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« On se sent trahis », confient des candidats à l'immigration travaillant déjà au Québec

Stéphanie Dufaud travaille comme responsable médias et promotion dans une entreprise montréalaise.

Photo : Gracieuseté / Stéphanie Dufaud

Romain Schué

« Trahison », « abandon », « traitement inhumain » : des candidats à l'immigration, vivant et travaillant déjà au Québec, qui étaient en attente de leur résidence permanente, ne mâchent pas leurs mots contre la volonté du gouvernement Legault de jeter à la poubelle leur dossier d'immigration. Se disant « abasourdis », ils confient leur colère et leurs craintes, dans l'espoir d'être entendus.

« J’ai fait tout comme il faut. Je travaille, je paie mes impôts, je suis les règles, j’ai appris le français, je me suis intégrée, mais on me dit maintenant de tout recommencer », déplore, la voix tremblante, Fernanda Pérez Gay Juárez.

Âgée de 30 ans, cette docteure en neurosciences à l’Université McGill a quitté le Mexique en 2013 pour terminer ses études à Montréal. Après avoir profité d’un permis d’étude, elle a déposé une demande de Certificat de sélection du Québec (CSQ) en janvier 2018, moyennant des frais dépassant le millier de dollars, notamment pour attester sa connaissance du français et de l’anglais.

Jeudi, vers 13 h, un courriel provenant du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) l’a informée de la suspension du traitement de son dossier « jusqu’à ce que les travaux parlementaires soient terminés ». Quelques minutes plus tôt, le gouvernement Legault avait annoncé son intention d’éliminer les quelque 18 000 dossiers non traités pour mettre en place plus rapidement les engagements de la Coalition avenir Québec (CAQ).

Un courrielAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le ministère de l'Immigration a fait parvenir un courriel à toutes les personnes ayant déposé une demande Certificat de sélection du Québec (CSQ) avant le 2 août 2018 pour leur signifier que le traitement de leur dossier est suspendu.

Photo : Gracieuseté

« Je me suis sentie fâchée, déçue et découragée », raconte-t-elle, tout en déplorant « la mauvaise image » diffusée par le gouvernement.

La jeune femme se dit en pleine réflexion. « Je vais éventuellement faire une demande en Ontario ou dans une autre province », glisse-t-elle.

On se sent trahis. Nous dire de tout recommencer à zéro, c’est décourageant. Je n’arrive pas à y croire.

Fernanda Pérez Gay Juárez, une Mexicaine qui vit au Québec depuis 2013
Une jeune femme deboutAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Venue du Mexique, Fernanda Pérez Gay Juárez vit à Montréal depuis 2013.

Photo : Gracieuseté / Fernanda Pérez Gay Juárez

Des candidats abasourdis

À l’image de Fernanda Pérez Gay Juárez, une douzaine de personnes, originaires de différents continents et vivant une situation similaire, ont confié leur détresse à Radio-Canada. Parfois au bord des larmes, elles déplorent unanimement le manque d'égard à leur endroit. Car si des milliers de demandes de CSQ proviennent de personnes installées à l'étranger, prêtes à faire leurs valises en cas de validation, de nombreux candidats à cette résidence permanente vivent et travaillent déjà au Québec, par le biais de différents permis de travail temporaires.

« C’est hallucinant », commente ce Français trentenaire, travaillant dans le milieu audiovisuel, qui patientait depuis plus d’un an, rappelant les mois passés pour envoyer un dossier complet et le stress d’attendre une réponse. Un autre dit avoir passé la nuit à chercher toutes les options pour rester au pays, après avoir eu « un choc ».

Le ministre québécois de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le ministre québécois de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

« J'ai pleuré »

« Quand j’ai eu ce courriel, j’ai pleuré. C’est la première fois que ça m’arrive », assure de son côté Amirouche Bourefouf, qui est préposé aux bénéficiaires à Laval.

Arrivé au printemps 2016 pour suivre une formation en assistance à la personne à domicile, cet Algérien de 31 ans était « tombé en amour avec le Québec ». Depuis près d’un an et demi, il attendait une réponse de la part du MIDI.

« Je travaille, j’ai ma vie ici, des amis, je voulais acheter une maison avec ma conjointe, détaille-t-il. J’ai choisi le Québec pour la langue française, pour m’intégrer plus facilement. Pour moi, le Québec était le rêve pour toutes les personnes qui rêvent d’une vie égalitaire. Maintenant, j’ai honte de raconter ma situation à mes amis en Algérie, au Maroc ou en France. »

On est prêt à mettre à la porte des gens qui vivent au Québec, qui ont appris le français. Il y a des gens qui ont une famille, une épouse, des enfants.

Amirouche Bourefouf, un Algérien vivant au Québec depuis 2016

«  J’ai un emploi, je suis diplômée, je parle français et anglais  »

Rêvant de s’installer durablement au Québec, ces immigrants clament avoir perdu « confiance ». Alors que le gouvernement leur propose de soumettre une nouvelle demande à travers le système Arrima, qui oblige les candidats à reprendre ce long processus commençant par une déclaration d’intérêts, ils s’offusquent.

« Le gouvernement explique [dans son courriel] que c’est pour “une intégration réussie des personnes immigrantes”. On me dit ça à moi? J’ai un emploi, je suis diplômée, je parle français et anglais. On marche sur la tête », affirme Stéphanie Dufaud, une relationniste française, vivant à Montréal depuis cinq ans.

« C’est dramatique », complète Régis Hakin, un Belge venu de Bruxelles en 2014. Étudiant en doctorat en sociologie à l’Université de Montréal, il ne comprend pas le discours de François Legault.

« Il dit vouloir favoriser la francisation et l’intégration. Mais dans les 18 000 dossiers, il y a sûrement beaucoup de francophones, bien intégrés. C’est absurde », juge celui qui partage sa vie avec une Québécoise.

On ne nous voit plus comme des humains. C’est une vision purement économique.

Régis Hakin, un Belge établi au Québec depuis 2014

« J’ai mon chum ici, je vis ici, je suis intégrée. Tout s’écroule. C’est une galère », reprend Stéphanie Dufaud, qui a déposé sa demande de CSQ en juin 2017, après avoir profité du Programme Vacances-Travail (PVT) pour découvrir la province.

Recours collectif envisagé

Présenter une nouvelle demande serait problématique, jugent ces derniers, qui veulent s’installer durablement au Québec.

« Avec mes études, puisqu’il n’y a pas de pénurie dans la sociologie, rien ne me garantit maintenant d’être sélectionné. Pourtant, ce qui est dramatique, c’est qu’initialement, je remplissais les critères », indique Régis Hakin.

Un sentiment partagé par Merzouk Dahmoun, qui avait joint une lettre d'emploi du Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval à sa demande, amorcée en juillet 2017. « Il n'y a aucune considération pour nous. Ce traitement est inhumain », ajoute cet Algérien de 29 ans.

« Je suis perdu », relate pour sa part Kyran Assing, un violoncelliste professionnel de 26 ans, passé par l’Université Concordia.

Une capture d'écran de la page web du Ministère de l'Immigration, Diversité et InclusionAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une capture d'écran de la page web du Ministère de l'Immigration, Diversité et Inclusion consacrée au nouveau projet de loi en matière d'immigration déposé à l'Assemblée nationale.

Photo : Radio-Canada

Le jeune musicien a quitté son île de Trinidad-et-Tobago en 2011, direction Vancouver. En 2016, il décide de s’installer à Montréal. Un coup de cœur. « C’est vraiment chez moi. J’aime la vie, la culture, la manière de vivre », explique-t-il d’une petite voix, avouant être encore choqué, alors que son permis actuel arrive à échéance le 3 juin prochain.

« Je ne pourrais plus quitter le pays pour des concerts, sinon je ne pourrais plus revenir chez moi. Je n’ai aucune idée quoi faire », concède-t-il.

D’un coup, on nous dit qu’on n’est plus les bienvenus ici. On nous demande de recommencer le processus, comme si tout ce qu’on avait accompli au Québec ne comptait pas.

Stéphanie Dufaud, une Française qui vit au Québec depuis 2014

Stéphanie Dufaud jure « ne pas vouloir lâcher l’affaire » et « se battre ». « S’il le faut, on ira manifester devant le parlement et on lancera une action collective », avance-t-elle.

Membre de l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration, Me HoSung Kim ne ferme pas la porte à un recours collectif. Décrivant l’exemple de plusieurs de ses clients provenant d’Asie, dont certains occupent d’importantes responsabilités dans le milieu des affaires, l’avocat est perplexe face aux conséquences de ce projet de loi.

« Mes clients pourraient ne pas se qualifier selon ce nouveau système. Pourtant, ils vivent ici depuis parfois cinq ans. Ils ont pu faire des études, [ont] pris des cours de français pour s’intégrer. Ce n’est pas une question de 1000 $. Certains ont investi des milliers de dollars et maintenant, on clôture leur dossier. C’est vraiment injuste. »

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