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Trudeau « surpris » et « déçu » par la démission de Wilson-Raybould

Le reportage de Madeleine Blais-Morin
Radio-Canada

Le premier ministre Justin Trudeau dit ne pas comprendre la démission de la ministre des Anciens Combattants, Jody Wilson-Raybould, qui, selon lui, est « incompatible » avec les discussions qu'il a eues avec elle.

En point de presse à Winnipeg, M. Trudeau a dit regretter que l'ex-ministre de la Justice ne lui ait pas fait part personnellement des problèmes qu'elle aurait pu constater dans la gestion du dossier SNC-Lavalin.

Le commissaire fédéral aux conflits d'intérêts et à l'éthique a annoncé qu'il ouvrait une enquête sur des allégations voulant que le gouvernement libéral ait fait pression sur le ministère de la Justice pour aider la firme d'ingénierie dans le cadre des poursuites intentées contre l'entreprise.

Si elle [Jody Wilson-Raybould] avait l'impression que le gouvernement n'avait pas fait son travail, c'était sa responsabilité de venir m'en parler à l'automne.

Le premier ministre Justin Trudeau

« Nous avons suivi toutes les règles, toutes les normes en place par rapport à l’indépendance judiciaire », a insisté le premier ministre.

Justin Trudeau est-il prêt à lever le secret entourant ces conversations? En réponse à cette question, M. Trudeau a rappelé qu’il avait demandé au nouveau ministre de la Justice de s'intéresser à cet aspect des choses.

J’ai demandé à notre ministre de la Justice et procureur général de me donner des recommandations là-dessus, mais nous soulignons qu’il faut faire attention aux conséquences négatives de cette décision, étant donné qu’il y a deux procès actuellement en cours, qui touchent justement ces enjeux-là.

Le premier ministre Justin Trudeau

Mme Wilson-Raybould a annoncé mardi matin qu'elle démissionnait de son poste de ministre, tout en demeurant députée de Vancouver Granville. Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, assumera ses responsabilités de ministre des Anciens Combattants sur une base intérimaire.

« C'est avec le cœur lourd que j'ai offert ma lettre de démission au premier ministre et aux membres du Cabinet », a-t-elle écrit sur Twitter.

 La ministre fédérale de la Justice Jody Wilson-RaybouldLa ministre fédérale de la Justice Jody Wilson-Raybould Photo : La Presse canadienne

Son départ est survenu un jour après que Justin Trudeau a suggéré, tandis qu'il se trouvait en Colombie-Britannique, que Mme Wilson-Raybould aurait démissionné du Conseil des ministres si elle avait senti qu'elle faisait l'objet de pressions indues.

« Dans notre système de gouvernement, le fait qu'elle soit toujours membre du Cabinet devrait parler de lui-même », arguait-il lundi, en marge d'une annonce faite à Vancouver et lors de laquelle Mme Wilson-Raybould, pourtant députée locale, brillait par son absence.

Le premier ministre a été mis au courant de la démission de Jody Wilson-Raybould en soirée lundi, selon le directeur des communications de son Cabinet.

Le tweet de la députée libérale a été envoyé mardi à 11 h 34. Au même moment, le premier ministre tenait une réunion d'urgence de son Cabinet. Comme les députés ne siègent pas à Ottawa cette semaine, certains membres du Conseil des ministres ne sont pas dans la capitale fédérale. La réunion s'est donc tenue, pour certains, par téléphone. Elle n'a duré que quelques minutes, le temps d'annoncer aux troupes le départ de la ministre.

L'affaire SNC-Lavalin

Nommée ministre de la Justice en 2015 par Justin Trudeau, Jody Wilson-Raybould a été rétrogradée le 14 janvier dernier lors d'un remaniement ministériel et a hérité du portefeuille des Anciens Combattants.

Elle se trouve au cœur d'une controverse rapportée il y a une semaine par le quotidien Globe and Mail, selon laquelle le premier ministre ou de proches collaborateurs du gouvernement auraient fait pression afin qu'elle négocie une entente évitant un procès criminel dans le dossier de fraude et de corruption de SNC-Lavalin. Justin Trudeau a démenti ces informations.

Le Commissariat fédéral aux conflits d'intérêts a cependant annoncé qu'il ferait enquête.

Si SNC-Lavalin était reconnue coupable au terme d’un procès, la firme pourrait être bannie pendant 10 ans de tout contrat public fédéral.

En février 2015, le gouvernement fédéral, à la lumière d’une enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), a accusé SNC-Lavalin d’avoir versé des millions de dollars de pots-de-vin, entre 2001 et 2011, à des responsables du gouvernement libyen pour garantir l’obtention de contrats publics dans le pays.

En tant que ministre de la Justice et procureure générale, Jody Wilson-Raybould était alors responsable des poursuites menées au nom du gouvernement.

D’après le reportage du Globe and Mail, le bureau du premier ministre aurait fait pression sur la ministre pour éviter les conséquences négatives d'un procès criminel sur les employés, les fournisseurs, les sous-traitants et les retraités de la firme de génie montréalaise.

Entrevue avec Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance.

Lever le secret professionnel?

Mme Wilson-Raybould n'a pas évoqué de raisons particulières pour justifier son départ du Cabinet mardi, mais dans la lettre de démission publiée sur son site Internet, elle fait référence à cette controverse. « Je suis consciente que les Canadiens aimeraient que je m'exprime sur des sujets qui se sont retrouvés dans les médias au cours de la dernière semaine », écrit-elle.

Elle précise avoir retenu les services du juge à la retraite de la Cour suprême Thomas Albert Cromwell afin de savoir ce que la loi lui permet de commenter publiquement dans cette affaire.

Pour le néo-démocrate Alexandre Boulerice, ce passage de la lettre de démission de Mme Wilson-Raybould évoque sa volonté de faire la lumière dans cette affaire.

On sent dans la lettre, le mot qu’elle a envoyé, qu’elle cherche à retrouver sa liberté de parole. […] On sent qu’elle cherche les moyens de ne pas se mettre les pieds dans les plats, mais de pouvoir raconter sa version de l’histoire.

Alexandre Boulerice, député et lieutenant québécois du Nouveau Parti démocratique, en entrevue à ICI RDI

Au cours de la dernière semaine, Mme Wilson-Raybould avait évoqué le secret professionnel pour éviter de se prononcer sur les allégations d'ingérence. « Comme ancienne ministre de la Justice et procureure générale du Canada, je suis tenue au secret professionnel de l’avocat dans cette affaire », avait-elle dit.

Les partis de l'opposition avaient ensuite réclamé du gouvernement qu'il lève cette obligation de secret professionnel afin de faire la lumière sur les allégations de pressions indues.

Encore une fois, je presse Justin Trudeau, dans les termes les plus fermes possibles, de lever le secret avocat-client pour que Mme Wilson-Raybould puisse parler. Plus longtemps il va refuser de le faire, plus il va avoir l’air coupable aux yeux des Canadiens.

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

La Presse indiquait mardi matin que, de son côté, SNC-Lavalin a recruté un autre ancien juge de la Cour suprême, Frank Iacobucci, pour tenter d'obtenir une entente avec les procureurs fédéraux de la Couronne.

Le gouvernement est en déroute, dit l'opposition

Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, a pour sa part réagi en conférence de presse mardi après-midi, en évoquant le « chaos » qui règne au sein du Cabinet du premier ministre. Selon lui, la démission de la ministre montre « que le gouvernement est en déroute ».

Andrew Scheer s'exprime en conférence de presse.Andrew Scheer a notamment demandé à Justin Trudeau de préserver tous les documents en lien avec l'affaire SNC-Lavalin. Photo : The Canadian Press / Stephen MacGillivray

« Hier, il a tenté de convaincre les Canadiens qu’il n’y avait pas eu de conduite non éthique. Il a dit que la présence de Mme Wilson-Raybould au Cabinet devrait parler d’elle-même », a dit M. Scheer en référence à la déclaration faite la veille par M. Trudeau.

« Comme les choses ont changé, nous ne pouvons que conclure autre chose », a-t-il ensuite ajouté.

La démission de Jody Wilson-Raybould démontre clairement que Justin Trudeau essaie de cacher la vérité dans l’affaire SNC-Lavalin.

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

Du côté du Nouveau Parti démocratique (NPD), le chef Jagmeet Singh a déclaré par communiqué qu'il avait été « consterné d'entendre récemment que la pression du premier ministre Justin Trudeau et de son bureau [...] aurait pu mener au congédiement du poste de procureure générale » de Mme Wilson-Raybould.

Le Comité permanent de la justice et des droits de la personne doit voter mercredi pour déterminer s’il se penchera sur cette affaire. Les néo-démocrates, comme les conservateurs, appellent les cinq libéraux qui y siègent à soutenir la motion qui sera présentée en ce sens.

Si Justin Trudeau et le gouvernement libéral empêchaient le Comité de la justice d’enquêter, cela enverrait un signal dangereux aux Canadiens quant à l’état de notre démocratie.

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a pour sa part affirmé que le fait que la ministre ait quitté le Cabinet témoigne « de l'ampleur de la crise qui secoue le gouvernement Trudeau » et de l'« ampleur des maladresses » de son bureau.

Le Bloc estime toutefois que, contrairement au PLQ, au NPD et au PCC, il pense d'abord au Québec. « Il faut préserver les milliers d'emplois et le génie reconnu mondialement de l'entreprise basée à Montréal », peut-on lire sur le compte Twitter du parti.

Le départ de Jody Wilson-Raybould du Cabinet de Justin Trudeau est le huitième à survenir depuis 2015.

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