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Quand l'écoute en ligne modifie l'art d'écrire des chansons

Les icônes de applications apparaissent sur l'écran d'un téléphone intelligent.
La nécessité de se démarquer sur les services d'écoute en ligne a poussé les artistes à proposer des chansons plus courtes. Photo: Getty Images / Wachiwit

Des chercheurs et des spécialistes de l'industrie de la musique affirment que le désir d'obtenir du succès sur Spotify ou Apple Music transforme la façon dont les chansons sont écrites. L'impact est particulièrement important chez les artistes plus jeunes, qui tentent de séduire les auditeurs en quelques secondes seulement, avant que ceux-ci ne passent à la pièce suivante.

« La diffusion en ligne me pousse à couper dans le gras. J'ai écourté les premières mesures », reconnaît l'auteure-compositrice-interprète Willa, qui donne dans la pop électro.

« Je m'assure qu'il n'y ait aucun gaspillage, explique-t-elle. Tout ce qui se trouve [dans les chansons] est l'équivalent d'un 10 sur 10. »

Lors de la cérémonie des prix Grammy, dimanche, les artistes ayant le plus de nominations seront également ceux dont les chansons ont été les plus écoutées en ligne. Drake, Post Malone et Kendrick Lamar semblent avoir trouvé le secret pour s'assurer d'un succès certain sur les plateformes numériques, à une époque où cette méthode d'écoute est en passe de devenir le principal outil de mesure de la popularité d'un artiste.

Selon la Recording Industry Association of America, 75 % des revenus de l'industrie de la musique proviennent aujourd'hui de l'écoute en ligne.

Les Canadiens n'échappent pas au phénomène : les mélomanes d'ici ont écouté 59 milliards de chansons en 2018, une croissance de 47 % par rapport à l'année précédente.

Diminution avec les années

L'hypothèse selon laquelle les chansons plus courtes sont plus populaires sur les plateformes de diffusion est soutenue par le musicologue Hubert Léveillé Gauvin. Dans le cadre de son doctorat, à l'Université de l'Ohio, il a examiné 303 chansons qui se sont retrouvées dans les 10 premières positions au classement entre 1986 et 2015. Il a découvert que l'anatomie de la musique pop avait largement changé, particulièrement en ce qui concerne la durée des ouvertures instrumentales.

Ainsi, au milieu des années 1980, une intro durait de 20 à 25 secondes. En 2015, la moyenne avait été ramenée à seulement 5 secondes. « Nous parlons d'une baisse de 80 % en 30 ans. C'est gigantesque! » estime M. Léveillé Gauvin.

Selon lui, cette transformation est attribuable à l'environnement particulièrement concurrentiel des plateformes de diffusion, où une chanson doit se démarquer rapidement de millions d'autres pièces.

L'une des façons d'y parvenir est d'être frondeur, de débuter les paroles un peu plus rapidement, d'amener le refrain un peu plus tôt, de tenter d'obtenir un petit avantage.

Le musicologue Hubert Léveillé Gauvin

De son côté, Dan Kopf, journaliste pour le média web Quartz, est parvenu à des conclusions similaires le mois dernier, lorsqu'il a analysé les chansons les plus populaires mises en marché entre 2015 et 2018.

Il a découvert qu'en moyenne, les chansons devenaient progressivement plus courtes, même chez un même artiste. Sur l'album Scorpion de Drake, lancé l'an dernier, les pièces sont ainsi 11 % plus courtes que sur le disque Views, sorti en 2016.

Avantage ou inconvénient?

Il ne fait aucun doute que les changements apportés à la structure et à la durée des chansons découlent de pressions économiques.

Pour qu'une écoute contribue au classement d'une chanson au palmarès pour l'artiste et sa maison de disques, l'internaute doit en écouter au moins 30 secondes, ce qui explique pourquoi il est toujours plus important de capter l'attention du mélomane.

Mais cette façon d'écrire des chansons montre en main a-t-elle un impact sur l'art?

« Si les gens écrivent de la musique spécifiquement pour ce format, alors je trouve cela triste », mentionne Sarah McLachlan, déjà récompensée aux Grammy et aux prix Juno.

« En tant qu'artiste, on m'a toujours permis de m'exprimer librement, de créer mes propres espaces de réflexion nécessaires pour écrire la musique qui est mienne, que je considère comme authentique », dit-elle.

Quant à Michael Goldchain, le producteur de Willa, celui-ci est bien conscient que le désir d'écrire une « chanson pour Spotify » nuit parfois au processus créatif.

Parfois, vous travaillez sur une idée, puis vous la jetez aux orties parce que vous vous dites que cela ne correspondra à aucune liste de lecture.

Michael Goldchain, producteur musical

M. Goldchain ne tarit toutefois pas d'éloges sur l'avantage des services de diffusion, soit éliminer les intermédiaires que sont les maisons de disques et les disc-jockeys.

« Vous n'avez qu'à mettre votre chanson en ligne et [le service] commencera à l'ajouter à des listes de lecture pour vous », souligne-t-il.

D'après un texte de Deana Sumanac-Johnson, de CBC

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