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Être trans en région, une réalité de plus en plus présente

Un jeune homme aux cheveux verts et avec des perçages sourit à la caméra dans un café.

Olivier Basque constate que les intervenants en milieu scolaire sont de plus en plus outillés pour accompagner les jeunes trans.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Émilie Parent Bouchard

Rentrée scolaire 2018. Un nouvel étudiant en arts visuels au Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue écrit à tous ses professeurs. Il demande qu'on raye son prénom féminin de la liste de présences et qu'on l'appelle Olivier. Devant une augmentation du nombre de ces demandes discrètes, les professeurs discutent de la question en réunion départementale : on l'appellera Olivier.

Personnellement dans ma vie de collégien, je n’ai pas subi de discrimination ou d’injustice. Dans mon programme, je suis très accepté par les enseignants, par les élèves. Il n’y a pas de différence, c’est comme si j’étais juste un autre gars dans le programme et c’est correct, soutient Olivier Basque, 19 ans, dont la voix, plus grave à cause de la testostérone, ne laisse place à aucun doute.

Vivre sa puberté n’est pas chose facile, mais vivre sa puberté dans le mauvais corps complique encore davantage cette période ingrate de la vie. Signe encourageant, les écoles de la région sont de mieux en mieux outillées pour répondre à cette réalité qui délaisse peu à peu l’espace de l’intime et du privé pour s’affirmer davantage dans l’espace public.

Alors que les Journées de la persévérance scolaire battent leur plein, cette semaine, Olivier confie d’ailleurs que composer avec sa dysphorie de genre n’a pas été de tout repos à l’adolescence, mais qu’il a pu compter sur le soutien et l’écoute d’intervenants en milieu scolaire pour s’accrocher et parvenir à vivre pleinement son état de garçon.

Je me suis questionné pendant un bon moment, je suis passé à travers plusieurs étiquettes — d’androgyne, de gender fluid, de non binaire. Mais c’était trop ambigu pour moi, j’étais juste un homme finalement! [Les étiquettes ont juste été] un entre-deux pour moi, de faire le deuil de ce que j’étais avant.

Olivier Basque

Dysphorie de genre, transsexualité, transgenre, trans : comment s’y retrouver?

  • Transsexualité : terme de moins en moins utilisé. On simplifie les choses en utilisant l’appellation trans.
  • Dysphorie de genre : renvoie à un élément diagnostic. C’est le terme médical employé dans le manuel de l’Association américaine de psychiatrie, le DSM-V. Ce diagnostic explique un état de détresse émotionnelle causée par le sentiment d’incongruence entre le sexe biologique attribué à la naissance et l’identité de genre.

Une condition de plus en plus affirmée...

Les jeunes comme Olivier ne sont pas plus nombreux qu’avant. Mais des assouplissements dans les lois et règlements qui encadrent les questions d’identité de genre — l’inclusion du genre comme facteur discriminatoire dans la Charte québécoise des droits et libertés, la simplification du changement du prénom et de la mention du sexe auprès du Directeur de l’état civil, deux mesures adoptées en 2015 — invitent de plus en plus fréquemment la question dans l’espace public.

Et l’école est forcée d’y répondre concrètement, du mieux qu’elle peut, sur le terrain, soutient la présidente de la Coalition d’aide à la diversité sexuelle de l’Abitibi-Témiscamingue, Cathy Gélinas.

Il y a davantage de professionnels qui sont formés et qui ont envie d’apprendre, de comprendre les concepts de la diversité sexuelle. On en parle beaucoup dans les médias. Des professionnels en milieu scolaire nous disent rencontrer des jeunes qui veulent faire une transition, mais ne savent pas trop comment les aider, explique-t-elle, précisant que des services s’organisent tranquillement.

... dans les toilettes!

La question de la diversité sexuelle s’invite plus souvent qu’autrement par la porte des toilettes, rapporte Cathy Gélinas, qui parcourt la province pour former les professionnels sous l’égide de l’Institut national de santé publique (INSPQ).

Une affiche de toilette près d'un local portant le drapeau arc-en-ciel dans un couloir de cégep.

Au Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, des toilettes non genrées ou n'indiquant plus de sexe ont fait leur apparition.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Il y a des gens qui pensent que si tu te sens homme, tu as juste à aller dans la toilette des hommes et on règle la question. Mais ce n’est pas si simple que ça parce qu’en début de transition, la personne n’est pas toujours convaincante. Ça fait en sorte qu’une personne pourrait aller à la salle de bain des femmes et pourrait causer un certain choc pour d’autres personnes ou se retrouver en situation de vulnérabilité. On va penser que c’est un homme qui veut se rincer l’oeil. Ça provoque ce genre de situation, illustre-t-elle.

Elle ajoute que des initiatives a priori bien intentionnées peuvent se transformer en faux pas. Comme de proposer à un élève trans d’utiliser les toilettes du personnel. Ça met la lumière sur eux et sur leur différence. Et à l’adolescence, ce qu’on veut, c’est être comme tous les autres. J’ai eu des jeunes qui n’allaient pas à la salle de bain de la journée, ce qui implique aussi de ne pas boire d’eau.

Elle salue cependant la volonté des établissements scolaires de s’adapter. Le Cégep a été l’un des premiers établissements à s’afficher clairement en ce sens, en désignant les toilettes uniques en son enceinte comme non genrées. On ne se gêne pas non plus pour hisser le drapeau de la fierté devant le collège. Et les jeunes de la diversité ont accès à un local et peuvent s’impliquer au sein du comité de la diversité.

Un local dans un cégep affiche un drapeau arc-en-ciel dans sa porte.

Au Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, un local a été aménagé pour le comité sur la diversité sexuelle.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

L’UQAT démontre aussi son soutien à la communauté LGBT [lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres]. Du côté du Témiscamingue, je pense aussi à une école secondaire où des élèves ont mis en place un comité pour la diversité sexuelle. À La Sarre, on a un groupe d’échange et de discussion à l’école secondaire pour les jeunes, énumère encore Cathy Gélinas. Dans le milieu scolaire, il y a quelque chose qui bouillonne, les jeunes ont envie d’égalité sociale.

De l’importance des safe spaces

Comme institution, on n’a pas le choix de s’adapter à notre clientèle étudiante, qui est diversifiée, qui a des besoins divers, qui recherche aussi différents services, lance d’emblée la directrice aux communications et affaires étudiantes du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, Kathleen Slobodian, insistant sur le fait que ces besoins sont exprimés de plus en plus clairement, notamment grâce à la mise en place de groupes de discussion avec les étudiants.

Une femme pose derrière son bureau.

Kathleen Slobodian, directrice des affaires étudiantes et communications du Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

On porte aussi une attention dans notre service de résidences au niveau du jumelage. On a identifié certaines douches qui étaient dans les salles de bain, dans les vestiaires des garçons avec des cabinets fermés, intimes pour permettre aux gens de vivre leur intimité, leur confidentialité avec respect, note Kathleen Slobodian, ajoutant que le Cégep facilite aussi l’administration entourant le changement de prénom.

Pour Olivier Basque, le Cégep est indéniablement un safe space, un lieu sécuritaire. Il rigole même de la controverse soulevée par la mise en place de toilettes non genrées. Ça inquiète beaucoup de personnes, selon ce que j’ai remarqué! Des toilettes non genrées, ce n’est pas comme des salles de bain publiques où il y a plusieurs cabines, c’est juste une cabine. Donc, pas question d’avoir peur que votre enfant se fasse agresser ou whatever. Ils ont juste enlevé les pancartes filles ou garçons dessus!

La façade d'un cégep, en hiver.

Le Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Je pense que [ce sont] des initiatives qui sont importantes et qui font avancer la société. Et ce n’est pas juste pour les personnes trans, c’est pour tout le monde, pour ceux qui ont d’autres difficultés, ou ceux qui veulent juste la paix quand ils vont à la salle de bain!

Olivier Basque

L’inclusion des transgenres, plus facile en région?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le jeune homme, qui est en couple avec sa copine depuis près de deux ans, est par ailleurs d’avis que dans la plupart des sphères de sa vie, sa transition est facilitée par le fait qu’il habite un petit milieu.

Surtout à Rouyn-Noranda, parce que je pense qu’on est une communauté relativement ouverte d’esprit et non violente. On n’est pas aux États-Unis où les taux de violence sont plus élevés face aux personnes trans, soutient-il. Les gens te connaissent, les gens se respectent, l’information circule plus vite, donc c’est plus facile de ne pas se faire appeler par le mauvais genre ou être dans des situations inconfortables. Oui, Montréal est un bon endroit pour la communauté LGBT, mais je dirais beaucoup plus pour ce qui concerne l’orientation sexuelle que l’identité de genre. Quand je vais à Montréal, j’ai peur pour ce qui est de la violence physique. Les grandes villes, c’est plus d’anonymat, plus dangereux en tant que tel.

Même son de cloche dans le bureau de la psychoéducatrice Cathy Gélinas, qui insiste sur la volonté des gens d’aider l’autre en région.

Cathy Gélinas

La présidente de la Coalition d'aide à la diversité sexuelle de l'A-T, Cathy Gélinas.

Photo : Radio-Canada / Boualem Hadjouti

Il y a des gens qui vont avoir besoin d’aller explorer dans les grands centres, de vivre leur transition par exemple à Montréal avec l’idée qu’il y aura plus de services, que ce sera plus facile, que c’est plus anonyme. Mais avec l’anonymat viennent aussi l’isolement, la solitude, soulève-t-elle, soulignant l’importance d’un réseau solide de parents et d’amis. Des gens qui sont allés à Montréal m’ont aussi déjà contactée pour me rapporter qu’ils avaient eu de la difficulté à avoir des services. C’est plus facile, avoir accès à des médecins de famille, ici et d’avoir accès aux professionnels pour obtenir les lettres pour faire la transition.

On a un médecin de famille qui accompagne, on a des pédiatres maintenant qui acceptent de faire l’accompagnement des jeunes transgenres, on a accès à des professionnels qui peuvent faire les lettres de recommandation. La seule chose qu’on ne fait pas en Abitibi, ce sont les chirurgies de réassignation du genre.

Cathy Gélinas, présidente de la Coalition d’aide à la diversité sexuelle de l’Abitibi-Témiscamingue

Beaucoup pensent que quand tu commences à transitionner, c’est fini, tu n’auras plus de partenaires, renchérit Olivier, qui a rencontré ici sa copine Ève, qui se définit comme pansexuelle. Eh non! Il y a beaucoup de gens qui sont ouverts d’esprit face à la transition. Oui, des fois, ça brise des couples, mais ça ouvre d’autres portes. Il y a plein de gens qui sont ouverts à ça et c’est génial!

Moi j’espère juste pouvoir vivre ma vie en tant qu’Olivier sans avoir l’étiquette trans collée à moi. Juste être une personne, un gars normal, conclut-il, philosophe.

Abitibi–Témiscamingue

Communauté LGBTQ+