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analyse

Téo Taxi et les nuances de l’argent public

Le propriétaire de Téo Taxi, Alexandre Taillfer, prend la pose devant une voiture de la flotte.

Alexandre Taillefer, fondateur de Téo Taxi, réfute les accusations d'avoir dilapidé l'argent des contribuables.

Photo : Radio-Canada / Andréanne Plante

Gérald Fillion

Il s'est dit beaucoup de choses sur Téo Taxi dans les derniers jours. Alexandre Taillefer prend l'entière responsabilité de l'échec, reconnaît avoir fait des erreurs, mais réfute les accusations d'avoir dilapidé l'argent des contribuables. Qu'est-ce donc que l'argent public?

Québec a octroyé une subvention du Fonds provincial de modernisation de l’industrie du taxi de 5 millions de dollars. C’est de l’argent public à 100 %. Et, dans la mesure où Téo Taxi cesse ses activités, on peut parler d’une perte pour les contribuables québécois. Cela dit, il faudrait mesurer le rendement de cette subvention en regard des taxes et des impôts générés par les activités de Téo et le travail de ses quelques centaines d’employés.

Investissement Québec a aussi prêté 4 millions de dollars à Taxelco, un prêt qui est garanti par la technologie de l’entreprise, nous indique Alexandre Taillefer. C’est aussi de l’argent public et on imagine qu’une partie de l’argent pourra être récupérée avec la vente de ses actifs. Mais, là aussi, il pourrait y avoir des pertes.

Ensuite, Taxelco a eu accès aux crédits d’impôt pour la recherche et le développement, une valeur de 1,2 million de dollars. Alexandre Taillefer ne considère pas que c’est une subvention. C’est tout de même un soutien public, accessible à toutes les entreprises, dont Téo a bénéficié.

Il y a de l’argent également d’Investissement Québec, j’y reviens un peu plus bas. Le reste des sommes investies proviennent d’investisseurs institutionnels et fiscalisés ainsi que de fonds privés, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec, le Fonds de solidarité FTQ, le Fondaction CSN. Est-ce donc de l’argent public? Il faut apporter certaines nuances.

L’argent de nos épargnes

La Caisse de dépôt gère les fonds de 40 déposants, dont l’argent de retraite des employés de l’État, les sommes du Régime des rentes du Québec, les rentes du secteur de la construction, le Fonds de la santé et de la sécurité du travail, le Fonds des générations, le Fonds d’assurance automobile du Québec et j’en passe. L’argent vient de nos économies, de nos épargnes, pour nous assurer une retraite convenable.

Cet argent n’est pas géré par l’État et n’a pas pour vocation de financer les services publics. La Caisse a pour mission de faire fructifier l’avoir de retraite des Québécois et de contribuer au développement de l’économie du Québec. Elle prend des décisions d’investissement tous les jours et utilise donc l’argent des Québécois pour investir dans une foule de secteurs de l’économie mondiale.

Et tous les jours, la Caisse fait des choix, prend des risques. Elle fait comme tous les autres fonds de la planète qui gèrent les sommes des régimes de retraite. La Caisse est indépendante dans la gestion de ses placements, elle a plusieurs équipes qui analysent les meilleures opportunités. Elle doit bien gérer les sommes qui lui sont confiées et surtout ne pas commettre les erreurs de 2008 où des risques inconsidérés ont été pris.

Tout ça pour dire que la Caisse ne gère pas, à proprement parler, des fonds publics qui viennent de nos impôts et de nos taxes. Elle gère des épargnes, elle investit avec un horizon à long terme, dans l’objectif d’offrir un rendement régulier aux déposants. Doit-on considérer cela comme de l’argent public? Rendu ici, c’est de la sémantique, mais il est clair que l’investissement de la Caisse de dépôt dans Taxelco n’est pas une subvention.

Quand la Caisse investit, elle ne donne pas de l’argent, elle attend un rendement. La perte dans Téo Taxi sera de quelques millions pour la Caisse, ça ne changera pas grand-chose à son rendement sur un actif de 300 milliards de dollars. N’empêche, la Caisse cherche à faire de l’argent et c’est pour cette raison qu’elle ne souhaitait plus soutenir Téo Taxi.

Dans le cas du Fondaction CSN ou du Fonds de solidarité FTQ, encore là, les sommes en cause, ce sont des économies qui sont investies à long terme pour générer des revenus de retraite pour les déposants. L’argent est investi dans les marchés et dans l’économie. Un crédit d’impôt est offert aux personnes qui investissent dans ces fonds, d'une part pour les encourager à le faire, et d'autre part pour obliger les deux fonds à investir dans l’économie du Québec.

L’argent public ici, c’est le remboursement d’impôt qu’on vous accorde avec le crédit associé au fonds. Le reste, c’est de l’argent dans un fonds de retraite, qui fluctue à travers tous les investissements qui sont faits dans une perspective toujours à long terme. Encore là, le Fonds FTQ et Fondaction CSN n’ont pas subventionné Téo, mais il est clair que la structure de ces fonds, leur mission, leur existence même sont intimement liées à l’État.

L’argent des fonds d’Alexandre Taillefer

Maintenant, le Fonds XPND Capital a investi 26,5 millions de dollars dans Taxelco. Ce fonds, c’est du capital de risque. C’est de l’argent, rassemblé auprès d’investisseurs institutionnels et auprès d’investisseurs privés, dans l’objectif de participer au financement de projets en démarrage, dont la part de risque est assez grande.

Les deux fonds de XPND Capital, dirigés par Alexandre Taillefer et ses associés, détiennent 93 millions de dollars. De cette somme, près de 48 millions proviennent d’investisseurs privés (Claridge, Banque Nationale, Alexandre Taillefer à hauteur de 6 millions), 15 millions de dollars de la Caisse de dépôt, 15 millions du Fonds FTQ, 10 millions d’Investissement Québec et 5 millions de Fondaction CSN.

En maintenant ces proportions, sur les 26,5 millions investis par XPND dans Taxelco, les investisseurs privés autres qu’Alexandre Taillefer ont perdu environ 13 millions de dollars. La perte financière de la Caisse serait de plus de 4 millions de dollars, celle du Fonds FTQ également.

La perte d’Investissement Québec serait de plus de 2,5 millions de dollars, et ici, on peut parler clairement d’argent public, c’est le bras financier du gouvernement. Alexandre Taillefer dit avoir perdu environ 1,5 million. Le Fondaction CSN a probablement perdu entre 1 million et 1,5 million.

La Caisse et le Fonds FTQ ont injecté 17 millions de dollars supplémentaires dans l’aventure. Ils ont un rang supérieur parmi les créanciers et actionnaires, affirme Alexandre Taillefer, ce qui pourrait leur permettre de récupérer une partie des sommes investies.

Si l’entreprise est vendue, les actionnaires pourraient récupérer une partie de leurs investissements. Dans le cas où Taxelco se placerait sous la protection des tribunaux, les pertes seraient plus importantes.

Soutenir l’innovation

Alors, on peut s’entendre pour dire qu’il y a au moins 12 à 13 millions de dollars en argent public dans Taxelco. Selon le Journal de Montréal, c’est 20 millions de dollars de fonds publics qui ont été donnés, prêtés, investis dans Téo Taxi. Pour le reste, il y a un soutien important des grandes institutions du Québec que sont la Caisse, le Fonds FTQ et Fondaction CSN. Ce n’est pas vraiment de l’argent public, mais c’est quand même les épargnes des Québécois.

S’il est déplorable que de l’argent public ait été perdu dans cette aventure, on ne peut pas, en retour, espérer que l’État et les grandes institutions du Québec cessent d’investir, de prêter et de soutenir les entrepreneurs qui veulent lancer des projets. Ils ont tous le devoir de faire un travail d’analyse approprié avant d’injecter des sommes dans ces nouveaux projets. Mais ils ont aussi le devoir de soutenir l’innovation, la prise de risque raisonnable et l’économie.

L’enjeu maintenant, c’est le développement du capital de développement au Québec, qui aurait pu permettre, peut-être, à Taxelco de trouver de nouveaux partenaires financiers, des investisseurs privés, à un moment où la performance des véhicules électriques devient de plus en plus intéressante.

Dans un rapport préparé par KPMG pour le ministère de l’Économie, dont la version définitive a été diffusée en avril 2018, on apprend qu’il n’y a que 11 fonds privés en capital de développement au Québec contre 82 en Ontario. Et, au Québec, ce sont les fonds institutionnels et fiscalisés qui occupent la plus grande place des investissements : 62 % des investissements en 2016, contre 5 % en Ontario.

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