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Prescrit-on trop de médicaments en santé mentale?

Médicaments
Y a-t-il surmédication de certains patients? Photo: iStock
Radio-Canada

Les organismes de défense des droits des malades trouvent qu'il y a surprescription de médicaments au détriment d'autres formes de traitements. À l'aube de nouvelles consultations provinciales sur la santé mentale, le gouvernement Legault se dit prêt à les écouter.

Un reportage de René Saint-Louis, journaliste à l'émission Le 15-18

Andrée Morneau revient de loin. La femme de 56 ans a connu une véritable descente aux enfers après une dépression majeure.

Infirmière en milieu hospitalier, mariée et nouvellement mère, tout semblait pourtant aller bien dans sa vie. Mais le travail de nuit, des problèmes de couples, et l'accompagnement d'un parent en fin de vie l'ont fait craquer.

Elle s'est vite retrouvée en psychiatrie et a perdu la garde de sa fille. Quatre années ont passé sans amélioration notable de son état, jusqu'à ce que son médecin de famille décide de faire le ménage dans sa médication.

Je prenais des neuroleptiques, je prenais des antidépresseurs, je prenais des anxiolytiques, je prenais des somnifères aussi. Donc, j'en avais lourd à sevrer et j'étais au maximum de la dose qu'on peut prendre de tous ces médicaments-là.

Andrée Morneau, bénévole à La Bonne étoile
Surmédicamentée, Andrée Morneau a mis 6 ans pour réduire puis éliminer sa médication avec l'aide de son médecin de famille et de son pharmacien. Surmédicamentée, Andrée Morneau a mis 6 ans pour réduire puis éliminer sa médication avec l'aide de son médecin de famille et de son pharmacien. Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis

Aujourd'hui, Andrée Morneau a repris le contrôle de sa vie. Elle est bénévole à La Bonne étoile, un centre de jour en santé mentale situé à Joliette. Et elle ne prend plus de médicament. « Ça m'a pris entre cinq et six ans. J'avais tellement peur de retomber. Pis, c'est bien parce que j'ai été prudente, pis ça a marché. »

Surmédication?

Les organismes de défense des droits des malades croient qu'en santé mentale, les médicaments sont prescrits trop facilement et en trop grande quantité. Dans un premier temps, ces médicaments apportent certes un soulagement. Ils ont cependant d'importants effets secondaires, comme les tremblements, la perte de concentration, des troubles de la vision (au point de ne plus être capable de lire), la prise de poids, le syndrome des jambes lourdes, etc.

Pour la directrice de l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec, Doris Provencher, le constat est clair : « Souvent, les gens prennent deux ou trois antidépresseurs différents. Il y en a qui peuvent prendre deux ou trois antipsychotiques différents. Je ne sais pas pourquoi on prescrit ça à quelqu'un ».

On ne parle jamais de surmédication en psychiatrie, et pourtant il y en a. Vous savez, quand on voit quelqu'un qui est tellement médicamenté que ces gestes sont plus lents, les yeux brouillés, il peut même y avoir un petit filet de bave. On en voit.

Doris Provencher, directrice de l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec
Doris Provencher, directrice de l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec. Doris Provencher, directrice de l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec Photo : Radio-Canada / René Saint-Louis

Le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), un regroupement qui compte plus d'une centaine d'organismes membres, plaide pour une complémentarité des approches thérapeutiques.

Souvent, une psychothérapie serait préférable à la prise de psychotropes. C'est ce que croit Mathilde Lauzier, responsable de la formation et du développement des pratiques au RRASMQ. Mais se payer un psychologue, ce n'est pas à la portée de tous. Et la santé mentale est réputée pour être l'enfant pauvre du réseau de la santé. La médication est donc trop souvent le seul outil à la disposition des malades.

Il y a peu d'espace pour aborder les causes de leur souffrance. Assez rapidement, on va donner un diagnostic après avoir observé un certain nombre de comportements. Toute cette opération du diagnostic se fait rapidement, souvent dès la première rencontre, dit Mme Lauzier.

Mathilde Lauzier estime aussi qu'il faut travailler davantage en prévention. La pauvreté, rappelle-t-elle, est l'un des déterminants majeurs de détresse psychologique.

Des consultations

Le Plan d'action québécois en santé mentale 2015-2020 arrive à échéance et des consultations publiques doivent avoir lieu pour le renouveler.

Le gouvernement Legault se dit prêt à parler de surmédication lors de ces consultations. Par courriel, le cabinet de la ministre de la Santé, Danielle McCann, écrit : « La surconsommation de médicaments dans son ensemble est une préoccupation importante dans tous les domaines touchant à la santé des Québécois. La semaine dernière, la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants a d'ailleurs annoncé la phase 2 de la démarche OPUS. La première phase d'OPUS a démontré les effets positifs d'une déprescription d'antipsychotiques auprès des résidents de CHSLD. Il faudra certainement examiner la question pour les gens atteints de maladies mentales. »

Il faut dire que les conclusions récentes du projet pilote OPUS sont venues donner des munitions aux organismes qui militent pour une diminution de la médication. Ce projet, qui se tenait dans 24 CHSLD, a permis d'éliminer complètement la prise d'antipsychotiques chez 53 % des résidents, et de diminuer les doses pour 33 % des patients.

À Québec, l'opposition demande que les consultations prennent la forme d'une commission parlementaire itinérante, à l'image de celle sur le droit de mourir dans la dignité.

La porte-parole de l'opposition officielle en matière de services sociaux, Hélène David, a été psychologue pendant de nombreuses années. Elle n'hésite pas à qualifier l'enjeu de la santé mentale de mal du siècle.

Le stress, la dépression, l'anxiété, plusieurs facteurs convergent en faveur d'une grande réflexion générale. Qu'on appelle ça des États généraux, Commission parlementaire itinérante, il faut ouvrir la discussion de façon beaucoup plus large et qu'on aille partout au Québec.

Hélène David, députée libérale

La CAQ n'a pas encore décidé quelle forme prendront les consultations. Le cabinet de la ministre de la Santé dit vouloir procéder avec rigueur et sans partisanerie. « Ces échanges permettront de cibler des mesures qui pourraient rapidement être mises en place ainsi que jeter les bases du prochain Plan d'action en santé mentale », écrit le cabinet.

Santé