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La maladie mentale, un tabou chez des étudiants internationaux

La détresse psychologique très présente chez les jeunes.
La détresse psychologique très présente chez les jeunes. Photo: iStock
Wildinette Paul

Sabie Paris, originaire d'Haïti, étudie en travail social à l'Université de Moncton. Elle lutte contre la dépression depuis plus d'un an, mais elle a longtemps hésité avant de consulter un psychologue. Cette réalité demeure celle de plusieurs étudiants internationaux, confrontés à la fois à une nouvelle culture et aux tabous de leur culture d'origine.

Sabie Paris quitte Haïti en 2016 pour le Nouveau-Brunswick. Son objectif : obtenir une maîtrise en travail social en deux ans. Elle ne le réalise pas tout de suite, mais elle s’impose alors une immense pression.

Un étudiant international porte le poids du monde. Tu portes le poids de ta famille, celui de ta région. Tu portes le poids de ton université d’origine. Tu portes le poids de tout le monde. Et tout le monde te dit : “On compte sur toi.”

Sabie Paris, étudiante
Sabie Paris devant l'Université de Moncton, où elle complète une maîtrise en travail social. Sabie Paris, tout droit arrivée d'Haïti, s'était mis beaucoup de pression sur les épaules en s'inscrivant à l'Université de Moncton. Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Le premier échec

La jeune femme fait tout pour réussir. Elle s’implique au sein d’organismes, travaille d’arrache-pied pour avoir de bonnes notes et parvient, assure-t-elle, à maintenir une bonne moyenne académique.

Mais un échec la guette malgré tout : l’étudiante perd un important emploi en recherche. Tu fais tout pour y arriver et malgré tout on te dit que ta note est insatisfaisante, mentionne la jeune femme.

C’est le plus grand échec de ma vie parce que, quand tu quittes chez toi, tu viens avec des objectifs, poursuit-elle.

Les symptômes de la dépression commencent alors et ne la quittent plus.

Je ne dormais pas bien. Je ne mangeais pas bien. Je ne sortais pas. Je pleurais. En public, je prenais tout le monde dans mes bras, je rigolais et parlais. Ça me rongeait à l’intérieur sans que personne ne s'en aperçoive.

Sabie Paris
Sabie Paris au au Service de santé et psychologie de l’Université de Moncton.Sabie Paris consulte maintenant une psychologue, mais a attendu plus d'un an avant de demander de l'aide. Photo : Radio-Canada

En décembre 2018, après plus d’un an à subir ces symptômes en secret, elle décide de se rendre au Service de santé et psychologie de l’Université de Moncton.

Des consultations qui stagnent auprès de la population étrangère

Le nombre de consultations auprès d’un psychologue augmente de façon générale à l’Université de Moncton. En 2017-2018, 562 étudiants ont été suivis par un psychologue de l’Université de Moncton. On remarque une croissance. Elle peut augmenter de 10 %, 15 %, même jusqu'à 25 % par année en demande d’aide psychologique, souligne Sophie LeBlanc Roy, responsable du Service de santé et psychologie.

Parallèlement, le nombre de consultations des étudiants internationaux reste sensiblement le même, ce qui peut laisser croire que, comme Sabie Paris, plusieurs d’entre eux hésitent à demander de l’aide.

On voit que les chiffres se stabilisent depuis environ trois ans. Mais il reste que plusieurs étudiants internationaux consultent, rassure Mme LeBlanc Roy.

Pourtant, ils ne sont pas plus à l’abri des problèmes de santé mentale. La grande différence, c’est la capacité d’intégration, les stratégies d’adaptation, le choc culturel que doivent rencontrer presque [...] la totalité des étudiants internationaux qui arrivent sur le campus, explique la responsable du Service.

Tout étudiant peut être exposé à des problèmes de santé mentale, mais un étudiant international y est exposé encore plus [...]. Tu es dans une communauté où tu ne connais personne. Tu restes dans ton coin, tu ne demandes de l’aide à personne et tu essaies de résoudre seul, ajoute Sabie Paris.

Les conditions sont déjà réunies pour que tu vives un échec.

Sabie Parie, étudiante

Une question de tabou?

Selon Sophie LeBlanc Roy, cela s’expliquerait entre autres par la stigmatisation associée aux problèmes de santé mentale au sein de certaines cultures dont sont issus les étudiants étrangers.

ll y a des tabous culturels associés à rencontrer un psychologue. Parfois, il y a des étudiants internationaux qui hésitent à venir nous rencontrer. Ils viennent voir l’infirmière et lorsqu’on lui parle du service de psychologie ils ne se sentent pas à l’aise de venir.

Sophie LeBlanc Roy, responsable du Service de santé et psychologie à l'Université de Moncton.Agrandir l’imageSophie LeBlanc Roy, responsable du Service de santé et psychologie à l'Université de Moncton. Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Certaines croyances seraient un frein pour les étudiants internationaux, reconnaît pour sa part Patrick Marcotte, psychiatre au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont.

Je suis convaincu que dans certaines cultures, les gens voient ça de manière tellement péjorative de consulter qu’ils ne consultent simplement pas.

Patrick Marcotte, psychiatre à l'Hôpital Dr-Georges-L.-Dumont

Il y a des façons très questionnables et culturellement très particulières de traiter les problèmes mentaux, notamment avec les croyances religieuses ou des gens qui croient que la dépression est une infestation ou une imprégnation du démon ou du diable, ajoute-t-il.

Le psychiatre Patrick Marcotte, dans son bureau à l'hôpital.Le psychiatre Patrick Marcotte nuance tout de même : certains étudiants internationaux, malgré les difficultés, n'ont pas besoin de consulter un psychologue. Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Je suis Haïtienne. J’ai une conception spécifique. Je n’ai pas été élevée pour aller voir un psy, souligne Sabie Paris, qui pense aussi que des tabous culturels peuvent être un obstacle au moment de chercher de l’aide en santé mentale.

On voit ça comme si t’es un fou ou une folle. J’ai essayé d’en parler à d’autres pour dire que j’étais en dépression. Il y en a qui m’ont dit qu’il ne faut pas dire ça.

Sabie Paris, étudiante

Ou un problème de sensibilisation?

Les étudiants internationaux doivent suivre un atelier obligatoire dès leur arrivée à l’Université de Moncton. Ce dernier a pour but de les sensibiliser aux problèmes de santé mentale, explique Sophie LeBlanc Roy.

On va présenter notre service et on parle du choc culturel. On parle de comment la crise culturelle est normale et comment on va la vivre.

Le Service de santé et psychologie a aussi lancé une infolettre en 2019 dans laquelle il cible les étudiants internationaux. Il y a le centre d’aide par les pairs, ajoute Sophie LeBlanc Roy.

Ce n’est toutefois pas assez, estime Sabie Paris. Les étudiants ne sont pas assez sensibilisés.On nous dit qu’on est exposé au stress, à l’anxiété, à la dépression. C’est beaucoup d’information dans une première journée, dans une première semaine. Il n’y a pas de suivi et on a tout oublié et là les problèmes surviennent, mentionne-t-elle.

Sabie Paris obtiendra finalement son diplôme avec un an de retard sur son objectif, soit en mai 2019.

Elle poursuit les consultations avec sa psychologue, une fois par semaine, ce qui l’aide à remonter la pente. Entre-temps, elle se donne pour mission de sensibiliser ses pairs à la dépression. Elle n'a toutefois pas encore trouvé le courage d'en parler à son père.

Nouveau-Brunswick

Santé mentale