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Joe Schlesinger, l'un des grands journalistes de la télévision canadienne, s'éteint à 90 ans

Joe Schlesinger.
Le journaliste canadien Joe Schlesinger s'est éteint à l'âge de 90 ans après une vie remplie d'aventures (photo prise en 2013). Photo: Radio-Canada / Evan_Mitsui
Radio-Canada

Il a couvert la révolution iranienne, la guerre des Contras au Nicaragua, celle du Salvador, la chute du mur de Berlin et la première guerre du golfe Persique. Joe Schlesinger, qui aura été un témoin privilégié de l'histoire à titre de correspondant à l'étranger de CBC News, est mort après une longue maladie. Il avait 90 ans.

Celui qui a échappé de justesse aux nazis dans son enfance, dans l'ancienne Tchécoslovaquie, est devenu l'un des journalistes les plus aimés et respectés du Canada.

Conteur-né, Joe Schlesinger racontait ses histoires d'une manière inimitable, avec son accent anglais et son oeil avide de détails.

« On pouvait voir la façon dont il parlait à la caméra, il embrassait la caméra », explique l'ancien chef d'antenne de CBC News Peter Mansbridge, qui vit maintenant à Stratford, en Ontario.

« Il traduisait l'histoire pour nous tous, quelle qu'elle soit, où qu'il se trouve. S’il était au Zimbabwe, gazé par des soldats zimbabwéens, s'il était au Vietnam ou dans les rues de Paris pendant les émeutes : il savait comment raconter une histoire pour captiver l’auditoire. C'est une forme d'art en soi. »

Le secret d'un bon reportage, c'est de raconter les histoires. Et il y a très peu de journalistes qui peuvent rivaliser avec Joe Schlesinger en tant que grand conteur. Une personne extraordinaire à tous les niveaux. Et nous en sommes tous plus riches.

Peter Mansbridge, ancien chef d'antenne de CBC News

Il était sur la place Saint-Pierre à Rome, en 1978, quand Jean-Paul II est devenu pape, et un an plus tard, il se trouvait à Téhéran quand le shah a quitté l’Iran.

Dans une entrevue accordée en 2009 au Toronto Star, M. Schlesinger décrivait sa longue carrière de journaliste globe-trotter ainsi : « J'ai une carrière d'errant autour du monde, d'observateur de l'univers et d'homme payé pour l'avoir fait. C'est comme le rêve d'un petit garçon. »

Fuir la guerre à 11 ans

Joe Schlesinger est né à Vienne en 1928 et a passé sa petite enfance avec sa famille dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Alors qu'il vivait à Bratislava à la fin des années 1930, sa famille a été témoin de la montée d'Hitler et, en tant que Juifs, ses parents avaient particulièrement peur de ce qui pouvait leur arriver.

Ils ont décidé d'envoyer Joe, 11 ans, et son frère Ernie, 9 ans, en train à travers l’Allemagne nazie, jusqu’en Grande-Bretagne avec le Kindertransport, une opération humanitaire menée en juin 1939, neuf mois avant la Seconde Guerre mondiale.

Ce voyage faisait partie d'une série d'opérations secrètes qui ont poussé des milliers d'enfants juifs à quitter l'Europe occupée par les nazis. Les parents de M. Schlesinger ont été tués plus tard pendant l'Holocauste.

Un adolescent est assis au bord du monument commémoratif représentant cinq enfants avec leurs valisesMonument commémoratif de l'opération humanitaire Kindertransport à l'extérieur de la gare de Liverpool Street à Londres. Photo : Reuters / Toby Melville

Ce n'est que des décennies plus tard qu’on a appris que cette évasion audacieuse avait été organisée par un excentrique homme d'affaires britannique, Nicholas Winton.

« Sans Nicky Winton, je ne serais certainement pas en vie aujourd'hui, a déclaré Joe Schlesinger à l'émission Definitely Not the Opera de CBC, en 2011. C'est l'homme qui m'a donné le reste de ma vie. »

M. Schlesinger est finalement devenu proche de Winton et a écrit à plusieurs reprises sur lui et le Kindertransport.

Une deuxième évasion

Après la guerre, les frères Schlesinger sont retournés en Tchécoslovaquie. C’est là que Joe Schlesinger a eu un de ses premiers emplois de journaliste avec l'Associated Press à Prague, en 1948.

Alors que le gouvernement communiste d'après-guerre commençait à arrêter des journalistes, Joe Schlesinger a été contraint de quitter son pays une deuxième fois. En 1950, il s’est retrouvé réfugié à Vancouver.

Il a travaillé comme serveur, comme ouvrier de la construction et comme marin avant de s'inscrire à l'Université de la Colombie-Britannique. Il a passé la majeure partie de son temps au journal du campus, ce qui l’a mené à travailler pour un journal de Vancouver, avant d’obtenir un poste au Toronto Star.

M. Schlesinger est parti ensuite à l'étranger pour se joindre à la United Press International (UPI) à Londres et, plus tard, au Herald Tribune à Paris, avant de revenir au Canada, où il a rejoint le réseau CBC en 1966.

Le journaliste a gravi rapidement les échelons de la direction des nouvelles de CBC, mais a pris la décision – plutôt inhabituelle – de retourner sur le terrain.

« Ce n'est que lorsque j'ai commencé à gravir les échelons que j'ai réalisé que ce n'était pas ce que je voulais faire. C'est là que je suis reparti en tant que journaliste, et j'ai été plus heureux depuis », expliquait-il dans un documentaire de CBC en 1994.

Une vie pleine d’aventures

Une des premières missions de M. Schlesinger sur le terrain l’a mené à faire un reportage sur la révolution culturelle de Mao, en Chine, au début des années 1970. Il a été l'un des rares à avoir un aperçu de première main de la « diplomatie du ping-pong en Chine », lorsque des pongistes des États-Unis et de la Chine ont contribué à changer le cours de l'histoire.

La couverture de Joe Schlesinger pendant la révolution iranienne s’est démarquée encore une fois : il a été l'un des rares journalistes à réussir à faire un reportage à l'extérieur de Téhéran. Malgré l’armée iranienne, en février 1979, il a réussi à rapporter ce que les gens d’un village ressentaient au sujet de la révolution iranienne.

Il a couvert d’autres événements mondiaux marquants, comme la guerre des Contras au Nicaragua, celle du Salvador et la première guerre du golfe Persique. Il a chevauché un éléphant au Cambodge avec une patrouille de l’armée qui chassait les guérilleros khmers rouges dans les rizières. « Je suis tombé de l'éléphant, racontait-il des dizaines d’années plus tard, mais peu importe. »

Joe Schlesinger aura été correspondant à Hong Kong, Paris, Washington et Berlin.

Ce qu’il a aimé le plus sur la route?

« D’avoir carte blanche dans la vie. De pouvoir suivre son instinct. De pouvoir trouver quelque chose de nouveau et d'excitant, quelque chose qui m'intéresserait et qui intéresserait probablement un public », expliquait-il à sa collègue Adrienne Arsenault.

« J'étais là quand Gorbatchev est venu à Washington, j'étais avec Reagan à Moscou, et j'étais là en 1987 quand Reagan était à Berlin et a fait son discours sur "Tear down that wall, Mr. Gorbatchev" », a-t-il raconté dans une entrevue à la Radio tchèque en 2005.

Je me souviens avoir pensé à l'époque : "Ce n'est pas très probable que ça arrive très bientôt. Et, bien sûr, il l'a fait!"

Joe Schlesinger

En 1989, il est retourné dans son pays natal des décennies après son départ, pour rendre compte de la révolution de velours de Prague qui a mis un terme à la dictature communiste de Gustav Husak. Vingt ans plus tard, il déclarait au Toronto Star que c'était l'un des faits saillants de sa carrière.

« Si je pouvais choisir un moment, ce serait de retourner à Prague 50 ans après mon départ en tant que réfugié d'Hitler, 40 ans après mon départ en tant que réfugié de Staline, et de voir tout le système s'effondrer. »

En 2009, le célèbre journaliste a reçu le prix de la Fondation pour le journalisme canadien pour l'ensemble de son oeuvre. Il a été intronisé au Temple de la renommée de CBC News en 2016.

Semi-retraite

Joe Schlesinger a officiellement pris sa retraite en 1994, mais il a continué de collaborer avec CBC en tant que correspondant et chroniqueur occasionnel pour le site web du réseau, jusqu'en 2015.

Sa dernière chronique pour CBC a été publiée en septembre 2016, au beau milieu de l'élection présidentielle américaine et de la controverse sur les problèmes de santé d'Hillary Clinton.

Un peu moins d'un an auparavant, en décembre 2015, il avait exploré un sujet qui lui tenait à coeur : le sort des réfugiés, notamment ceux qui fuyaient le conflit syrien et cherchaient refuge au Canada.

Dans cet article, M. Schlesinger a reconnu que, malgré les craintes d'un taux de chômage élevé et les risques du terrorisme, de nombreux Canadiens avaient des réserves quant à l'accueil de cette population de réfugiés.

Or, comme il avait lui-même été réfugié et qu'il en avait rencontré beaucoup d'autres au cours de sa carrière de journaliste qui a duré des décennies, Joe Schlesinger a conseillé aux Canadiens de faire preuve de compassion.

« Ce pays a été construit et transformé pour le mieux par les réfugiés », a-t-il écrit.

Avec les informations de CBC

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