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analyse

Immigration : trouver une solution, créer un problème

Vue rapprochée de Simon Jolin-Barrette, en conférence de presse.
En annulant les demandes en attente de 18 000 personnes, le Québec risque de se priver d'investissements, de talents et de projets qui auraient pourtant été porteurs pour l'économie, nous dit Gérald Fillion. Photo: Radio-Canada
Gérald Fillion

Le projet de loi sur l'immigration du ministre Simon Jolin-Barette règle un problème, mais en crée un nouveau. En voulant arrimer davantage le choix des immigrants avec les besoins du marché du travail, le ministre répond à une demande fondamentale des milieux d'affaires et des PME. Mais en annulant les demandes en attente de 18 000 personnes, le Québec risque de se priver d'investissements, de talents et de projets qui auraient pourtant été porteurs pour l'économie.

Surtout, ce n'est certainement pas une solution pour combler le manque de main-d’œuvre à court terme.

Le projet de loi prévoit que la sélection des immigrants économiques ne se fera plus en fonction du « premier arrivé, premier servi », mais en fonction des déclarations d’intérêt des personnes qui veulent immigrer au Québec. Ce processus permettra de faire des choix d’immigrants beaucoup mieux orientés sur les besoins des entreprises et pourrait contribuer à faire diminuer davantage le taux de chômage des immigrants.

Ce chômage, doit-on le rappeler, est déjà en baisse, mais il demeure encore largement élevé chez les immigrants récents, c'est-à-dire ceux qui résident au Québec depuis cinq ans ou moins.

Cette disposition est saluée par les organisations patronales et d’entreprises. « Nous sommes satisfaits de voir que le gouvernement prend au sérieux le problème de pénurie de main-d’œuvre et qu’il met en place des mesures pour y remédier », affirme Martine Hébert, vice-présidente de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI).

Elle rappelle toutefois qu’il faut « maintenir les efforts visant à apporter une réponse immédiate aux PME, qui ont un besoin criant de main-d’œuvre ».

Le Conseil du patronat va dans le même sens, évoquant « un pas dans la bonne direction » et indiquant qu’il y a « encore beaucoup de chemin à faire afin de répondre adéquatement aux besoins des employeurs ».

« Reset! »

C’est là que le bât blesse, dans les faits. L’annulation des demandes en attente chez les travailleurs qualifiés, le « reset » pour reprendre le terme de la FCEI dans son communiqué, laisse en plan toute une série de travailleurs, d’investisseurs et d’entrepreneurs, dont plusieurs sont déjà sur le territoire du Québec, et qui attendaient depuis un bon moment qu’on étudie leur dossier.

Plusieurs avaient déposé une demande dans le cadre de « Mon projet Québec », dont le site est déjà hors service. Ces gens devront reprendre à zéro leur démarche ou abandonner et partir. Combien iront investir ailleurs? Avons-nous vraiment les moyens de nous priver de bons candidats? Ce choix du gouvernement Legault va coûter 19 millions de dollars, puisqu’il faut rembourser les 18 000 personnes qui ont pris le temps de déposer des dossiers, qui seront détruits et abandonnés.

Une dame, relationniste de presse à Montréal, nous a écrit pour nous dire qu’elle est française, qu’elle vit à Montréal, qu’elle est bilingue et est diplômée en gestion de projets. Elle avait déposé un dossier en juin 2017 au ministère de l’Immigration, qui a finalement été rayé de la carte par le ministre Jolin-Barette. Elle travaille dans une entreprise culturelle montréalaise.

Pourquoi ne pas mettre en place des mesures transitoires au lieu de jeter 18 000 dossiers, de cesser de traiter toutes les demandes en cours et de dépenser 19 millions de dollars? Le ministre dit que les délais de traitement vont passer de 36 mois à 6 mois à terme, mais, en attendant, il faut débattre du projet de loi et développer la nouvelle plateforme.

120 000 postes vacants

N’aurait-il pas été plus approprié d’investir les 19 millions de dollars à éplucher, avec des ressources supplémentaires, les 18 000 demandes pour déceler celles qui pourraient répondre maintenant, immédiatement, cette année, aux besoins de main-d’oeuvre? Parce que l’enjeu est immédiat. Les 120 000 postes vacants, c’est maintenant qu’il faut les pourvoir.

Nous savons que des personnes hautement diplômées arrivent au Québec et se retrouvent dans des emplois qui ne correspondent pas à leurs qualifications. Elles sont souvent surqualifiées pour les besoins du marché, et certaines n’arrivent même pas à obtenir un emploi. Il était important de s’attaquer à cet enjeu.

Le ministre Jolin-Barrette, par ailleurs, affirme que les candidats à l’immigration qui visent un emploi en région auront plus de chances d’être sélectionnés. En même temps, il rappelle que le gouvernement va sélectionner les gens d’abord en fonction de leur compétence, qu’ils maîtrisent ou non le français. Ils auront trois ans pour apprendre correctement cette langue et ils seront évalués ensuite.

La non-connaissance du français demeure un enjeu de taille pour travailler dans la majorité des régions du Québec. Et la menace d’échouer à l’évaluation du français au bout de trois ans amène une forme d’incertitude pour les entreprises qui voudront embaucher des personnes immigrantes à long terme.

Le Conseil du patronat affirme, dans son communiqué, que le gouvernement gagnerait à impliquer davantage les régions dans le traitement des dossiers. « Bien que l’objectif d’accroître le mandat du MIDI [ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion] soit louable, il est important de s’assurer que les modifications à la loi ne conduisent pas à une augmentation de la bureaucratie et des délais dans le traitement des dossiers. »

Ce projet de loi vise à améliorer l’accueil des nouveaux arrivants, à réduire le chômage des immigrants et à atténuer les problèmes de rareté de main-d’oeuvre. Mais la précipitation à mettre l’ancien système à la poubelle risque d’aggraver la situation à court terme.

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