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Syndrome de La Havane : des diplomates canadiens poursuivent Ottawa pour 28 millions

Le reportage d’Azeb Wolde-Giorghis
Azeb Wolde-Giorghis

Quatorze Canadiens, des diplomates, leur conjoint et leurs enfants, victimes d'attaques de nature non identifiée alors qu'ils étaient en poste à Cuba, entament des poursuites contre Ottawa pour avoir tardé à les évacuer et à leur offrir des traitements. Ils réclament 28 millions de dollars. Radio-Canada a recueilli les confidences de cinq de ces diplomates sous le couvert de l'anonymat.

Cela fait plus d'un an et demi qu'ils sont de retour au pays et tous souffrent encore de ce qu'ils appellent « le syndrome de La Havane ».

Daniel, diplomate de carrière qui compte des années passées en zones dangereuses, est catastrophé. Sa femme, ses enfants et lui-même ont tous reçu un diagnostic de lésions cérébrales en juin 2017.

Plus tragique encore : il ne reconnaît plus sa femme.

« Ma femme, elle n’est plus la même. Elle a des trous de mémoire, des maux de tête, des problèmes auditifs. Elle prend le téléphone pour faire un appel puis oublie pourquoi, pénètre dans une pièce sans raison, elle n’arrive plus à se concentrer », confie-t-il.

Pour Catherine, la souffrance est là aussi, mais les symptômes diffèrent légèrement. Depuis son affectation à Cuba, cette jeune diplomate et mère de famille souffre de maux de tête, de migraines et de fatigue excessive. Elle est également très sensible à la lumière et porte désormais des lunettes de soleil chez elle.

Sa collègue Manon, également mère de famille, affirme pour sa part avoir des symptômes de commotion cérébrale sans jamais avoir pourtant subi de traumatisme.

Notre cerveau ne fonctionne plus normalement, c'est du jamais-vu médicalement.

Manon

Tous les noms des diplomates et des membres de leur famille qui ont accepté de témoigner ont été changés dans cet article afin de respecter leur anonymat. Les diplomates sont toujours employés d'Affaires mondiales Canada; certains sont en arrêt de travail, d’autres travaillent à temps partiel.

Un long calvaire

La souffrance, pour tous ces employés et leurs proches, a commencé au printemps 2017 sans que cela les inquiète vraiment. Ce n’est qu’à l’été 2017, quand Daniel a été évacué d’urgence à Miami avec toute sa famille, qu’ils se sont rendu compte qu’ils avaient tous les mêmes symptômes.

Ils n’étaient pas les seuls, puisqu’au même moment leurs collègues de l’ambassade américaine subissaient les mêmes maux.

Mais dans leur cas, Washington a réagi rapidement : en septembre 2017, ils étaient évacués.

Quant aux Canadiens, même si Ottawa affirmait avoir leur santé à cœur, ce n’est que 13 mois plus tard, en novembre 2018, qu’il les a finalement pris en charge.

Les diplomates à qui nous avons parlé ne s’expliquent pas cette lenteur et accusent Ottawa de les avoir maintenus dans le noir.

« Pourquoi on n'a pas eu accès aux vrais soins spécialisés nécessaires? Ce n'est pas le résultat du hasard, c'est le résultat de décisions », déplore Manon. « Qui va nous rendre ce temps perdu? ».

Catherine, elle, ne comprend pas qu’Ottawa, malgré leurs avertissements, a continué à envoyer à La Havane jusqu’en avril 2018 des familles avec des enfants alors qu’ils levaient le drapeau rouge en disant : « attention, on est malades et ce n'est pas normal ».

En février 2018, faute de soutien, deux d'entre eux s'étaient même rendus par leurs propres moyens à l'Université de Pennsylvanie pour y être vus par les mêmes spécialistes qui avaient examiné les diplomates américains. Ils ont alors reçu la confirmation qu'ils souffraient de lésions cérébrales.

Puis, en novembre 2018, Ottawa les a finalement tous pris en charge. Les diplomates affectés sont désormais suivis par l'Institut de recherche sur le cerveau de l'Université d'Ottawa ainsi que par le Centre de traitement des lésions cérébrales de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse.

Ils ont notamment accès à un magnéto-encéphalogramme, qui permet de voir de plus près ce qui se passe dans leur cerveau.

Ambassade du Canada à La HavaneL'enseigne de l'ambassade du Canada, à La Havane. Photo : Radio-Canada

Que justice soit faite

Grâce à ces soins, ils espèrent tous retrouver la santé. Mais ce qu’ils veulent aussi, c’est que justice soit faite afin que cela ne se reproduise plus.

À l'époque, ils se sentaient comme David contre Goliath. Maintenant, grâce à cette poursuite pilotée par la firme d'avocats Waddell Phillips de Toronto, spécialisée dans les causes compliquées et médiatisées, ils ont enfin l’impression de se battre à armes égales.

« Quand les Américains évacuaient leurs diplomates, le Canada savait qu'il y avait un problème, mais n'a rien fait », s’emporte leur avocat, Me John Phillips, connu pour avoir mené à bon port le dossier d’Omar Khadr.

Ce que nous souhaitons, c’est d'être indemnisés pour les dommages à long terme subis par les diplomates et leur famille, pour les traumatismes au cerveau qu’ils ont subis et pour leurs effets à long terme.

Me John Phillips

« On a tenté par tous les moyens de faire reconnaître que notre situation était bien réelle, et non psychologique; ce n'était pas une hystérie collective », lance Jonathan, un jeune diplomate père de famille, qui se félicite maintenant qu’avec leur poursuite, c'est maintenant Goliath contre Goliath.

Pendant ce temps, le mystère continue de planer sur la nature de cette présumée attaque.

Le Dr Smith, qui soigne les diplomates américains, se dit, lui, très inquiet. « Imaginons que c’est une sorte d'expérimentation sur les humains, cela pourrait donc se reproduire. Donc, il faut qu'on soit préparé, peut-être avoir des casques, des badges antiradiations ».

En janvier 2019, un 14ème diplomate canadien était évacué d'urgence de Cuba, victime des mêmes symptômes que ses collègues.

Au même moment, le personnel diplomatique a été réduit de moitié à La Havane, passant de 16 à 8 membres.

La ministre Freeland commente le dossier

De passage à Washington, mercredi, la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, a pris le temps de répondre à quelques questions au sujet de cette affaire. Elle a débuté par une déclaration préparée d'avance: « La principale préoccupation du gouvernement du Canada est la santé et la sécurité de nos diplomates et de leurs familles. »

La ministre Freeland a ensuite affirmé qu’elle avait rencontré, peu de temps avant Noël, certains des diplomates touchés afin qu’ils lui parlent de leur histoire. Questionnée à savoir si le Canada a attendu trop longtemps avant d’évacuer ses diplomates et si le dossier a été mal géré, elle a répété sa phrase préparée d’avance : « Comme j’ai dit, la santé et la sécurité de nos diplomates est une priorité. Nous avons pris des mesures pour protéger nos diplomates à Cuba, il y a quelques jours. »

« Nous prenons la situation au sérieux » a dit pour sa part jeudi le premier ministre Trudeau. « Il n’y a pas de doute que l’impact sur la santé de ces diplomates est réel », a-t-il convenu, ajoutant que l’enquête se poursuit afin de déterminer l’origine de ces attaques.

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