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Lutter contre le racisme par le théâtre, 50 ans après les émeutes de 1969

Le reportage de Sophie Langlois
Sophie Langlois

En 1968, six étudiants noirs de l'Université Sir George Williams (aujourd'hui Concordia) déposaient des plaintes pour racisme contre un professeur de biologie. Les autorités universitaires ne font rien. Un an plus tard, les plaignants apprennent par hasard que leur plainte a été ignorée, l'enseignant a même reçu une promotion. Leur colère fait rapidement tache d'huile et provoque les plus importantes manifestations étudiantes de l'histoire du Canada, à l'époque.

Février 2019. Une douzaine de jeunes artistes noirs montent sur scène au théâtre D.B. Clarke de l’Université Concordia, à Montréal, pour présenter la pièce Blackout, qui raconte le combat des étudiants noirs lors de ces émeutes de février 1969.

Une des raisons pour lesquelles on a créé cette pièce, c’est de dire pourquoi on ne se rappelle pas cet événement extrêmement marquant dans l'histoire du Québec et du Canada. On s’est demandé qu'est-ce qu'on peut faire, en tant qu'artistes, pour relancer le débat et qu'on soit conscient de ce qui s'est passé il y a 50 ans.

Mathieu Murphy-Perron, metteur en scène, « Blackout »
Gros plan sur Mathieu Murphy-Perron.Mathieu Murphy-Perron est le metteur en scène de la pièce « Blackout ». Photo : Radio-Canada

En 1969, Clarence Bayne est un jeune professeur, un des trois seuls employés noirs de l’université. Venant de Trinité-et-Tobago, c’est un emploi au Canadien National (CN) qui l’attire à Montréal, en 1960.

Un doctorat en économie des transports lui permet de devenir le premier Noir, au CN, à occuper un poste autre que bagagiste ou serveur. « J’ai écrit une page d’histoire sans le savoir, raconte l’économiste. J’ai commencé, dit-il, à vraiment comprendre la nature du racisme, au Canadien National. Il y avait deux types de discrimination incroyable : contre les femmes et cette résistance sous-jacente à accepter les Noirs ».

Gros plan sur Clarence BayneClarence Bayne est professeur à l'Université Concordia. Photo : Radio-Canada

En 1969, le professeur Bayne se retire du comité des plaintes, se jugeant en conflit d’intérêts pour évaluer des plaintes de racisme déposées par six étudiants noirs. Plusieurs associations étudiantes se mobilisent pour dénoncer l'inaction des autorités et l'injustice envers les plaignants.

Après deux semaines, les manifestations pacifiques se transforment en émeutes : 200 étudiants se barricadent d’abord dans la cafétéria puis dans la salle des ordinateurs, au 9e étage du pavillon Henry F. Hall, sur le boulevard Maisonneuve.

Extérieur du pavillon Henry F. HallLe pavillon Henry F. Hall de l'Université Concordia à Montréal Photo : Radio-Canada

Le 11 février 1969, les événements se bousculent. Les policiers donnent l’assaut, un incendie éclate, les occupants de la salle d’ordinateurs suffoquent. Ce jour-là, le professeur Bayne croise des contre-manifestants dans la rue.

Ils criaient : "Laissez les Nègres brûler, laissez les Nègres brûler!". C’était un peu surprenant, j’avais de la difficulté à le croire. Je n’ai pas eu peur, mais ce n’est pas une chose agréable à entendre. Je pense que j’ai eu peur davantage après l’événement.

Clarence Bayne, professeur, Université Concordia

La pièce de théâtre Blackout se concentre sur cette peur, cette souffrance, encore actuelles. La comédienne Maryline Chery, d’origine haïtienne, explique comment ce racisme fait mal.

Gros plan sur Maryline Chery. Maryline Chery est comédienne. Photo : Radio-Canada

« Ça se transmet dans le corps, c’est des choses qui restent ancrées, dans chacun de nous et dans la communauté noire. C'est le genre de traumatisme qu'il faut déterrer pour pouvoir avancer et aller de l'avant. Il y a 50 ans, c'est une personne qui marchait dans la rue et criait : "Laissez-les brûler." Ça, c’est quelqu'un que je pourrais croiser dans la rue aujourd’hui, que n'importe quelle personne de couleur pourrait croiser dans la rue », souligne Maryline Chery.

S'inspirer de la polémique entourant SLĀV

Les débats déchaînés l’été dernier autour de la pièce SLĀV, où des comédiens blancs jouaient le rôle d’esclaves noirs, a influencé la production de Blackout.

« En pleine création, raconte le metteur en scène Mathieu Murphy-Perron, on tombe sur SLĀV. On a rentré ça dans la pièce parce que, oui, les choses ont changé, mais quand Guy Nantel dit : "J'ose espérer qu'on ne va pas se plier aux doléances des nonos paranos qui voient du racisme partout dans notre société!", c’est très semblable à ce qu'on disait aux étudiants noirs il y a 50 ans. »

Pour l’économiste de 86 ans, qui est toujours en poste à l’Université Concordia, ces émeutes ont provoqué des changements radicaux. « Ça été un jalon important, explique le professeur Bayne, en démontrant qu’il est possible de repousser les barrières. Le pays a changé, c’est évident. Maintenant, il y a des centaines et des centaines de Noirs à l’université. Il y a beaucoup moins de discrimination dans les écoles, ce qui fait qu’on n’a plus 9 étudiants noirs sur 10 qui échouent. », précise le professeur Bayne.

Les étudiants de l’Université Sir George Williams ont écrit une page d’histoire en révélant l’ampleur d’un racisme latent. Après les émeutes de 1969, il n’était plus possible d’ignorer la discrimination systémique subie par les Noirs au Canada.

Il y a maintenant des Noirs partout, ajoute le professeur Bayne, mais ils sont encore largement sous-représentés dans les emplois supérieurs et d’autorité; les préjugés sont tenaces.

Société