays est traditionnellement l’un des deux plus grands acheteurs de blé dur canadien. Là-bas, la céréale de l'Ouest canadien a longtemps été prisée pour sa forte teneur en protéines, idéale pour la fabrication des pâtes.

On voit Saverio de Bonis en train de marcher dans une rue de Rome, en Italie.

Saverio de Bonis, président de l'organisation Grano Salus

Photo : Radio-Canada / Bernard Laroche

« De nombreux agriculteurs italiens sont allés au Canada, et ils ont découvert que là-bas on utilisait le glyphosate pour encourager la maturation artificielle du grain », explique l’agriculteur Saverio de Bonis, qui est à la tête d'une petite organisation de défense des consommateurs, Grano Salus. « Quand ils m’ont dit ça pour la première fois, je n'y croyais pas! »

En 2017, Grano Salus, décide de faire tester les spaghettis des huit plus grandes marques de pâtes italiennes pour savoir si on y trouve des résidus de glyphosate. Ils en contenaient tous, mais toujours en deçà des limites permises.

Ces résultats ne rassurent en rien Saverio de Bonis.

Ce que dit la science, c’est qu’il ne faut qu’une faible dose pour avoir un effet endocrinien, une action d’interférence sur les hormones. Il n’y a pas de dose maximale ou minimale.

Saverio de Bonis, agriculteur et membre de Grano Salus

Les résultats créent une onde de choc en Italie et entraînent des répercussions négatives au Canada. De novembre 2017 à août 2018, les exportations de blé dur canadien sont en chute libre. Six mois se passeront même sans qu’aucune cargaison ne soit expédiée vers l’Italie.

On voit des pancartes. Sur l'une d'elles est écrit « Nous ne voulons pas de blé canadien au glyphosate ».

Des agriculteurs italiens manifestent en juillet 2017 devant le parlement, à Rome, pour s'opposer à l'importation de blé canadien. Sur la pancarte, on peut lire « Nous ne voulons pas de blé canadien au glyphosate ».

Photo : Megan Williams/CBC

D’environ un million de tonnes par an en moyenne, les exportations canadiennes de blé dur vers l’Italie sont passées en 2018 à 291 000 tonnes, une baisse de plus de 70 %.

Les fabricants de pâtes soutiennent qu'il n’y a pas lieu de s’inquiéter. « Les analyses qui ont été faites démontrent qu’il n’y a pas de problème de sécurité alimentaire. Tous les niveaux étaient bien en deçà des limites permises. On parle de centaines de fois en deçà des limites. Les pâtes sont donc sécuritaires », assure Luigi Ganazolli, vice-président des achats chez Barilla, premier producteur de pâtes au monde.

Mais face aux inquiétudes des consommateurs, la compagnie a tout de même revu ses propres limites de glyphosate, les faisant passer de 10 ppm, la norme en Italie, à 0,1 ppm. C'est 100 fois moins. « Malheureusement, les producteurs canadiens ne sont pas capables de satisfaire cette exigence », dit M. Ganazolli.

On voit M. Ganazolli en train de parler à la caméra.

Luigi Ganazolli, vice-président des achats chez Barilla

Photo : Radio-Canada

Au Canada, plusieurs voix s'élèvent pour interdire l’utilisation du glyphosate en prérécolte.

On est en train de ruiner la réputation du blé canadien. On aurait pu éviter ça en n’en mettant pas juste avant la récolte.

André Comeau, chercheur retraité d'Agriculture Canada

Cette année, plus que jamais, les associations agricoles dans l’Ouest canadien ont martelé le message : il faut utiliser le glyphosate en respectant l’étiquette du produit. Surtout que le blé n'est pas la seule culture à être pulvérisée quelques jours avant la moisson. L'avoine, l'orge, les lentilles, les pois, le lin, notamment, le sont également. Depuis septembre 2018, les exportations vers l’Italie ont repris peu à peu, mais elles sont loin d'atteindre les niveaux historiques.

Les agriculteurs peuvent-ils éliminer le glyphosate?

L’agriculture industrielle est aujourd’hui dépendante du glyphosate; il serait donc difficile de l'éliminer complètement du jour au lendemain, estime Marc Lucotte, professeur-chercheur à l'Institut des sciences de l'environnement de l’UQAM.

Le retrait de ce produit entraînerait notamment, à court terme, un retour à des herbicides encore plus toxiques, comme l’atrazine.

Mais plusieurs chercheurs croient qu’il est primordial de mieux encadrer son usage. « On peut considérer que de mettre du glyphosate comme herbicide, c'est un petit peu comme utiliser la chimiothérapie de façon préventive. Il est hors de question d'éradiquer l'utilisation de la chimiothérapie pour traiter les cancers, mais n'utilisons la chimiothérapie que lorsqu'elle est nécessaire. Le parallèle avec les champs, c'est d'essayer de n'utiliser la chimie que lorsqu'elle est vraiment nécessaire », affirme M. Lucotte.

Le reportage de Catherine Mercier et Bernard Laroche a été diffusé à l'émission La semaine verte, samedi, à 17 h, à ICI Radio-Canada Télé.

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