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Le rap, vecteur de changement en Russie?

Le reportage de Tamara Alteresco
Tamara Alteresco

En Russie, la musique hip-hop est l'un des derniers espaces de liberté. L'annulation de dizaines de concerts de rap par les autorités russes au cours des derniers mois a suscité un véritable tollé. Vladimir Poutine est intervenu en évoquant la nécessité de prendre en main le destin de cette culture populaire. Mais décoder cette génération branchée est une véritable énigme pour le régime de Poutine.

Le 21 janvier, la première du film Beef, qui raconte la jeune – mais impressionnante – histoire du hip-hop russe, était un véritable happening. Tous les grands noms du rap y étaient. Ces chanteurs sont adulés par les jeunes, de Moscou aux villes les plus reculées de la Sibérie.

La sortie du film dans les salles de cinéma du pays en dit long et elle tombe à point nommé, alors que le rap est mis à mal et est de plus en plus surveillé par le gouvernement.

Ce film prouve que les jeunes ont leur propre culture et qu’ils ne laisseront personne la censurer.

Oxxxymiron, rappeur

« Je ne crois pas que c’était le but initial du film, mais dans les circonstances, c’est le message qui s’impose et j’en suis fort heureux », estime Miron Fyodorov, alias Oxxxymiron, l’un des rappeurs les plus populaires en Russie.

Nous avons pu lui parler alors que des centaines d’admirateurs faisaient la file pour lui arracher une photo.

Plan moyen d'Oxxxymiron regardant Tamara Alteresco.Le rappeur Oxxxymiron répond aux questions de notre journaliste. Photo : Radio-Canada

Une nouvelle génération d’artistes rebelles, maîtres de la rime et du franc-parler, qui chantent souvent au nom de la liberté et contre la corruption, se produisent devant public à guichets fermés depuis des années.

Mais leur influence jugée néfaste sur les jeunes et leurs propos vulgaires expliqueraient l’annulation d’au moins 15 concerts depuis l’automne, à la demande des autorités locales de plusieurs villes.


L’arrestation en novembre du chanteur Husky, alors qu’il protestait contre la censure sur le toit d’une voiture a été un moment décisif. Elle a entraîné une vague de protestation chez les jeunes.

Les rappeurs, qui n’avaient jusqu’ici jamais chanté à l’unisson, ont organisé un concert bénéfice devant des milliers de partisans pour dénoncer les tentatives de répression.

« Des autorités locales ont voulu exprimer leur loyauté à la propagande spirituelle en annulant des concerts, mais c’est devenu un scandale national », explique Arthur Gasparyan, qui est critique musical.

C’est comme si, soudainement, le gouvernement avait réalisé que le rap était un véritable phénomène, une sous-culture, en Russie. Et ce qui l’inquiète, c’est que cela évolue indépendamment de la machine à propagande officielle.

Arthur Gasparyan, critique musical

Contrôler plutôt que bannir

Quand le président Vladimir Poutine a réuni des dizaines de conseillers en culture pour faire le point sur le phénomène, le paradoxe était frappant. La plupart des gens autour de la table avaient plus de 50 ans.

Le rap, c’est la drogue, le sexe et la protestation, a déclaré l'un d’entre eux.

« On ne peut certainement pas l’interdire, mais il faudra le prendre en main », a conclu le président pour calmer le jeu.

Cela fait pourtant des années que le hip-hop est sorti de l’ombre, en Russie.

Danila et Herman rappent depuis qu’ils ont 17 ans. Ils ont 29 ans aujourd’hui. Ils nous ont reçus dans leur petit studio d’enregistrement.

Tous les deux ont du mal à s’expliquer le nouvel acharnement des autorités.

« Le rap a été le premier genre musical qui nous a permis de nous comparer au reste du monde et qui nous a poussés à la réflexion sociale et politique, et c’est grâce à Internet et à YouTube. Les jeunes n’écoutent pas la télévision d’État ni la radio, tout se passe sur le web », explique Herman.

Plan moyen d'Herman.Le rappeur Herman. Photo : Radio-Canada

Vladimir Poutine doit comprendre que c’est une culture de masse. Elle a du poids et de la valeur. Il ne peut pas la contrôler, d’autant plus qu’elle ne viole aucune loi.

Danila, rappeuse

Cette génération branchée en quête d’oxygène demeure une énigme pour le régime en Russie, qui voudrait l'amadouer.

« Ce qu’il tente de faire, c’est d'implanter une culture officielle, comme le faisait le régime soviétique », croit Iouri Chevtchouk, du célèbre groupe DDT, monument du rock des années 1980.

Son appartement de Saint-Pétersbourg est tapissé de souvenirs d’une époque où la censure régnait, où les chanteurs dissidents risquaient la prison.

Poutine dit qu’il veut amadouer la culture hip-hop, la culture de la jeunesse. Mais comment peut-on amadouer la liberté? C’est impossible.

Iouri Chevtchouk

La réalité, c’est que la majorité des jeunes vedettes du rap ne sont pas des dissidents, y compris Oxxxymiron. Et rares, très rares sont ceux qui appellent à la protestation. Leurs textes poussent à la réflexion et font état d’une jeunesse en quête de changements, explique le critique Arthur Garparyan.

« Le régime est déconnecté de leurs besoins et de leurs aspirations, et c’est très risqué pour un gouvernement », prévient-il.

« C’est la raison pour laquelle l’Union soviétique s’est effondrée, poursuit M. Garparyan. Et cet effort presque comique de contrôler la musique des jeunes va dans le même sens. »

Dans un pays où les citoyens sont gavés de propagande officielle, les rappeurs et leurs admirateurs ont choisi leur camp.

« Mon message pour les jeunes Russes est le suivant : éduquez-vous, renseignez-vous et, surtout, ne laissez personne vous faire un lavage de cerveau », lance Oxxxymiron.

Tamara Alteresco est correspondante pour Radio-Canada en Russie. Vous pouvez consulter ses articles et ses reportages ici.

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