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Les gilets jaunes et le pouvoir de l’image

Un manifestant portant un gilet jaune, un masque d'Anonymous avec un bandeau sur l’œil droit brandit le poing.
La blessure à l’œil d'un des dirigeants des gilets jaunes est reprise comme image des violences subies par les manifestants français. Photo: Getty Images / Georges Gobet
Yanik Dumont Baron

Les gilets jaunes en sont à leur 13e samedi de mobilisation et ces rassemblements servent aussi à générer des images et des symboles forts qui alimentent cette lutte. Décryptage avec François-Bernard Huyghe, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et coauteur du livre Dans la tête des gilets jaunes.


Les images de blessés et de la violence de l'État envers les manifestants circulent beaucoup sur les réseaux sociaux et sont utilisées par les gilets jaunes. Quel rôle jouent ces images dans la mobilisation?

Je dirais que la question symbolique de la violence a pris une énorme importance dans le débat. Ça a évolué très vite; tout le monde parle de la violence.

Prenez les images du fameux boxeur Christophe Dettinger, qui était un champion de France qu'on appelait « le gitan de Massy ». [NDLR : le boxeur a été détenu pour avoir frappé des policiers. Une vidéo de l'altercation publiée sur le web est devenue virale.]

[La vidéo,] c'était vraiment une séquence de jeux vidéo : il y a une espèce d'extraterrestre qui saute par dessus la palissade et qui, à poings nus, assomme quasiment trois gendarmes lourdement armés.

Un homme en noir s'en prend à un policier vêtu d'une tenue antiémeute lors d'affrontements à Paris, en France.L'ancien boxeur français Christophe Dettinger (droite) a participé à un rassemblement de gilets jaunes le 5 janvier 2019. Photo : Reuters / Gonzalo Fuentes

Lui, il est devenu un symbole des manifestants violents, populistes et extrémistes. Mais, face à ça, il y a eu une réponse des manifestants, qui a été de montrer la violence qu'ils avaient subie.

On a vu des images de la répression et elle est quand même assez impressionnante. Je veux dire, c'est beaucoup plus violent qu'en mai 1968.

Un homme passe rapidement devant une murale représentant l'ancien boxeur français Christophe Dettinger dans une rue de Paris.Une murale à l'effigie de l'ancien boxeur français Christophe Dettinger, à Paris Photo : Getty Images / Joel Saget

À quoi servent ces images de violence sur les réseaux sociaux?

Elles circulent beaucoup avec un discours indigné, qui est le discours de : « Nous sommes de braves gens, mais on nous gaze et on nous tape dessus ». Donc c'est la dénonciation des violences policières.

Il y a une deuxième dimension plus idéologique. Je vous donne un exemple très intéressant, celui du dirigeant gilet jaune Jérôme Rodrigues, qui a perdu son oeil [touché par un tir policier lors d'une manifestation]. Il est devenu une sorte de martyr et de héros, entre autres parce qu'il a filmé sa propre souffrance.

Un homme barbu portant un bandage noir sur son œil droit, un chapeau et un gilet jaune pose pour la caméra.Jérôme Rodrigues est devenu un symbole de la violence envers les gilets jaunes. Photo : Getty Images / Joel Saget

Donc, il y a eu ce débat autour du thème de la brutalité policière et des droits de l'homme. Et il y a aussi un débat plus politique : est-ce que tous ces policiers font ça parce qu'ils sont nerveux? Parce qu'ils ne respectent pas le règlement? Ou est-ce qu'il y a une volonté politique de faire peur? Ça, ça s'appelle la répression.


N'y a-t-il pas aussi un abus de ces images? Est-ce qu'on ne dénature pas parfois la raison derrière la violence en montrant seulement l'un des aspects?

Des policiers antiémeutes font face à des manifestants en colère dans une rue.Des manifestants contre la hausse du prix du carburant affrontent les forces de l'ordre à Paris. Photo : AFP/Getty Images / LUCAS BARIOULET

C'est vrai que de la façon dont vous contextualisez les images, vous pouvez leur faire dire des choses tout à fait différentes.

Il y a une séquence qui a beaucoup circulé en France : celle de ces policiers à moto qui se font attaquer par des manifestants et dont l'un sort son pistolet et braque des manifestants avant de partir avec un collègue.

Alors, soit vous coupez l'image au moment où il sort son pistolet et vous dites : « voilà, la police a failli tirer ». Mais si vous remontez un peu plus haut dans la vidéo, vous voyez qu'on lui jette une trottinette; il est agressé.

Si vous remontez un poil plus haut, vous avez des images où on voit ces policiers qui balancent des grenades de désencerclement sur des manifestants.

La violence, pour celui qui l’exerce, elle est toujours réactive et légitime. Le manifestant pense qu'on l'a gazé injustement, le policier pense qu'il est menacé, etc.

Ces images deviennent très, très puissantes. Surtout par contraste avec les chaînes d'information continue où vous avez les mêmes [experts] qui discutent interminablement autour de la table, avec les mêmes images qui tournent en boucle.


Ces images ne deviennent-elles pas plus importantes que ce qui se produit réellement dans les rues?

C'est vrai que, comme tout dans la vie contemporaine, il y a beaucoup plus de témoins par l'image ou par les réseaux sociaux que d'acteurs dans la vraie vie.

L'enjeu, c'est ce que j'appelle la guerre de l'attention, c'est-à-dire de capter des minutes de cerveau humain pour leur montrer vos victimes ou leurs victimes, leur brutalité ou vos brutalités.

Un manifestant porte une cible de tir sur laquelle on peut lire : « Hé la BAC, ça t'aide? »Un manifestant tient une affiche avec une cible qui se moque de la Brigade anti-criminalité (BAC) de la police nationale française. Photo : AFP/Getty Images / LOIC VENANCE

Les images Facebook des gilets jaunes débordent sur Twitter et elles débordent évidemment sur les médias classiques. On fait des débats pour savoir dans quelle mesure les policiers visent volontairement le visage.

Vous avez aussi des enjeux pour l'interprétation de ces images. Maintenant, on se bat et on conteste le nombre réel de blessés, on demande si ce sont de fausses nouvelles.


Les images sont-elles très importantes pour la suite du mouvement?

Un manifestant porte un costume en carton jaune sur lequel il est écrit: « Arrêtez le massacre ».Un manifestant dénonce la violence policière. Photo : Reuters / Philippe Wojazer

Absolument! Le fait que ces images se prêtent à ces usages largement stratégiques est presque plus important que leur contenu. On se bagarre là dessus.

Moi, je n’ai jamais vu mes concitoyens aussi divisés et aussi excités dans un sens ou dans l'autre. Les gens ont des propos hallucinants. Je me sens gêné en ce moment des deux côtés, franchement.

Quand je suis en Charente, je suis plutôt copain avec les gilets jaunes sur les ronds-points. Il y en a qui disent carrément « mort aux riches » ou « si ça continue, on va aller chercher le fusil de chasse ».

Et puis, avec mes amis plus « bobo » j'entends aussi des trucs: « ouais, mais la police ne fait que se défendre » ou « ces gens, ils se font crever les yeux, mais qu'est ce qu'ils avaient à manifester? Ils ont la sécurité sociale et l'école gratuite! »

C'est ce qu'on aurait appelé autrefois du mépris de classe.

Un policier portant une tenue antiémeute est par-dessus un manifestant portant un gilet jaune. Tous les deux sont devant un mur sur lequel il est écrit: « La corde pour Macron » en lettres majuscules.Certains dénoncent la violence policière alors que d'autres dénoncent la violence dans les propos tenus par les manifestants. Photo : Getty Images / Georges Gobet

Est-il vrai que ces images n'aident pas à rapprocher ces deux France avec des réalités différentes?

C'est vrai que les images de la violence font violence. Elles incitent à cette séparation. Dans mon livre, un élément sur lequel j'insiste beaucoup, c'est le sentiment qu'ont les gilets jaunes d'être méprisés. Ils sentent qu'on peut les battre comme des manants.

Et le discours « on a bien raison de leur taper dessus, ce sont des fainéants et nous nous sommes intelligents », ça contribue à cette violence symbolique qui s'ajoute à la violence physique.

Un homme couché en pleine rue; des dizaines de gilets jaunes derrière, agenouillés. Un homme allongé sur le sol en guise de protestation, le 2 février 2019 à Marseille. Photo : The Associated Press / Claude Paris

Maintenant, je ne sais pas trop ce qu'il faut faire, parce qu'on ne peut pas interdire ces images. Il faudrait qu'on apprenne à vivre avec les images, qu'on s'éduque aux images, qu'on se préserve contre leur pouvoir de contagion.

Est-ce que c'est le boulot de l'école? C'est un énorme travail d'éducation, mais la démocratie, ça suppose des citoyens qui ne soient pas trop stupides et qui soient d'accord sur ce qui se passe dans le monde réel. C'est du travail!

Yanik Dumont Baron est correspondant pour Radio-Canada en Europe

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