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chronique

Et si Facebook était resté un site de rencontre universitaire...

Un gâteau d'anniversaire surmonté d'une chandelle en forme du logo du réseau social Facebook.

Un gâteau d'anniversaire surmonté d'une chandelle en forme du logo du réseau social Facebook.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Blanchette

Jeff Yates

Facebook souffle sur 15 belles bougies aujourd'hui, un anniversaire qui survient après une année 2018 remplie de scandales de toutes sortes. Le réseau social adolescent apprendra-t-il de ses erreurs? Difficile de le dire. Mais une chose est claire : les problèmes de Facebook émanent de son enfance, où des décisions en apparence anodines ont eu des répercussions que personne ne peut ignorer.

La plateforme Facebook est tout en teintes soporifiques de bleu et de gris. Aucune trace du rouge éclatant pour attirer l'attention, comme le font plusieurs médias d'information. Exit aussi le jaune, le vert et l'orange des sites de pièges à clics. On en vient presque à oublier que Facebook est un site.

Mais, au fait, pourquoi Facebook est-il bleu? La réponse en dit long sur le réseau social, sur ce qu'il est devenu et sur la trajectoire qu'il a parcourue.

Facebook est bleu parce que son fondateur, Mark Zuckerberg, est daltonien (Nouvelle fenêtre). Celui-ci perçoit mal les autres couleurs; c'est aussi simple que ça. Il n'y a pas eu d'étude de marché pour déterminer « la-plus-meilleure-couleur-pour-rejoindre-l'utilisateur-type ». Pas de grande réflexion stratégique sur les besoins des usagers non plus. Un trouble oculaire, point.

Mais ce n'est pourtant pas anodin.

On a souvent l'impression que Facebook est un fait accompli; qu'il a émergé tel quel, prêt à engloutir le monde, mais c'est faux. Le site est le fruit de mutations provoquées par des décisions humaines, qui, elles, découlent des motivations et des désirs des dirigeants de l'entreprise. Ces mêmes décisions ont mené à la création d'une plateforme au pouvoir immense, où le quart de l'humanité passe son temps.

Facebook, dans son incarnation actuelle, n'était pas inévitable. Lors de sa création, en 2004, « Thefacebook » était un site de rencontre pour les élèves des universités d'élite situées aux États-Unis. On se créait un profil et on y mettait nos photos, nos états d'âme, les films qu'on regardait et les groupes de musique qui nous allumaient.

On voit que le nom du site est « Thefacebook » et qu'il est réservé aux étudiants de l'université Harvard.

La page d'accueil originale de Thefacebook, le 12 février 2004.

Photo : Capture d'écran - Wayback Machine

Le site permettait aux étudiants d'épier les camarades de classe qui les intéressaient. Le classique « cette fille est jolie; je vais aller voir son Facebook pour savoir si elle est célibataire et si on a des goûts semblables ». C'était ça, la mission fondatrice de Facebook. Et c'est autour de ce noyau qu'a grandi le site. Déjà, on voyait que la protection de la vie privée n'était pas vraiment un enjeu.

Imaginez un monde où Monclasseur.com – un site de rencontre québécois populaire au début des années 2000 – serait devenu le point de rendez-vous du web; la plateforme quasi planétaire par où transitent les informations qui façonnent le monde. Assez farfelu, n'est-ce pas? Pourtant, c'est plus ou moins ce qui est arrivé avec Facebook.

Trois points tournants

Entre 2006 et 2009, la direction de Facebook a pris des décisions qui ont changé le réseau social (et le monde). Au cours de cette période, l'entreprise a décidé d'étendre ses services à l'ensemble des universités occidentales, puis aux écoles secondaires, et finalement à toute personne de plus de 13 ans. Trois innovations majeures l'ont métamorphosée.

L'arrivée du fil d'actualités a d'abord changé de façon radicale le comportement des utilisateurs. Par le passé, il fallait consulter les profils Facebook de nos amis pour savoir ce qui se passait. Le fil d'actualités a encouragé les utilisateurs à être plus passifs, à regarder défiler un flot incessant de publications... En prime, c'est très addictif, ce qui est bon pour garder les internautes sur le site.

Peu après, Facebook a mis sur pied la possibilité de créer des pages. Cette fonction permet à quiconque d'instaurer un espace pour faire la promotion d'une entreprise, d'un groupe de musique, d'une cause politique, etc. L'auditoire étant de plus en plus sur Facebook, les médias d'information ont lancé leur propre page et se sont retrouvés contraints à y diffuser (gratuitement) leur contenu. L'importance du fil d'actualités dans le monde médiatique a été décuplée. Des gens futés ont aussi réalisé qu'ils pouvaient faire de l'argent et manipuler l'opinion publique en utilisant des pages hyperpartisanes comme haut-parleurs pour la propagation de mensonges et de demi-vérités dans le but de capter l'attention des utilisateurs de Facebook. On connaît la suite.

Puis est arrivé le bouton J'aime, devenu aujourd'hui presque un réflexe. On voit quelque chose qui nous fait réagir : on clique. C'est pavlovien. Le fameux « pouce en l'air » nous a habitués à interagir avec les publications, ce qui a changé notre rapport à l'information. On ne fait pas que la consulter, on se l'approprie en cliquant sur J'aime (ou, depuis 2016, sur d'autres boutons suggérant toute une gamme d'émotions). Cet automatisme permet à l'algorithme d'en apprendre plus sur ce qui nous interpelle. Le but? Nous montrer encore plus de publications qui titilleront notre « pouce en l'air ». Au gré de nos J'aime, Facebook se fait une image de plus en plus précise de qui nous sommes. Des informations précieuses qui lui permettent de nous vendre comme produit aux annonceurs grâce aux publicités ciblées.

Sans le fil d'actualités, les pages et le bouton J'aime, il n'y aurait probablement pas eu de scandale d'ingérence russe lors de l'élection présidentielle américaine de 2016. Pas de fuite de données à Cambridge Analytica. Pas de lynchages au Nigeria, en Inde et au Mexique causés par la propagation de fausses nouvelles sur Facebook. Pas de pages Facebook qui incitent au génocide au Myanmar. Et j'en passe...

Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, lors de son témoignage au Sénat sur l’utilisation et la protection des données des utilisateurs.  Washington, États-Unis, le 10 avril 2018. REUTERS / Leah Millis - HP1EE4A1SCS7O

Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, témoigne devant une audience conjointe du Sénat américain à Washington. REUTERS / Leah Millis

Photo : Reuters / Leah Millis

Des décisions lourdes de conséquences

Ces activités auraient pu avoir lieu sur une autre plateforme. « Quelqu'un aurait inventé Facebook de toute façon », entend-on souvent. Peut-être... Mais elles n'auraient pas eu lieu sur Facebook et elles n'auraient probablement pas pris l'ampleur qu'on constate aujourd'hui. Vous en voyez, vous, des scandales d'ingérence politique sur Monclasseur.com?

Ces décisions fatidiques ont forgé le Facebook que nous avons aujourd'hui. Personne n'a pris le conseil d'administration par la main. Personne n'a forcé l'entreprise à rejoindre 2,1 milliards d'utilisateurs. Personne ne lui a tordu le bras pour qu'elle étende ses tentacules dans des pays où elle représente le seul site web que les internautes peuvent consulter. Personne ne l'a obligée à devenir le géant ingérable qu'elle est devenue.

Facebook aurait pu rester « Thefacebook », un site de rencontre pour universitaires. Tout ce qui est arrivé par la suite est une conséquence directe des décisions prises par des êtres humains désormais imbus d'un immense pouvoir. Les scandales de vie privée, et alouette, ne sont pas le fruit du hasard et ils ne sont pas la suite naturelle des choses.

Au printemps 2018, Mark Zuckerberg a dû témoigner devant le Congrès américain pour répondre des multiples scandales qui secouaient son réseau social. Il a reconnu que Facebook avait fait plusieurs erreurs. Quant à l'ingérence étrangère en politique américaine, M. Zuckerberg a affirmé que l'entreprise n'avait « pas vu venir » de telles utilisations abusives de ses services.

Ce sont là de mauvaises excuses. Quand on prend des décisions, on est responsable des conséquences qui en découlent, même si on ne les a « pas vues venir ». Ou, encore mieux : et si les entreprises du secteur de la haute technologie se limitaient à des activités dont elles pouvaient prévoir les dérives?

Juste une idée, comme ça, pour tes 16 ans, Facebook.

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