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Le roulis de nouveaux navires de la Garde côtière rend les équipages malades

Un canot à coque gonflable rigide est amarré au navire de la Garde côtière sur une mer calme
Le patrouilleur semi-hauturier M. Charles de la Garde côtière canadienne a parfois changé son cap en fonction du vent et des vagues afin de prévenir un roulis trop fort, selon un superviseur du ministère des Pêches et des Océans. Photo: CBC/Rafferty Baker
Radio-Canada

Les nouveaux patrouilleurs semi-hauturiers de la Garde côtière canadienne ont tendance à rouler d'une façon qui donne le mal de mer à l'équipage et qui prévient certaines sorties dans des conditions météorologiques que ces navires sont pourtant censés pouvoir affronter.

Des documents de la Garde côtière canadienne obtenus par CBC en vertu de la Loi sur l’accès à l’information soulèvent des questions sur la capacité de navigation de cette flotte de 227 millions de dollars, et ils révèlent l’existence d’un débat qui se poursuit depuis deux ans.

Il est question de l’absence d’ailerons stabilisateurs sur neuf navires construits dans le chantier navalIrving, à Halifax, de 2010 à 2014. De tels ailerons servent à stabiliser les navires lors de coups de roulis.

Le mouvement oscillatoire des nouveaux patrouilleurs est si prononcé que lors d’un voyage au large de la Colombie-Britannique un superviseur du ministère des Pêches et des Océans a placé des manteaux enroulés sur le bord de sa couchette pour éviter de tomber.

L’équipage appuie l’idée de stabilisateurs, explique le superviseur Mike Crottey dans l’un des documents. Le mal de mer atteint tous les membres d’équipage et entraîne des conséquences sur les activités du navire, ajoute-t-il.

Pour ou contre des stabilisateurs, le débat dure depuis 2017

Les nouveaux patrouilleurs semi-hauturiers mesurent 42 mètres de longueur et 7 mètres de largeur. Ils portent le nom de héros des Forces armées canadiennes, de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), de la Garde côtière canadienne et du ministère des Pêches et des Océans.

Leurs missions portent sur l’application de la législation sur les pêches et sur la sécurité maritimes sur les océans Atlantique et Pacifique et les Grands Lacs. Ils appuient aussi à des opérations de recherche et sauvetage et la lutte contre la pollution marine.

Vue de côté de l'édifice principal du chantier naval .Les nouveaux patrouilleurs semi-hauturiers de la Garde côtière canadienne ont été construits dans le chantier naval Irving à Halifax (archives). Photo : Irving Shipbuilding

La Garde côtière a décidé qu’elle n’avait pas besoin de stabilisateurs, lors de la construction des navires. Mais elle envisage d’en faire installer depuis 2017, à la suite des critiques exprimées par ses officiers et d’autres personnes qui ont travaillé à bord.

Mike Crottey affirme qu’en haute mer il a fallu modifier la route du patrouilleur M. Charles pour prévenir un roulis trop prononcé, ce qui peut entraîner une hausse de la consommation du carburant et accroître les coûts d’une mission.

La Garde côtière nie l’existence d’un problème de sécurité et de stabilité de la flotte. Toutefois, en mars 2017, un de ses gestionnaires de projet, David Wyse, a demandé l’installation de stabilisateurs sur tous ces navires. Leur absence accroît les risques d’accidents pour l’équipage et d’échec de programmes, a-t-il expliqué.

Plus d’un an plus tard, en mai 2018, David Wyse a rapporté le témoignage d’une source non identifiée selon laquelle le navire oscillait par 15 degrés bâbord et tribord alors qu’il n’était soumis qu’à des vents de 10 noeuds et à des vagues de moins d’un mètre. Il faut rendre ces navires plus fonctionnels, a-t-il recommandé.

Dans un autre document rédigé en septembre 2017, le sergent Hector Chiasson de la Gendarmerie royale du Canada explique que l’équipage tout entier aimerait une meilleure stabilisation du navire et que cela éviterait aux marins de souffrir répétitivement du mal de mer.

Une foule sur un quai applaudit les marins sur le navire Le commandant du NGCC G. Peddle affirme que l’équipage s’épuise en faisant des patrouilles nocturnes dans l’Atlantique Nord en hiver (archives). Photo : CBC

Fred Emeneau, commandant du patrouilleur G. Peddle, a écrit que les équipages doivent faire des patrouilles nocturnes lorsque cela est possible, et qu'ils s’épuisent en accomplissant cette tâche dans les conditions hivernales. La plupart des bateaux de pêche de 13,7 mètres sont plus larges que les nouveaux patrouilleurs semi-hauturiers, a ajouté M. Emeneau.

Du golfe du Saint-Laurent, François Lamoutee, commandant du patrouilleur Caporal Kaeble, a exprimé son avis dans un courriel envoyé en août 2018. Selon lui, les ailerons stabilisateurs n’auraient jamais dû être retirés de la conception originale des navires. Il faut en installer le plus vite possible, recommande-t-il.

Le problème de roulis excessif ne se limite pas à la haute mer. Le commandant du patrouilleur Constable Carrière sur les Grands Lacs, Steve Arniel, a signalé dans un courriel expédié en juin 2018 que le navire roulait trop, même amarré à son quai.

Des dizaines de jours de travail perdus

La longueur du temps que passent les patrouilleurs amarrés à leur quai à cause de conditions météorologiques constitue une autre préoccupation.

En 2016-2017, le patrouilleur Corporal McLaren, dont le port d’attache est en Nouvelle-Écosse, a perdu 40 % du temps qu’il aurait dû consacrer à la surveillance des pêches, soit 112 jours sur 252, parce que les conditions météorologiques ne lui permettaient pas de prendre la mer, selon son commandant, Greg Naugle.

Le navire Corporal McLaren au port, en été. Le navire Corporal McLaren, basé en Nouvelle-Écosse, a perdu 112 de ses 252 jours en mer destinés en raison des conditions météorologiques au cours de la saison 2016-2017, selon son commandant. Photo : CBC

Jusqu’à 87 jours parmi ces derniers, a précisé Greg Naugle, les vagues mesuraient moins de trois mètres. La possibilité de naviguer dans de telles conditions était pourtant dans l’énoncé des besoins techniques pour ces navires, a-t-il expliqué. Jusqu’à 107 jours de travail ont été perdus l’année précédente pour les mêmes raisons.

La Garde côtière a remis à CBC les données de retards provoqués par le mauvais temps en 2017-2018 pour deux patrouilleurs semi-hauturiers dans l’Atlantique. Le G. Peddle a été immobilisé pendant 96 jours sur 302, et le Corporal McLaren pendant 97 jours sur 309. Le document ne précise pas pendant combien de ces jours les vagues mesuraient moins de trois mètres.

Une section du document portant sur une comparaison par relevé satellite des activités des bateaux de pêche et des patrouilles au sud-ouest de la Nouvelle-Écosse est entièrement caviardée pour des raisons de sécurité.

Mais Michael Grace, un superviseur du ministère des Pêches et des Océans en matière de surveillance maritime signale dans ce même document plusieurs cas où des patrouilleurs sont restés à quai à cause du mauvais temps pendant que des activités considérables se déroulaient en mer.

La situation n’étonne guèreJeff Irwin, agent des pêches à la retraite qui a entendu bien des plaintes à ce sujet quand il était membre du conseil exécutif national du Syndicat des travailleurs de la santé et de l’environnement. Ce syndicat représente les agents de conservation et de protection du ministère des Pêches et des Océans.

Ces derniers ne peuvent prendre la mer et surveiller les pêches parce ce qu’ils ne peuvent affronter les vagues. Par conséquent, beaucoup de temps qui doit être consacré à ces patrouilles est perdu, expliqueJeff Irwin lors d’une entrevue accordée à CBC.

Le fédéral étudie la situation

Une estimation des coûts de l’installation d’ailerons stabilisateurs est aussi caviardée dans les documents remis à CBC.

Le ministre des Pêches et des Océans, Jonathan Wilkinson, explique en entrevue que son gouvernement se penche sur le problème. Il reconnaît que la perte de temps qui doit être consacré aux patrouilles n’est pas idéale.

Une analyse de diverses options préparée pour la garde côtière par la firme d’ingénierie marine Lengkeek, à Dartmouth, explique que des ailerons stabilisateurs étaient prévus dans la conception des navires, mais ils ont été abandonnés par la suite.

À cause de nombreux changements apportés à la conception originale, les navires auraient été trop lourds et on a donc décidé d’abandonner les ailerons stabilisateurs afin de réduire le poids et ne pas nuire à la résistance de la coque, explique la firme Lengkeek dans son rapport préparé pour la Garde côtière.

Toutefois, le sous-commissaire de la Garde côtière Mario Pelletier remet cela en question. Les stabilisateurs n’ont pas été abandonnés, parce que la Garde côtière n'en a jamais demandé, selon lui.

Mario Pelletier en entrevue en studio.Mario Pelletier, commissaire adjoint à la Garde côtière, a déclaré que plus un navire va vite, plus il est stable. Photo : CBC

L’installation de stabilisateurs est à l’étude en vue de la modernisation des navires prévue pour le moment où ils atteindront la moitié de leur durée de vie utile, précise M. Pelletier.

Entre-temps, la Garde côtière étudie les effets du poids qui serait ajouté aux navires et de l’espace à l’intérieur de ces derniers qui serait monopolisé par des ailerons stabilisateurs.

Dans un courriel envoyé à David Wyse en mai 2017, l’architecte navale Tracey Clarke, du ministère des Pêches et des Océans, explique qu’une étude de faisabilité aura lieu. Si des ailerons stabilisateurs sont installés, ajoute-t-elle, il faudra accepter que les patrouilleurs transportent moins de carburant et qu’ils circulent moins vite.

De nos jours, soit près de deux ans plus tard, la Garde côtière n’a toujours pas pris une décision.

Le chantier naval Irving n’a pas répondu à une demande de commentaires au sujet de l’installation d’ailerons stabilisateurs.

La Garde côtière a fait plusieurs réclamations en vertu de la garantie sur les nouveaux patrouilleurs, ces dernières années, notamment pour des problèmes de câblage électrique, de contamination de l’eau potable, de corrosion prématurée et de défaillance de la boîte de transmission.

Au moment des faits, le chantier naval Irving disait que la construction et l’inspection des navires respectaient les normes internationales et celles de Transports Canada. L’entreprise ajoutait que les réclamations couvertes par la garantie étaient traitées et que les navires fonctionnaient très bien.

Le problème de stabilité remis en question

Les patrouilleurs semi-hauturiers sont conformes aux normes opérationnelles établies par la Garde côtière, affirme le sous-commissaire Mario Pelletier. Ces navires sont opérationnels dans des vagues de plus de trois mètres, mais certaines activités, dont la mise à l’eau d’embarcations gonflables à coque rigide, risquent de ne pas être sécuritaires sur une mer agitée, explique-t-il.

Quand un navire qui roule se redresse rapidement, il a une bonne stabilité, ajoute Mario Pelletier. Au contraire, si un navire roule et ne se redresse pas tout de suite, c’est un énorme problème. Les gens s’y sentent moins à l’aise, dit-il, et c’est ce qui est différent. Le sous-commissaire conclut que les patrouilleurs n’ont aucun problème de stabilité.

D’après un reportage de Paul Withers de CBC

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