•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Une femme passe devant des affiches sur lesquelles on voit des photos des dirigeants catalans Jordi Cuixart, Jordi Sanchez, Oriol Junqueras et Joaquim Forn.

Les dirigeants catalans Jordi Cuixart, Jordi Sanchez, Oriol Junqueras et Joaquim Forn doivent faire face à la justice, à Madrid.

Photo : AFP/Getty Images / LLUIS GENE

François Brousseau

ANALYSE – Près d'un an et demi après le référendum interdit du 1er octobre 2017, le procès des dirigeants indépendantistes catalans a commencé le mardi 12 février à Madrid. On pourrait aussi dire « le procès de l'indépendantisme catalan », puisque cette opération de justice est hautement politique.

Toujours au pouvoir à Barcelone, mais sans perspectives concrètes, les indépendantistes catalans suscitent dans le reste de l’Espagne – dans les médias et sur des réseaux sociaux déchaînés – une agressivité qui donne le ton à ce procès.

Au banc des accusés : 12 dirigeants, hommes et femmes, qui avaient mené la tentative avortée, en octobre 2017, d’organiser un référendum d’autodétermination de la Catalogne, puis de déclarer l’indépendance.

Le principal accusé, passible de 25 ans de prison : Oriol Junqueras, vice-président de la Catalogne autonome durant ce fatidique automne. Le président de l’époque se nomme Carles Puigdemont : auto-exilé en Belgique, c’est le grand absent de ce procès.

Trois chefs d’accusation : sédition, rébellion et détournement de fonds.

Sédition, ça signifie « soulèvement contre l’ordre établi ». Un vocabulaire qu’on entend généralement sous des régimes autoritaires et intolérants. Et puis il y a rébellion : c’est encore pire, puisque dans le droit espagnol, ce terme comprend l’usage de la violence.

(Quant au détournement de fonds, c’est un complément de l’accusation, puisque bien entendu, des fonds publics avaient été engagés dans cette opération référendaire.)

La violence, mais laquelle?

Le problème, ce fameux 1er octobre 2017, lorsque 43 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes et avaient répondu oui à 90 % à l’indépendance d’une « république catalane », c'est que l’usage de la violence, c’était plutôt le fait de la police. Et spécifiquement de la fameuse Guardia Civil espagnole, dépêchée spécialement pour empêcher les gens d’aller voter… Une violence reproduite ce jour-là sur toutes les télévisions du monde.

Mais y aurait-il eu violence de l’autre côté, de la part des organisateurs et des partisans du référendum?

Cette question sera sans doute au centre du procès, en raison de ce fameux chef d'accusation qui suppose un soulèvement violent et planifié. L’un des 12 accusés, Carles Mundo, a déclaré le 12 février à l’AFP : « Les graves délits dont on nous accuse n'ont pas été commis : la violence nécessaire pour les justifier n'a pas existé. »

La thèse de la poursuite – que tentera de démolir la défense – est que les déclarations d’octobre 2017, qui ont consisté, dans la bouche des accusés, à dire par exemple : « Catalans, mobilisez-vous, résistez, allez voter malgré tout! », étaient en soi une provocation violente, et que les coups de matraque de la Guardia Civil n’étaient que de la légitime défense contre la violence intrinsèque et organique d’un mouvement séparatiste. Ajoutez à cela des mots d’ordre militants et une foule qui envahissait des lieux publics pour mettre le bulletin dans l’urne.

Plus fondamentalement, il y a selon Madrid « violence » dans le fait d’avoir voulu procéder de façon illégale, après des injonctions de justice à répétition qui frappaient d’interdit – dans son ensemble, et dans plusieurs de ses détails – le processus engagé par le gouvernement de Barcelone depuis 2014, et qui a culminé en octobre 2017.

On verra ce qu’il adviendra de tels arguments…

Un « procès-spectacle »

Les indépendantistes dans leur ensemble crient à la farce judiciaire, affirment que ce procès est joué d’avance, et qu’il s’agit en fait d’une pièce de théâtre digne de l’Europe de l’Est d’une autre époque. Depuis Berlin, Carles Puigdemont a qualifié ce procès de « mascarade », et il a ajouté que « ce sera un test de la démocratie espagnole ».

Ils espèrent en outre que ce « procès-spectacle », comme ils l’appellent, fera boomerang et deviendra gênant pour l’image internationale de l’Espagne.

Rien n’est moins sûr, parce que les appuis internationaux à la cause catalane ne sont pas très forts, hormis quelques partis comme les nationalistes flamands de Belgique, hôtes actuels de Carles Puigdemont.

Pour autant, ici et là en Europe, on éprouve un certain malaise face aux raideurs du système juridique espagnol, et à sa politisation dans cette affaire. Au niveau judiciaire, on a quand même vu, l’an dernier, des tribunaux allemands refuser l’extradition de Puigdemont vers l’Espagne. Le chef indépendantiste déchu avait été capturé en Allemagne, avant d’être relâché.

Mais, au niveau politique, à Paris ou à Berlin, on ne veut absolument pas dénoncer la justice ou l’État espagnols. La semaine dernière, le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, a été interpellé sur le sujet par un député catalan au Parlement européen. Il a répondu qu’il n’avait « rien à redire » sur l’État de droit et l’état des libertés en Espagne.

Façon de rappeler que, devant le rouleau compresseur judiciaire espagnol, il y a aujourd’hui une grande solitude des nationalistes catalans, qui est assez poignante.

D’autant qu’à leur égard – en toile de fond de ce procès – l’humeur dans le reste de l’Espagne se fait de plus en plus vengeresse, avec une situation politique qui évolue vers plus d’intransigeance.

Radicalisation en Espagne

Le dimanche 10 février, à Madrid, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les « séparatistes » et tenter de les exclure du jeu politique espagnol.

Elles protestaient contre le fait que l’actuel premier ministre socialiste Pedro Sanchez ait engagé des discussions préliminaires avec les indépendantistes qui sont toujours au pouvoir à Barcelone… et qui, avec leurs 17 députés au parlement central, ont la capacité de maintenir son gouvernement de gauche, ou de le faire tomber.

Selon la droite et l’extrême droite (le nouveau parti Vox, ultranationaliste espagnol, qui caracole sur un anticatalanisme radical et qui émerge dans plusieurs régions, dont l’Andalousie), toute tentation de pactiser avec les nationalistes régionaux – et en particulier ceux-là, les « bandits catalans » (expression reprise dimanche à Madrid) – est un crime de lèse-majesté, un crime contre l’Espagne.

Des manifestants rassemblés en EspagneAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des Espagnols manifestent en grand nombre contre l'attitude du gouvernement socialiste par rapport à la Catalogne.

Photo : Reuters / Sergio Perez

« Poursuite populaire » contre les séparatistes

Détail incongru. Au procès de Madrid, il y aura trois parties représentées du côté de la poursuite : un « procureur public », un « procureur général » (qui représente le gouvernement) et ce qu’ils appellent la « poursuite populaire ». Une bizarrerie juridique qui permet à des individus ou à des entités de participer à certaines affaires pénales, même s'ils n'ont pas été directement lésés par l'accusé.

Et qui prend cette fois le manteau de la « poursuite populaire »? Le parti Vox, dont certains officiels ont déjà déclaré qu’ils voulaient « réduire en bouillie les séparatistes catalans »!

Dimanche, au centre de Madrid, juste à la veille de ce procès qui a les apparences d’un procès politique, les gens ont crié à la trahison, accusant Pedro Sanchez de « se laisser prendre en otage par les séparatistes ». En allant discuter ne serait-ce qu’une seconde avec « ces gens-là », plaident-ils, il se rend coupable de haute trahison. C’est le discours entre autres de Vox, qui était très audible, à la Plaza de Colon de Madrid.

En regardant bien les images de cette fameuse manifestation de dimanche, on pouvait retrouver quelques drapeaux espagnols dans la version franquiste, avec l’aigle au milieu. Parmi ces manifestants de la droite intransigeante et centralisatrice, on pouvait apercevoir le Prix Nobel de littérature, l’Hispano-Péruvien Mario Vargas Llosa, ennemi juré et véhément des nationalistes catalans.

Et qui défilait juste à ses côtés? L’ancien premier ministre de France, Manuel Valls. L’homme, qui a la double nationalité espagnole et française, a posé sa candidature aux municipales du mois de mai à la mairie de Barcelone, espérant gagner à sa cause cette moitié de la société catalane qui n’appuie pas les indépendantistes.

La mairesse actuelle de Barcelone, Ada Colau, qui est à la fois contre l’indépendance, mais pour le droit à l’autodétermination des Catalans, a tenu un tout autre discours mardi, devant l’ouverture de ce procès : « C’est un procès qui va accentuer les divisions » qui rongent l’Espagne.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Politique internationale

International