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« Ligue du LOL » : des journalistes cyberharceleurs mis à pied

Des doigts tapent sur un clavier dans une pièce sombre.
Une trentaine de journalistes et communicants sont accusés d'avoir harcelé d'autres journalistes et blogueurs, en particulier des femmes, dans le petit milieu du Twitter parisien du début des années 2010. Photo: Radio-Canada

Une bande de cyberharceleurs des années 2010, aujourd'hui Parisiens trentenaires et, pour certains, ayant accédé à des postes de responsabilité dans des journaux, des magazines et dans le milieu de la publicité, s'est fait rattraper ces derniers jours par ses victimes qui témoignent des dérives de cette « Ligue du LOL ». À la suite de ces révélations, plusieurs d'entre eux ont été mis à pied par leur média respectif.

Vagues de harcèlement, insultes sexistes et racistes : l'ambiance toxique des réseaux sociaux est au coeur du scandale en France de la « Ligue du LOL ».

C'est un article du site de vérification des faits de Libération, Checknews, qui a révélé vendredi l'existence d'un groupe Facebook privé baptisé « Ligue du LOL », soit une trentaine de journalistes et communicants accusés d'avoir harcelé d'autres journalistes et blogueurs, en particulier des femmes et des militantes féministes, dans le petit milieu du Twitter parisien du début des années 2010.

« Un groupe composé d'hommes blancs journalistes, Parisiens et, aujourd'hui, bien en place dans de grands médias », remarque l'une de leurs victimes, Mélanie Wanga, créatrice du Podcast Pop Tchip, harcelée, selon elle, « parce que femme et parce que Noire ».

Comme elle, plusieurs personnes ont témoigné ces derniers jours sur les réseaux sociaux. L'ex-blogueuse Capucine Piot a raconté avoir été la cible de montages photo ou vidéo « pendant des années ».

Ça a été très dur dans ma construction de jeune femme. À force de lire des saletés sur moi partout sur les réseaux, j'ai été convaincue que je ne valais rien.

Capucine Piot, ex-blogueuse

« J'étais grosse, j'étais une femme, j'étais féministe, cela suffisait à les faire rire », témoigne encore Daria Marx, qui milite contre la grossophobie.

Le blogueur Matthias Jambon-Puillet a également rendu compte, sur le site Medium, d'insultes anonymes, d'« enregistrements sarcastiques » et de photomontages dont un, pornographique, envoyé en son nom à des mineurs.

« J'aimerais que vous fassiez état de vos regrets, de vos excuses, du début d'une prise de conscience et j'aimerais que vous démissionniez et que vous encouragiez la candidature de consoeurs féministes », a lancé sur Twitter la vidéaste Florence Porcel, qui prétend avoir été victime de la Ligue et intimidée « physiquement sur son lieu de travail ».

Mises à pied en cascade et examen de conscience

Plusieurs membres de ce « boys club » ont été rattrapés par leur passé de cyberharceleurs. La direction du quotidien Libération a annoncé lundi la mise à pied « à titre conservatoire » du journaliste Alexandre Hervaud, ainsi que celle du pigiste Vincent Glad, également impliqué dans cette affaire. Le journal a ouvert une enquête interne. Le magazine culturel Les Inrocks a quant à lui licencié son rédacteur en chef, David Doucet, et le journaliste François-Luc Doyez, d'anciens membres de la « Ligue du LOL ».

La société Qualiter, maison de production de podcasts, a annoncé mardi que Sylvain Paley, membre fondateur de la « Ligue du LOL », associé de la société et chroniqueur de l’émission Studio 404, « quitte la société Qualiter et n’y est plus associé ».

Stephen des Aulnois, fondateur du magazine en ligne de culture porno Le tag parfait, a annoncé qu'il quittait son poste de rédacteur en chef.

Plusieurs membres de cette « Ligue du LOL » tentent aujourd'hui de s'expliquer.

« J'ai vu que certaines personnes étaient régulièrement prises pour cible, mais je ne devinais pas l'ampleur et les traumas subis », se justifie David Doucet, qui admet « deux canulars téléphoniques ».

« Je m'en excuse auprès de tous ceux qui ont pu se sentir harcelés, a fait valoir l'initiateur du groupe, Vincent Glad. Mais je ne peux pas assumer moi-même toutes les conneries qu'ont pu faire des gens à l'époque sur Internet ».

Les dérives de la « LOL culture »

Les horreurs lancées comme des bons mots renvoient à une « culture du LOL » (pour « laughing out loud », soit « rire à gorge déployée »), comme l'a analysé entre autres la sociologue Monique Dagnaud. Avec son humour particulier, ses communautés, ses attaques contre une victime désignée, ses conversations en continu, cette culture a façonné le ton des conversations sur les réseaux sociaux, toutes générations confondues.

Aux débuts de Twitter, « on était dans un contexte de far west, avec un environnement assez peu régulé », souligne Arnaud Mercier, professeur en communication politique. « Chacun poussait les limites de l'objet avec le sentiment de faire partie d'une "communauté de rieurs" ». Depuis, ces gazouillis « considérés comme étant sans conséquence » ont fait irruption dans la « vraie vie » .

La LOL culture, c'est se présenter avec autodérision, être prêt à se damner pour un bon mot. On crée une communauté de rieurs et l'humour devient un cache-sexe : on tolère alors des propos intolérants.

Arnaud Mercier, professeur en communication politique

Aux États-Unis, en 2014, un débat sur les liens entre journalistes et créateurs de jeux vidéo s'était notamment transformé en menaces de viol et de meurtre contre une développeuse indépendante : l'affaire avait été baptisée « Gamergate ».

L'ère #MoiAussi

Les scandales liés au mouvement #MoiAussi ont occasionné une prise de conscience et une analyse a posteriori des conséquences du harcèlement pour certaines des victimes sur la construction de leur personnalité et de leur carrière.

Selon la journaliste Marie Kirschen, « avec d'autres, la Ligue du LOL a contribué à faire de Twitter un terrain d'entre-soi masculin, hostile aux femmes, a fortiori féministes, aux personnes racisées, aux LGBTQ+, aux hommes qui ne sont pas dans la masculinité toxique... »

Aujourd'hui encore, être un agresseur n'est pas du tout un stigmate social. C'est une manière de construire sa reconnaissance et sa carrière, il serait temps d'inverser les choses.

Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole du groupe Osez le féminisme

Dans le secteur des médias français, le site Vice et le Huffington Post ont licencié des responsables accusés d'avoir importé cet esprit au sein de leur rédaction, excluant et insultant notamment des collègues féminines.

Loi consacrée à la lutte contre la haine sur Internet

De nombreuses personnalités ont décidé de se mettre en retrait des réseaux sociaux. Pour ceux qui décident de rester, le gouvernement français prépare pour 2019 une loi consacrée à la lutte contre la haine sur Internet, qui pourrait se baser sur un rapport d'une députée de la majorité, Laetitia Avia.

Parmi les voies envisagées : responsabiliser les plateformes de réseaux sociaux pour qu'elles suppriment plus vite les contenus haineux et faciliter les dépôts de plainte. Certains voudraient aussi mettre fin à l'anonymat sur les réseaux.

« Avant, on pouvait dire qu'on ne savait pas. Qu'on n'imaginait pas qu'un simple commentaire sur un forum puisse mener au tribunal », écrivait Vincent Glad dans Libération, fin 2018, en tirant le portrait de Nadia Daam, une des premières victimes à faire condamner des internautes harceleurs.

Avec les informations de AFP

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