•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

En Afghanistan, une guerre sans gagnant

Un soldat en habit de camouflage met un drapeau en berne.

Un soldat s'apprête à mettre le drapeau canadien en berne à la base de Zangabad, en Aghanistan, lors du retrait des forces canadiennes de Kandahar

Photo : La Presse canadienne / Murray Brewster

Joëlle Girard

Ils ont été déployés en Afghanistan, ils y ont combattu au plus fort de la guerre. Et si ces militaires canadiens croient maintenant que la paix avec les talibans est la seule façon de sortir du conflit, ils insistent : il s'agira d'un accord de paix sans victoire, puisque la population se retrouvera à nouveau à la merci des groupes terroristes.

Pascal Levasseur-Tremblay a été déployé en Afghanistan à deux reprises, en 2007-2008 et 2010-2011. Avec le groupement tactique du Royal 22e Régiment, il a participé directement aux missions de combat. Il a aussi effectué des patrouilles défensives et de la surveillance.

Des bombes, son équipe en a déterré. « C’est nous qui étions sur le terrain tout le temps », explique M. Levasseur-Tremblay, qui a quitté l’armée canadienne il y a quelques mois.

Je pense que, pour les Américains, un accord de paix est une porte de sortie parce qu'ils se rendent compte que leurs méthodes ne fonctionnent pas, et que ça ne fonctionnera jamais.

Pascal Levasseur-Tremblay, ex-militaire du groupement tactique du Royal 22e Régiment
Pascal Levasseur-Tremblay pose en habit de combat et armé sur le terrain en Afghanistan.

Pascal Levasseur-Tremblay a été déployé en Afghanistan à deux reprises pendant sa carrière de militaire.

Photo : Radio-Canada/Courtoisie

Selon lui, les méthodes américaines sont parfois « mal accueillies par la population locale, ce qui peut la pousser à collaborer avec les talibans » plutôt qu'avec l'armée. « Ils pourraient tout le temps garder des bottes sur le terrain là-bas, mais ils ne seraient jamais en contrôle total du pays », soutient l'ex-militaire, précisant que l’approche de l’armée canadienne est très différente.

Il s'agit du plus long conflit de l'histoire des États-Unis. Leur mission de combat en Afghanistan a officiellement pris fin en 2014, mais quelque 14 000 soldats se trouvent toujours sur place. Plus de 8000 d’entre eux prennent part à la mission de l'OTAN, Resolute Support, qui consiste entre autres à conseiller et à entraîner l'armée afghane. Au total, cette mission rassemble plus de 16 000 soldats provenant de près de 40 pays.

Pour sa part, le Canada ne compte plus de soldats sur place, mais, allié de la première heure des États-Unis, il y a envoyé plus de 40 000 soldats entre 2001 et 2014. Il s’agit du plus important déploiement canadien depuis la Seconde Guerre mondiale. Au total, 158 hommes et femmes ont perdu la vie.

Gino Savard, ex-sergent-major du 51e escadron de génie de combat, a été déployé en Afghanistan pendant plusieurs mois, en 2009. Son équipe offrait notamment un appui aux soldats du groupement tactique pendant leurs patrouilles, afin de détecter des obus ou des engins explosifs improvisés. Son « tour » en Afghanistan a été marqué par des dizaines de morts. « On a payé cher », dit-il.

En ce qui concerne la paix, j'hésite. Je ne pense pas qu'il y ait une paix possible en Afghanistan, mais ça se peut que les troupes quittent le pays pareil.

Gino Savard, ex-sergent-major du 51e escadron de génie de combat
Gino Savard est en habit de camouflage et armé sur le terrain en Afghanistan.

L'ex-sergent-major Gino Savard a été déployé en Afghanistan d'avril à octobre 2009.

Photo : Radio-Canada/Courtoisie

Après avoir annoncé le retrait complet des troupes en Syrie, Donald Trump a clairement fait part de son impatience quant à la présence américaine en sol afghan, où 2400 soldats sont tombés depuis 2001. Washington a même reconnu qu’une victoire purement militaire n’était plus possible.

L’empressement du président américain a, en quelque sorte, donné un nouveau souffle aux pourparlers de paix, qui stagnent depuis plusieurs années. Au terme de six jours de négociations au Qatar avec les talibans, les représentants américains ont annoncé le 28 janvier dernier qu’ils avaient conclu un accord de principe. Les négociations doivent reprendre prochainement.

Une promesse de paix difficile à tenir

Cet accord, qui exclut pour le moment le gouvernement afghan, permettrait aux États-Unis d’effectuer un retrait total de leurs troupes. En échange, les talibans se sont engagés à ce que le territoire afghan ne soit jamais utilisé comme base d’entraînement par les groupes terroristes qui souhaitent frapper à l’étranger. Une promesse qui semble toutefois difficile à tenir.

« Les gens s'imaginent que les talibans sont une organisation monolithique, mais ce n'est pas du tout le cas », explique Rémy Landry, lieutenant-colonel à la retraite et professeur associé à l'Université de Sherbrooke, qui a effectué deux visites d’observation en Afghanistan en 2004 et 2010.

M. Landry se questionne notamment sur l’influence véritable, au sein de l’organisation terroriste, du mollah Abdul Ghani Baradar, le représentant désigné par les talibans pour négocier avec les Américains. L’homme, qui était emprisonné au Pakistan depuis 2010, a été relâché tout récemment et on ne sait pas clairement si les « chefs de terrain sont en accord » avec lui, explique le professeur. « Je ne suis pas convaincu qu'il a réellement du pouvoir. »

La présence d’autres groupes terroristes complique également la situation. « C'est connu qu'il y aurait possiblement certaines cellules dormantes d'Al-Quaïda qui seraient toujours en Afghanistan, affirme le professeur. Et un autre aspect qu'on ne semble pas prendre en compte : on fait quoi avec l'État islamique? Parce qu'actuellement, l'État islamique est présent en Afghanistan. »

« La population va être encore prise en otage »

La question demeure ainsi entière et légitime : comment les talibans arriveront-ils à tenir leur promesse de paix dans un contexte où d’autres organisations terroristes sont présentes sur le terrain?

« Poser la question, c'est y répondre », estime l’ex-sergent-major Savard.

« Je pense qu'une fois que les forces militaires vont être sorties du pays, les talibans vont avoir le contrôle sur le terrain et j'imagine qu'ils vont revenir aux mêmes coutumes, et la population va être encore prise en otage », craint l’ex-militaire.

« Les talibans n’ont peut-être pas la même puissance qu'ils avaient au début, mais il y a plusieurs autres groupes terroristes qui les ont épaulés, dont l'État islamique. Pour faire une attaque et tuer 60 personnes, ça prend seulement un terroriste avec un peu d'explosif et un peu de vouloir », dit M. Savard, en référence au plus récent attentat contre les forces de sécurité afghane.

Moi, ce que je crains peut-être le plus, c'est que l'État islamique prenne davantage de terrain en Afghanistan.

Gino Savard, ex-sergent-major du 51e escadron de génie de combat

Pascal Levasseur-Tremblay partage en partie les craintes de Gino Savard. « Comment les talibans vont pouvoir nous garantir une paix durable » dans ce contexte? se demande-t-il.

De plus, pour les deux ex-militaires canadiens, l’armée et la police afghane ne sont pas du tout prêtes à prendre les rênes de la sécurité. « Il y a de grosses difficultés d'encadrement dans l'armée afghane, dit M. Levasseur-Tremblay. C'est mal contrôlé, c'est mal géré. Il y a des officiers qui sont bons, il y a des gens qui sont bien [...], mais il y en a beaucoup qui ne sont pas fiables. »

L’ex-militaire, qui a eu l’occasion de travailler directement avec les forces de sécurité afghanes, estime qu’il faudrait une dizaine d’années de formation et d’encadrement pour que les officiers soient vraiment prêts à prendre le relais.

Des sacrifices vains?

Malgré leurs réserves quant à la viabilité et la durabilité d’un accord de paix, les deux hommes ne regrettent pas leur service en Afghanistan.

« Il y a eu des attentats, et la guerre contre le terrorisme, dit Pascal Levasseur-Tremblay. C'était ça le mandat à la base quand on est partis là-bas pour la première fois. Je pense que ce mandat-là, le premier, a été bien rempli. »

Je ne pense pas que j'ai travaillé pour rien. [...] Mais c'est sûr que je serais déçu que ça redevienne un bastion, un genre de Mecque du terrorisme au Moyen-Orient, où tout le monde va s'entraîner pour venir faire des attaques ici.

Pascal Levasseur-Tremblay, ex-militaire du groupement tactique du Royal 22e Régiment

« On a quand même fondé une armée afghane et un gouvernement, ajoute-t-il. On ne sent pas le pays à l'abandon. »

Pour Gino Savard, le sujet est épineux et, surtout, il suscite plus de questions que de réponses. « Est-ce qu'on va avoir été là pour rien? C’est une question à laquelle c’est difficile de répondre », dit l’ex-sergent-major.

Est-ce que mes frères et mes sœurs d'armes qui sont blessés ou qui sont décédés peuvent être satisfaits du travail qu'on a accompli? Sûrement.

Gino Savard, ex-sergent-major du 51e escadron de génie de combat

« Est-ce que ça vaut la peine de continuer? Je pense que les efforts ont été faits. [...] Les meilleurs soldats y ont été. Il faut être fier de ce qu'on a gagné, mais, en même temps, lorsqu'il y a une guerre, est-ce que ça prend vraiment un gagnant? Je ne pense pas. Il n'y aura pas de gagnant pour cette guerre-là. »

« Mais est-ce que ça prend vraiment une paix? Oui. »

Conflits armés

International