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« Nous ne pouvons pas tous nous enfuir » – Obed Lamy, jeune journaliste haïtien

Quatre jeunes Haïtiens se prennent en photo avec un téléphone portable dans une rue où se déroule une manifestation avec des pneus en feu et une épaisse fumée.

De jeunes manifestants se prennent en photo devant une barricade à l’occasion d’une manifestation à Port-au-Prince, en Haïti, le 7 février 2019.

Photo : The Associated Press / Dieu Nalio Chery

Radio-Canada

Dévastée par un séisme en 2010 et un ouragan en 2016, Haïti ne semble décidément jamais connaître de trêve. Le pays se débat contre la corruption, l'inflation, les pénuries et l'insécurité. Parmi ses 8 millions d'habitants, beaucoup sont excédés et manifestent. À Port-au-Prince, un journaliste et un économiste témoignent.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Obed Lamy a 26 ans et il dirige une plateforme d'information en Haïti, Enfo Sitwayen (Info citoyen). Le journaliste décrit ainsi « l'environnement assez fragile » à Port-au-Prince, au lendemain d'une vaste manifestation nationale qui a fait au moins deux morts. « Il n'y a pas d'activités comme à l'accoutumée, pas beaucoup de transport, et il y a de la tension par moments dans certaines rues, certains quartiers. »

La tension se manifeste par « des pneus enflammés, des tirs »; et dans ce climat d'insécurité, écoles et commerces sont presque tous fermés.

Aux Gonaïves, troisième ville en importance du pays, une nouvelle manifestation vendredi a fait trois morts et dix blessés, selon le sénateur du département de l'Artibonite, Youri Latortue, cité sur 509.zone.com. Et à Petit-Goâve aussi, on a manifesté...

« La réalité est très difficile et tout le monde le vit, affirme Obed Lamy. La gourde perd de sa valeur par rapport au dollar [américain], les prix de première nécessité augmentent grandement et les gens sont au chômage. »

Un jeune homme photographié en gros plan regarde droit devant.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Obed Lamy, journaliste, vit à Port-au-Prince où il dirige une plateforme d'information Enfo Sitwayen.

Photo : Twitter/@obedl92

Fatigués de la misère

Également basé à Port-au-Prince, l'économiste Etzer Émile résume en ces mots le sentiment de milliers de manifestants qui sont descendus dans les rues du pays, jeudi : « Les gens [...] expriment leur colère par rapport à l’incapacité des dirigeants d’apporter des solutions ».

Les manifestants ne revendiquent pas tous la même chose, explique l'économiste qui est l'auteur de l'essai intitulé Haïti a choisi de devenir un pays pauvre. « D’abord, il y a la question de PetroCaribe, qui est liée à la lutte contre la corruption », dit-il.

Il y a des gens dans les rues pour demander le départ du président, mais il y en a d’autres qui [...] sont fatigués avec la misère, la vie chère et la frustration par rapport aux inégalités.

Etzer Émile, économiste haïtien

Malversations, détournement et corruption

Le président, Jovenel Moïse, faisait déjà l'objet de vives critiques, en novembre dernier, lorsque des manifestations avaient réclamé sa démission.

Puis, fin janvier, la parution d'un rapport accablant sur la mauvaise gestion des finances publiques « a jeté de l'huile sur le feu », affirme Etzer Émile.

Ce rapport porte sur la gestion du Fonds PetroCaribe, constitué des quelques milliards de dollars qu'avait prêtés le Venezuela à Haïti, il y a dix ans. Il y a eu « malversations, mauvaise utilisation, détournement et corruption dans la gestion de ces fonds », énumère l'économiste Etzer Émile.

« On demande que des gens soient arrêtés, que justice soit mise en mouvement », dit M. Émile qui ajoute que nombre d'Haïtiens « ont faim et ne peuvent plus supporter la misère et la pauvreté qu'il y a dans le pays aujourd'hui ».

Selon l'économiste, la situation en Haïti peut s'enflammer « à n'importe quel moment ».

Un homme haïtien portant veston et cravate sourit, photographié en gros plan.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Etzer Émile, économiste basé à Port-au-Prince, est l'auteur d'un essai intitulé « Haiti a choisi de devenir un pays pauvre ».

Photo : http://www.loophaiti.com

Des promesses non tenues

Selon MM. Émile et Lamy, la frustration du peuple haïtien est d'autant plus grande que les promesses faites depuis deux ans ne sont pas concrétisées. « Ce président, Jovenel Moïse, a promis beaucoup de choses à la population, dit Obed Lamy, notamment de donner à manger aux gens et de relancer la production agricole, parce qu'il avait d'ailleurs fait campagne sur l'agriculture, son principal créneau. »

« Il [Jovenel Moïse] n'a pas livré la marchandise », dit encore Obed Lamy.

À Port-au-Prince, des « bandits armés » sévissent dans certains quartiers, et la police se livre « à des actes de répression », décrit le directeur d'Enfo Sitwayen.

Les gens ont peur : « Depuis quelque temps, toujours, on entend des tirs. Moi-même, j'habite près d'un quartier populaire au bord de la mer qui s'appelle Cité de Dieu ou Cité l'Éternel, tout le temps on entend des détonations [...]. »

Il y a ce sentiment de peur et cette insécurité qui existent réellement parce que, vraiment, la police et le gouvernement n'ont pas réussi à établir une sorte d'autorité ou à prendre le contrôle de ces quartiers.

Obed Lamy, décrivant la situation de quartiers de Port-au-Prince

« Notre avenir est hypothéqué »

Le jeune journaliste croit que ce sont les jeunes qui sont les plus engagés dans le mouvement de mobilisation qui secoue Haïti.

« C'est la réalité qui nous traverse, nous les jeunes en Haïti, notre avenir est hypothéqué », affirme Obed Lamy.

Ceux qui ont la chance d'avoir fréquenté l'université trouvent peu ou pas de travail. « Et même ceux d'entre nous qui avons un petit boulot ne réussissons pas à joindre les deux bouts, tant le coût de la vie augmente. » La classe moyenne elle-même s'appauvrit et peine à répondre à ses besoins, ajoute-t-il.

Dans cette « misère abjecte », quantité de jeunes gens fuient Haïti.

Dimanche dernier, près d'une trentaine de migrants haïtiens sont morts noyés au large des Bahamas. Les autorités bahamiennes affirment avoir intercepté environ 300 illégaux haïtiens, et ce, depuis le début de l'année seulement.

Rester pour améliorer les choses

Trente-trois ans après la fin de la dictature des Duvalier, « la réalité n'a pas trop changé » en Haïti, se désole Obed Lamy. Malgré tout, le jeune journaliste est « déterminé à rester et à se battre ici ».

Il se dit privilégié d'avoir eu accès à l'université et croit qu'il peut « agir sur la réalité ».

« Définitivement, nous ne pouvons pas tous nous enfuir », affirme-t-il.

Avec les informations de Diana Gonzalez, AFP, RFI et New York Times

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