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analyse

Monsieur Legault et « les sujets qui fâchent »

Le premier ministre François Legault.
François Legault voudrait incarner l’image de quelqu’un qui est capable d’aller à l’essentiel, de prendre une décision rapide, de régler le dossier, puis de passer à autre chose, nous dit Michel C. Auger. Photo: La Presse canadienne / Ryan Remiorz
Michel C. Auger

François Legault est un homme d'affaires et il aime à le répéter. Et si l'on croit l'image qu'il a véhiculée tout au long de la campagne électorale et depuis, on oublierait presque qu'il a passé les deux dernières décennies en politique et qu'il est aujourd'hui le doyen de l'Assemblée nationale.

Il voudrait incarner l’image de quelqu’un qui est capable d’aller à l’essentiel, de prendre une décision rapide, de régler le dossier puis de passer à autre chose.

Mais il y a de ces sujets sur lesquels on ne peut pas vraiment passer trop rapidement à autre chose. Et quand on le fait, on s’expose à toutes sortes de conséquences qu’on voulait éviter.

Plus on voit M. Legault s’installer dans ses habits de premier ministre, plus on constate qu’il est mal à l’aise avec certains sujets controversés et qui peuvent donner lieu à des débats émotifs. « Les sujets qui fâchent », comme on dit à Paris.

C’est ainsi que jeudi dernier, M. Legault ne voulait de toute évidence pas s’étendre très longtemps sur la question de l’islamophobie et de la possibilité de créer une journée nationale de lutte contre l’islamophobie.

Deux jours après la commémoration de la tuerie à la grande mosquée de Québec — cérémonie à laquelle il a participé — M. Legault n’avait rien de plus pressé à faire que de mettre fin au débat sur la question en disant que, de toute façon, « il n’y a pas d’islamophobie au Québec ».

Deux ans après une tuerie ayant fait six morts et huit blessés, après des têtes de porc déposées devant des mosquées et d’autres attaques, comme l’incendie criminel de la voiture du président du Centre islamique de Québec, et alors que toutes les statistiques montrent que les gestes haineux contre les musulmans sont en augmentation au Québec, c’était une remarque indigne de la fonction de premier ministre.

Qu’on se comprenne : toute personne qui connaît le moindrement François Legault ne croit pas que cet homme puisse avoir quelque tendance au racisme. Mais dire qu’il n’y a pas de « courant islamophobe » au Québec était une maladresse qui n’effaçait pas la première.

Quiconque fréquente les réseaux sociaux sait que de tels courants existent, qu’ils ont leurs institutions et groupes organisés. Marginaux, certes, mais très réels, même s’ils préfèrent le plus souvent s’exprimer de façon privée ou anonyme.

Chose certaine, dans tout cet épisode, M. Legault n’a pas su trouver les mots, les nuances et la subtilité que l’on attend d’un premier ministre.

Signes religieux

On note un peu la même attitude, à savoir tourner la page et faire ça vite, dans sa promesse électorale de légiférer sur les signes religieux.

Pour M. Legault, la question est déjà réglée. Il va faire adopter une loi qui reflétera sa promesse électorale. Si nécessaire, il invoquera la disposition de dérogation de la constitution. Et on n’en parlera plus.

C’est d’autant plus facile que tous les sondages montrent qu’une solide majorité de Québécois appuient l’interdiction des signes religieux, ce qui conforte le premier ministre dans sa volonté. Sauf que, dans une démocratie, les majorités ne décident pas comme elles le veulent des droits des minorités. Et voici un domaine où les sondages ne font pas foi de tout.

Même si on veut tourner la page rapidement, le diable se cache toujours dans les détails. Ainsi, on a appris cette semaine qu’il y a des modalités qui peuvent provoquer de grands débats et qui peuvent vite devenir des « sujets qui fâchent ».

Par exemple, M. Legault a dit qu’il voulait exempter les écoles privées de cette interdiction de signes religieux. La justification est qu’on « sait que dans les écoles privées, il y a une contribution des parents. Dans certaines écoles privées, quand on regarde la petite histoire, elles ont été gérées par des religieuses par exemple, ou différents groupes proches de certaines religions », disait M. Legault.

Inévitablement, on va ainsi relancer le débat sur les subventions de l’État aux écoles privées religieuses. D’autre part, on pourra demander ce qui fait qu’il serait moins problématique pour les élèves des écoles privées d’être exposés aux signes religieux que ceux des établissements publics.

Mais il y a aussi un petit côté de « catho-laïcité » : les écoles fondées par des religieuses ou le crucifix à l’Assemblée nationale sont acceptables, les signes associés à des minorités, eux, doivent être interdits.

Tous ces aspects et bien d’autres exigeront un débat serein et respectueux, sans quoi bien des dérapages sont possibles. Cela va exiger du gouvernement — et au premier chef du premier ministre — une attitude en conséquence.

Même si M. Legault n’aime pas débattre de ces questions, même s’il préférerait éviter les « sujets qui fâchent », il devra maintenant prendre le temps de choisir ses mots, d’expliquer ses positions et de discuter avec ceux qui ne sont pas d’accord. Il y a de ces dossiers qui ne lui permettront pas de passer à autre chose autrement.

Michel C. Auger est l'animateur de l'émission Midi info

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