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La condamnation d'El Chapo « ne changera rien »

Deux soldats flanquent Joaquin El Chapo Guzman qui apparait en chemise blanche, la tête légèrement penchée vers le bas.

Des soldats masqués escortent Joaquin El Chapo Guzman lors de sa deuxième arrestation. Le caïd réussira à s'échapper de prison l'année suivante.

Photo : Getty Images / RONALDO SCHEMIDT

Sébastien Tanguay

Joaquin « El Chapo » Guzman a été à la fois un caïd tout puissant, un fugitif poursuivi des deux côtés du Rio Grande et un criminel sanguinaire. Radio-Canada a retrouvé la trace de trois personnes dont le destin a croisé celui du baron de la drogue, aujourd'hui condamné.

Ancien agent du FBI, Arturo Fontes l'a traqué pendant près d'un quart de siècle. Journaliste d'enquête reconnu au Mexique, José Reveles a dénoué les ficelles qui liaient Guzman au pouvoir politique mexicain. Mère endeuillée, Mirna Medina a quant à elle pleuré son fils, tué par des sicarios, des hommes de main des cartels, dans l'État du Sinaloa, berceau de l'empire d'El Chapo.

Voici ce que la condamnation du dangereux criminel signifie pour eux.

L'ancien agent du FBI

Deux policiers cagoulés montent la garde devant un camion sur lequel est inscrit « Policia ».

Deux policiers mexicains montent la garde devant un camion.

Photo : Getty Images / LUIS ACOSTA

Des meurtres mis en scène de façon macabre, des familles endeuillées par les violences, de la barbarie infligée aux populations innocentes : Arturo Fontes a été un témoin de première ligne des exactions commises par le cartel de Sinaloa, longtemps dirigé par El Chapo.

Pendant près de 28 ans, l’ancien agent du FBI a traqué Joaquin Guzman. Il a pourchassé le caïd le plus puissant du monde, tentant de traduire en justice un homme qui semblait tout-puissant, capable d’échapper aux sicarios de ses rivaux comme à la multitude de soldats, de policiers et d’agents américains lancés à ses trousses.

« Pendant de nombreuses années, il n’était qu’un fantôme : nous ne savions même pas à quoi il ressemblait, explique l’ex-limier. Même si nous avions réussi à l’identifier et à le localiser, nous n’aurions rien pu faire contre lui. Il était intouchable, protégé par une muraille de corruption qui touchait tous les échelons du gouvernement mexicain. »

Que ce soit à Mexico, à Guadalajara, à Nuevo Laredo ou encore à Ciudad Juarez, Arturo Fontes a vécu là où les activités criminelles d’El Chapo ont eu les conséquences les plus funestes.

« À Laredo [municipalité à la frontière du Mexique et des États-Unis], j’ai vu des fusillades éclater en pleine rue. J’ai vu les enlèvements, l’extorsion, les grenades lancées pour blesser les rivaux et pour terroriser la population. C’était une période très, très dure », poursuit-il.

Aujourd’hui pourtant, la condamnation d’El Chapo représente une victoire douce-amère. L’extradition aux États-Unis de Joaquin Guzman, survenue en 2017, a attisé la convoitise de plusieurs, qui rêvent de conquérir des pans de son empire.

Une vague de violence sans précédent déferle désormais au sud du Rio Grande.

« La disparition d’El Chapo a laissé un vide. Ses fils se déchirent présentement pour prendre le contrôle du cartel, explique Arturo Fontes. La situation est pire qu’avant. D’autres cartels, plus grands et plus puissants, luttent pour s’emparer du Mexique. »

Une tête est peut-être tombée, mais d’autres tentent de prendre sa place.

Arturo Fontes, ancien agent du FBI

Malgré les millions investis par les gouvernements mexicain et américain, et en regard de toute l’énergie que ses collègues du FBI et lui ont consacrée à pourchasser El Chapo, le policier doute aujourd’hui que le jeu en ait valu la chandelle.

« Guzman faisait preuve d’une violence extrême, c’est vrai, mais il la dirigeait surtout sur ses rivaux. Aujourd’hui, les bandes rivales sont hors de contrôle; elles s’en prennent aux policiers, aux soldats, aux élus et aux civils », conclut-il.

Le journaliste d’enquête

L'ancien président mexicain Enrique Pena Nieto brandit un drapeau du pays du haut d'un balcon du palais national.

L'ancien président mexicain, Enrique Pena Nieto, brandit un drapeau du pays du haut d'un balcon du palais national.

Photo : Getty Images / PEDRO PARDO

José Reveles a passé sa carrière à se faire des ennemis puissants. En démasquant la corruption politique du Mexique et en décryptant les cartels les plus redoutables de son pays, ce journaliste a mis sa vie au service de la vérité, quitte à la mettre en péril.

Selon lui, la condamnation d’El Chapo constitue un « triomphe médiatique plutôt qu’une victoire réelle ».

La chute d’El Chapo ne changera rien à l’appareil étatique qui lui a permis d’agir dans l’impunité pendant près de 40 ans.

José Reveles, journaliste et auteur de nombreux ouvrages sur les cartels et la corruption au Mexique

« Le système financier des cartels n’est en rien menacé, maintient le journaliste. Non seulement leurs trafics continuent de fleurir, ils se diversifient. Désormais, ils volent et vendent du carburant; ils exportent du fer et des métaux vers la Chine par bateaux entiers; ils investissent leur fortune en Bourse. Ce sont des mafias puissantes, qui ont une main partout et qui jouissent de quantité astronomique d’argent blanchi. »

Le journaliste mexicain Jose Reveles

Le journaliste mexicain Jose Reveles

Photo : Capture d'écran YouTube/Noticias 22

Si les cartels ont changé, une constante demeure, observe José Reveles, et c’est la corruption politique du Mexique, exposée aux yeux du monde lors du procès d’El Chapo. Même les allégations voulant que le cartel de Sinaloa ait offert un pot-de-vin de 100 millions de dollars à l’ancien président mexicain, Enrique Peña Nieto, ne sont pas farfelues, insiste-t-il. Ces allégations ont été vigoureusement niées par le principal intéressé.

« El Chapo se trouve aujourd’hui derrière les barreaux, mais les fonctionnaires corrompus qui furent ses complices pendant si longtemps demeurent en liberté », poursuit José Reveles.

Joaquin Guzman a longtemps fasciné la jeunesse désœuvrée du Mexique. Né dans la misère, il a commencé à cultiver la marijuana à l’âge de 15 ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Quelques décennies plus tard, sa fortune et sa légende étaient faites : El Chapo figurait au palmarès des gens les plus riches du monde dressé par le magazine Forbes, en plus de tenir tête à un État mexicain qui n’offrait que bien peu de possibilités aux jeunes issus de la pauvreté.

La justice a finalement rattrapé celui qui, par deux fois, s’est évadé de prison. Sa condamnation convaincra-t-elle la jeunesse mexicaine que le crime, ultimement, ne paie pas?

« Peut-être. Il y a toutefois une expression, au Mexique, qui dit qu’il vaut mieux être riche, ne serait-ce qu’un seul instant, plutôt que de vivre une existence de misère », ajoute José Reveles.

L’attrait de la criminalité auprès de la jeunesse, selon lui, ne disparaîtra pas avec l’incarcération d’El Chapo.

Les « traqueuses »

Un crâne apparaît en avant-plan, posé sur le sol, alors qu'une femme, à l'arrière, cherche d'autres ossements dans les buissons.

Un crâne vient d'être inhumé à la frontière qui sépare les États-Unis et le Mexique.

Photo : Getty Images / John Moore

En embrassant son fils, le matin du 14 juillet 2011, Mirna Nereida Medina était loin de se douter qu’elle ne le reverrait jamais vivant. Roberto, 18 ans, travaillait dans un magasin de disques en attendant la rentrée. L’université approchait, Roberto était à l’âge de prendre son envol.

C’était sans compter qu’au Mexique, les ailes de la jeunesse peuvent parfois être coupées brutalement.

Ce jour-là, des sicarios ont accosté Roberto sur le chemin du retour. Ils se sont emparés de lui, et c’est ainsi que le jeune homme est venu s’ajouter à la liste, déjà longue de plusieurs dizaines de milliers de noms, des disparus du Mexique.

Mirna Nereida Medina s'appuie sur le manche d'une pelle lors d'une fouille.

Mirna Nereida Medina lors d'une fouille

Photo : Facebook/Las Rastreadoras del Fuerte

Mme Medina a rapidement compris que les autorités ne lui seraient d’aucune aide pour retrouver son fils. « Les policiers m’ont dit qu’ils n’avaient ni le temps ni les ressources pour enquêter », explique-t-elle.

Sa quête venait de commencer.

Seule et face à sa douleur, la mère de Roberto décide alors de le retrouver elle-même, armée d’une pelle et d’une foi inébranlable en sa capacité à résoudre l’énigme. Et elle y est arrivée. Le 14 juillet 2014, trois ans jour pour jour après la disparition de son fils, elle a retrouvé ses restes, qui reposaient, éparpillés, au creux d’une vallée désertique.

C’est une obsession de les retrouver. Tant qu’une mère ignore ce qu'il est advenu de son enfant, elle ne connaît aucun repos.

Mirna Nereida Medina

Plus de 40 000 personnes manquent à l’appel au sud du Rio Grande. La plupart sont tombées comme Roberto, happées bien malgré elles par les cartels. D’autres ont été victimes des autorités, qui ont elles aussi le sang d’innocents sur les mains.

D’abord seule, Mme Medina a fini par regrouper toute une communauté d’endeuillés autour d’elle. Le groupe s’appelle les « traqueuses del Fuerte » : ce sont surtout des mères – parfois des pères –, qui vivent elles aussi l’angoisse d’avoir un fils, une fille ou un proche qui manquent à l’appel.

Chaque mercredi et chaque dimanche, ces familles partent, pelle et espoir à l’épaule, parcourir les collines vallonnées du Sinaloa et d’ailleurs, à la recherche des ossements qui leur donneront enfin un peu de repos. Jusqu’à maintenant, plus de 150 corps ont été retrouvés de cette façon.

« C’est important d’avoir un lieu où aller déposer des fleurs, explique la dame. Ça nous apporte un peu de tranquillité. Bien sûr, la mort fait mal… mais au moins, nous avons alors la certitude que nos enfants ne souffrent plus. »

La condamnation d’El Chapo apporte-t-elle un sentiment de justice aux gens qui, comme elle, ont perdu un enfant ou un proche aux mains des sicarios ?

« Non, pas du tout. Nous ne cherchons pas des coupables. Joaquin Guzman est derrière les barreaux, oui, mais combien d’autres sont encore en place? » demande-t-elle.

Pour Mirna Nereida Medina, le véritable problème, c’est le manque de protection – et d’empathie – des autorités.

« Notre État n’est pas là pour nous. Au contraire, les cartels le noyautent pour leur propre bénéfice. Tant que l’impunité régnera au Mexique, nous devrons continuer à chercher d’autres fils et d’autres filles, car nos enfants continueront de disparaître. »

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